Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur les relations entre la France et les pays d'Amérique latine et des Caraïbes, à Paris le 22 juin 2016.

Texte intégral


Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur l'Envoyé personnel du président de la République pour l'Amérique latine et les Caraïbes, Cher Jean-Pierre Bel,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,
Nous nous retrouvons quelques semaines après ce grand succès qu'a été la Semaine de l'Amérique latine et des Caraïbes.
1. Avant d'aborder la relation entre vos pays et la France, quelques mots sur notre politique étrangère et les grandes priorités pour les mois et années à venir.
Paix et sécurité, d'abord. Face à l'accumulation des dangers et des crises sécuritaires, c'est un objectif qui s'impose à nous, qui s'impose à tous. Mais il ne faut pas confondre paix et pacifisme, ni sécurité et neutralité. La France décide une intervention militaire lorsqu'elle la juge à la fois indispensable, possible et conforme au droit international. Du Mali à la Centrafrique, de l'Irak à la Syrie, ces interventions ont servi et servent la paix et la sécurité. Elles servent les intérêts des peuples de ces régions, confrontés ici au terrorisme, là à la terreur d'État. Je le dis car je suis conscient qu'en Amérique latine, la France a pu à certaines occasions être critiquée pour ces interventions.
Mais nos efforts en faveur de la paix passent évidemment avant tout par la diplomatie, la volonté de dialogue. La conférence que j'ai présidée, le 3 juin à Paris, pour tenter de relancer un processus de paix au Proche-Orient aujourd'hui bloqué, en est un exemple.
Une défense plus efficace et plus légitime de la paix dans le monde implique enfin une réforme du Conseil de sécurité, soixante-dix ans après la création des Nations unies. Il faut renforcer son autorité et sa représentativité, tout en préservant sa nature exécutive et décisionnelle. La France est favorable à un élargissement du Conseil de sécurité dans les deux catégories de membres, permanents et non-permanents. Elle soutient, comme vous le savez, les membres du G4, dont le Brésil fait partie, pour l'obtention d'un siège de permanent.
La deuxième priorité de notre action diplomatique, c'est l'Europe. Vous le savez, c'est un sujet sur lequel je suis pleinement impliqué depuis ma prise de fonctions. Aujourd'hui, nous sommes à moins de 24 heures d'un moment de vérité. Les électeurs du Royaume-Uni vont décider si leur pays doit rester dans l'Union européenne ou la quitter.
Il va de soi que ce choix aura des conséquences. L'Union européenne et ses États membres doivent retrouver une ambition commune, car ce sont non seulement la cohésion et la solidarité de l'Europe qui sont en jeu, mais aussi l'affirmation de sa politique extérieure, à laquelle la France est attachée.
Enfin, la mise en oeuvre des décisions de la COP21 constitue une autre priorité. L'implication des pays d'Amérique latine et des Caraïbes dans les négociations a été décisive. Je pense évidemment au travail fondamental de la présidence péruvienne de la COP20, mais aussi au rôle de « facilitateurs » que de nombreux pays de la région - Mexique, Brésil ou Sainte-Lucie - ont joué jusque dans les derniers moments de la conférence de Paris. Cette réussite nous oblige à rester solidaires et mobilisés pour la mise en oeuvre de l'Accord de Paris d'ici 2020.
2. Ce qui m'amène à notre sujet : la relation privilégiée que nous partageons avec les pays de l'Amérique latine et des Caraïbes.
La pensée des Lumières et les conquêtes de la Révolution française ont inspiré vos luttes nationales : l'hymne du Honduras, qui consacre une strophe entière à la Révolution française et à Danton, en témoigne.
À l'inverse, des générations de Français ont été nourries par l'imaginaire et les idées de vos poètes et de vos penseurs : Pablo Neruda, Cortázar, Borges, García Marquez ou Vargas Llosa, tous amis et fins connaisseurs de la France, par leur expérience personnelle ou par leur fréquentation de la littérature et de la pensée françaises.
Les migrations, dans les deux sens, ont bien sûr contribué à cette identité partagée. Depuis l'époque où le tiers de la population d'Uruguay était française ou d'origine française, depuis celle où la France accueillait ceux que les dictateurs persécutaient, ces échanges n'ont jamais cessé. Aujourd'hui, plus de 100 000 Français vivent dans vos pays, formant des communautés dynamiques et bien intégrées.
Sans compter, bien sûr, que la France est américaine par sa géographie : la Guyane française à une frontière commune avec le Brésil et le Suriname ; la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Barthélemy et Saint-Martin sont au coeur des Caraïbes.
Cette histoire commune nous a donné un certain nombre de valeurs en partage.
La recherche de la paix, tout d'abord, est aussi votre priorité. Les efforts pour confier le règlement de vos différends frontaliers à un juge international en sont la preuve. Mais l'évolution la plus spectaculaire est bien celle de la Colombie, qui s'apprête, dans les prochaines semaines je l'espère, à mettre un terme à cinquante ans de conflit sanglant, et dès les prochains jours à signer un important cessez-le-feu à la Havane. La France sera représentée à cette signature, à la fois à titre nationale mais aussi en tant que présidente du Conseil de Sécurité des Nations Unies.
