Déclaration de M. Jean-Marc Todeschini, secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, sur le travail de mémoire concernant les victimes des camps de concentation, aux Struthof le 23 juin 2016.

Texte intégral


Mesdames et messieurs les membres des corps diplomatiques et consulaires,
Monsieur le préfet,
Madame la députée européenne,
Monsieur le Ministre, Président du Conseil Régional, cher Philippe Richert,
Monsieur le Président du Conseil Départemental,
Monsieur le maire de Natzwiller,
Mesdames et messieurs les élus,
Madame la conseillère spéciale auprès du Secrétariat Général du Conseil de l'Europe,
Monsieur le président de l'Université de Strasbourg,
Messieurs les représentants des cultes protestant, catholiques, musulman et israélite,
Monsieur le gouverneur militaire de Strasbourg, mon général,
Monsieur le commandant de la région de gendarmerie d'Alsace, mon général,
Madame la directrice du Centre européen du résistant déporté,
Monsieur le directeur départemental de l'Office National des Anciens Combattants et des victimes de guerre,
Madame et monsieur les représentants de la Commission exécutive du Struthof,
M. le président du Comité international du Struthof
Messieurs les représentant de l'Amicale de Natzweiler-Struthof,
Mesdames et messieurs les présidents d'association,
Mesdames et messieurs les porte-drapeaux,
Mesdames et messieurs les anciens déportés,
Chers élèves,
Mesdames et messieurs.
Je voudrais commencer par rendre hommage à Robert Salomon qui nous a quittés le 19 novembre dernier. Ancien président de la Commission exécutive du Struthof, il participait chaque année à cette cérémonie. Il racontait, avec toujours la même émotion dans ses yeux, le souvenir des atrocités qu'il avait vécues. Il était présent ici, le 26 avril 2015, pour commémorer le 70ème anniversaire de la libération des camps. « Représentants des pays européens », disait-alors à son auditoire, « vous avez entre vos mains la possibilité de faire ce que l'âge, la vieillesse nous retirent ».
Aujourd'hui, alors qu'il nous a quittés, Robert Salomon est toujours parmi nous, car il reste le souvenir de son engagement et de son témoignage.
Cette cérémonie nous rappelle chaque année que l'horreur des camps a aussi touché la France sur son territoire.
En ces lieux mêmes se trouvait, il y a à peine sept décennies, la seule chambre à gaz, le seul four crématoire, le seul camp de concentration installé sur le territoire français.
Pour la grande majorité des Français et des hommes qui aspirent à vivre en paix, dans la tolérance et dans la concorde, ces crimes abominables paraissent inconcevables. Mais pourtant, ici même, il y a 72 ans, des femmes, des hommes, au nom de l'idéologie nazie, ont torturé, tué, gazé. Sur les 52 000 déportés à Natzweiler-Struthof ou dans l'un de ses camps annexes entre 1941 et 1944, plus de 20 000 personnes sont mortes. Derrière ces chiffres, il y a la réalité des camps, la faim, le froid, le désespoir de voir disparaître jour après jour ses compagnons d'infortune, la peur de les rejoindre, le lendemain, dans le néant.
Derrière ces chiffres, il y a des femmes et des hommes, humiliés, dépersonnalisés, suppliciés parce qu'ils étaient résistants, Juifs, tziganes, invalides, homosexuels.
« Ce qui est terrible à dire », témoigne le déporté André Ragot, « c'est que dans les camps, ce qui commandait le plus, c'était le corps, c'était l'estomac, c'était la faim. On ne peut pas raisonner quand l'organisme a faim ».
Ma mission en tant que ministre chargé de la Mémoire est de veiller à ce que le souvenir de la déportation se transmette aux générations futures, aux côtés des témoins de la déportation. Nous avons le devoir de donner aux jeunes, comme ici, la volonté et les raisons de s'engager pour que plus jamais de telles horreurs ne se reproduisent. Ils sont les acteurs de demain et les futurs responsables de l'avenir de ce monde, les futurs décideurs et citoyens de ce XXIème siècle qui débute.
Il nous faut indéfectiblement continuer de témoigner et d'honorer ceux qui ont lutté et ont survécu aux camps. C'est le message que j'ai voulu envoyer lorsque j'ai décoré de la Légion d'Honneur, le 10 juin dernier, 29 anciens déportés dans le cadre de la promotion spéciale « Mémoires de la Déportation ».
Le Président de la République nous a encouragé tout au long de ces années à transmettre la mémoire. Il a tenu à être le premier Président en exercice à se rendre dans la chambre à gaz du camp du Struthof, en avril 2015. A cette occasion, il nous a rappelé que « le pire peut toujours se produire » et que « c'est en le connaissant que nous pouvons le prévenir ».
Cet engagement à faire vivre la mémoire requiert aussi la promotion de la recherche scientifique.
C'est la mission du conseil scientifique du Centre européen du résistant déporté, qui a organisé le premier colloque international jamais consacré au camp de Natzweiler à l'Institut historique allemand à Paris en décembre 2015. Je veux saluer une telle initiative car c'est en faisant progresser la connaissance scientifique et en développant les outils de cette connaissance que nous maintiendrons vivant le souvenir de ce qui s‘est passé ici, et que nous trouverons surtout les forces nécessaires pour que jamais plus l'humanité et l'Europe en particulier ne connaissent de telles atrocités.
Le travail de mémoire passe ainsi par l'entretien et la mise en valeur de nos lieux de mémoire. C'est l'action qui est menée au camp du Struthof, l'un des neuf hauts lieux de la mémoire nationale gérés par l'Office National des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre.
Depuis plusieurs années, l'Office, sous la direction de sa directrice générale, mène un vigoureux effort de rénovation qui se poursuivra en 2016 et en 2017 avec la rénovation de la nécropole, de la Flamme mémorielle et du bâtiment de la chambre à gaz.
Le camp du Struthof est un lieu de ténèbres, éminemment symbolique. Nous devons entretenir ce patrimoine mémoriel à la fois tragique et exceptionnel.
C'est la raison pour laquelle j'ai décidé que l'Etat, par l'intermédiaire du ministère de la Défense, devait s'engager pour acquérir l'auberge qui abritait le siège de la Kommandantur, tout près de la chambre à gaz. Désormais, le périmètre du classement de ce lieu en monument historique correspond au périmètre du lieu de mémoire.
L'auberge, classée au titre des Monuments historiques en 2011, était le dernier vestige patrimonial du camp à être encore dans le domaine privé. Désormais avec cette acquisition, le site du Struthof va retrouver sa pleine cohérence mémorielle.
Grâce à cette acquisition, les futurs visiteurs pourront mesurer toute l'importance symbolique du camp dans son intégralité. En ces lieux ont été construits les premiers baraquements. En ces lieux se trouvaient autrefois le premier four crématoire, les cendres et les ossements des déportés déposés par les nazis.
L'achat de l'auberge par l'Etat est une première étape pour bâtir un grand projet redonnant aux futurs visiteurs toute la lisibilité du site de l'ancien camp de Natzweiler. Cet engagement de l'Etat conforte le camp du Struthof comme haut-lieu de mémoire incontournable.
Il nous reste tous ensemble – État, région, département, communauté de communes, mairie, Centre Européen du Résistant Déporté, Conseil scientifique de l'Office National des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre – à travailler ensemble pour valoriser ce site et offrir aux générations futures les clés pour une meilleure compréhension de ce qui s'est passé ici et pourquoi cela a été rendu possible.
Je proposerai après en avoir débattu avec tous les partenaires impliqués dans ce projet qu'un comité de pilotage se mette en place rapidement pour travailler sur le futur site.
Plus de soixante-dix ans après la libération des camps, pourquoi, diront encore certains, ressasser toutes ces histoires qui appartiennent au passé : « assez de commémorations, assez de mémoriel, regardons vers l'avenir. »
J'entends ces discours et en tant que ministre en charge de la Mémoire, cela doit m'interpeller. La meilleure réponse que j'ai pu trouver, c'est le déporté Eugène Marlot qui la formule (je le cite) : « Je fais donc mienne la devise de la plupart des anciens déportés : Pardonner, pourquoi pas ? Oublier, jamais ! Et comme beaucoup disent aussi que ne pas témoigner, c'est trahir, je témoigne à ma façon. »
Nous avons l'honneur d'avoir parmi nous aujourd'hui plusieurs anciens déportés. Revenus de l'enfer et de la mort, ils se font un devoir de raconter leur terrible expérience afin que rien ne soit oublié.
Leur récit raconte pour chacun une expérience individuelle, mais souvent chacun peut se retrouver dans l'histoire de ses compagnons d'infortune.
Déporté dans un camp de la mort, réduit à n'être plus qu'une suite de chiffres, subissant le même sort que des millions de malheureux qui n'étaient coupables de rien, sinon de leur vaillance ou de leur naissance, souvent ballottés de camp en camp après des transferts dans des conditions inhumaines, endurant un flot de supplices, condamnés à travailler comme esclave dans les usines d'armement nazies, à la limite du possible.
Certains ont tenté de s'évader, beaucoup furent repris, et jusqu'au bout ils durent subir et endurer, comme au printemps 1945, les terribles marches de la mort, qui laissèrent tant de cadavres sur leurs sombres sentiers. De la souffrance, beaucoup trop de souffrance, des morts, beaucoup trop de morts, jusqu'à ce jour qui les libéra des camps et les ramena chez eux, où ils durent affronter une autre réalité, celle de l'incrédulité.
C'est pourquoi il faut rendre hommage à ces passeurs de mémoire, qui une fois libérés, n'ont cessé de raconter leur expérience et de témoigner, dans les établissements scolaires notamment, car ils savaient et ils savent l'importance que revêt la jeunesse.
A l'heure où la France et l'Europe s'interrogent sur leur avenir, à l'heure où la montée des populismes et des nationalismes doivent nous interroger et nous encourager à agir, veillons à ne pas trahir les sacrifices et les espoirs que nos aînés ont consentis pour nous.
C'est désormais à nous, à cette génération qui n'a pas connu la guerre de trouver les ressources et la place nécessaire pour éviter que l'oubli, l'indifférence et les dérives nationalistes ne confrontent notre jeunesse aux mêmes démons qu'ont connus nos parents et nos grands-parents.
Je veux pour ma part faire miennes ces phrases de Pierre Sudreau, déporté à Buchenwald : « Dans la nuit du nazisme, je suis de ceux qui ont rêvé d'une Europe délivrée des guerres », nous dit Pierre Sudreau. « Je suis devenu Européen dans les camps. La même misère a rassemblé des hommes de nationalités différentes et fait voler en éclats les frontières. »
Puissions-nous, tous ensemble, continuer à œuvrer pour que cette Europe à laquelle nous sommes attachés, trouve les réponses appropriées aux espérances que nos aînés ont placées en elle.
Je vous remercie.
Source http://www.defense.gouv.fr, le 4 juillet 2016