Reste bien sûr la question de l'extrême violence alimentée par le trafic d'une drogue produite dans le Sud et acheminée vers le Nord mais aussi, dans une moindre mesure, vers l'Europe. L'Union européenne, premier pourvoyeur d'aide en Amérique latine et dans les Caraïbes, prend toute sa part dans la prévention et la résolution de ce fléau.
La démocratie et l'état de droit, ensuite. La démocratie est aujourd'hui solidement ancrée. Les derniers scrutins en Argentine, en Bolivie ou au Pérou l'ont encore montré. Cela n'empêche bien sûr pas les crises, comme au Venezuela ou, sous une forme très différente, au Brésil, mais aucune région du monde n'en est exempte.
Ensemble, Français et Latino-américains, nous nous associons pour promouvoir ces valeurs, les valeurs des droits de l'Homme, sur la scène internationale. Ensemble, nous portons le même engagement en faveur du multilatéralisme.
Je pense à l'initiative franco-mexicaine à l'ONU sur la limitation du droit de véto en cas de crimes de masse ou à l'initiative franco-argentine pour promouvoir la convention sur les disparitions forcées. Je pense aussi à l'initiative franco-cubaine pour défendre les droits des personnes LGBTI.
Je pense enfin aux efforts franco-costariciens pour l'abolition universelle de la peine de mort - que nous avons d'ailleurs évoqué hier à Oslo, à l'occasion du sixième congrès mondial contre la peine de mort.
C'est au nom de ces valeurs partagées que la France plaide en faveur d'une plus grande participation de l'Amérique latine et des Caraïbes sur la scène internationale. Le Mexique et le Chili sont ainsi déjà membres de l'OCDE. La France soutient les candidatures de la Colombie et du Costa Rica dont les négociations sont en cours. Et elle soutient le Pérou, l'Argentine ou encore le Paraguay dans leur volonté de se rapprocher de l'OCDE.
3. Sur ces bases fortes, nous devons être plus ambitieux encore et renforcer nos relations politiques et diplomatiques.
Depuis quatre ans, le dialogue politique entre la France et vos pays n'aura jamais été aussi intense. Le Président Hollande s'est rendu à neuf reprises dans votre région. Je m'y suis moi-même rendu plusieurs fois, comme Premier ministre et comme ministre des Affaires étrangères. En tout, les membres de notre gouvernement ont effectué plus de 70 visites officielles. C'est un résultat spectaculaire. Je remercie d'ailleurs Jean-Pierre Bel qui joue un rôle primordial en tant qu'envoyé personnel du Président de la République pour l'Amérique latine et les Caraïbes.
Je n'ai pas compté les visites de vos autorités en France, mais elles ont également été nombreuses. Pour la seule année écoulée, nous avons eu le plaisir de recevoir les chefs d'État mexicain, uruguayen, bolivien, cubain, chilien, péruvien et paraguayen.
Renforcer notre partenariat politique, c'est aussi participer aux enceintes régionales comme l'organisation des États américains (OEA), le Système d'intégration centraméricain (SICA), l'Association des États de la Caraïbe (AEC) ou encore l'Alliance du Pacifique, dont le sommet aura lieu la semaine prochaine au Chili.
Les échanges universitaires et scientifiques sont également au coeur de la relation de la France avec vos pays. Le nombre d'étudiants latino-américains et caribéens ne cesse d'augmenter. Nous en accueillons 20 000 chaque année. Nos écoles d'ingénieurs ont formé, en quinze ans, quelque 5 000 étudiants brésiliens, 900 étudiants mexicains ou encore 750 argentins. Cela tient autant à l'attractivité de la France qu'aux programmes de bourses proposés par vos pays.
Nos universités traversent également l'océan. L'Université de technologie de Compiègne (UTC) a un campus au Chili et bientôt au Mexique tandis que l'ESSEC développe un campus au Mexique. Il en est de même pour nos grands établissements de recherche : l'Institut Pasteur à Montevideo, et le CNRS, l'IRD et le CIRAD sont tous présents sur votre continent.
En matière culturelle, je citerai à nouveau le succès croissant de la Semaine de l'Amérique latine et des Caraïbes auquel nous avons tous contribué. Pendant cette « semaine de treize jours », plus de trois cents évènements ont été organisés dans quarante-cinq villes de France. J'ajoute que 2017 sera l'année des saisons croisées France-Colombie.
Je terminerai enfin sur une préoccupation commune en ces temps de croissance fragile et de chômage élevé, celle d'un développement économique mutuellement profitable, durable et inclusif.
Nous avons souhaité étendre la présence de l'Agence française de développement (AFD) et de sa filiale pour le secteur privé, PROPARCO, dans votre région. L'AFD était depuis longtemps présente en Haïti et en République Dominicaine. Elle est désormais également active au Suriname, au Brésil, au Mexique, au Pérou, en Équateur, en Colombie et en Bolivie. Une agence va s'installer prochainement à Cuba et une mission exploratoire est en préparation pour l'Argentine.
Pour la seule année 2015, le montant des engagements de l'AFD en Amérique latine et dans les Caraïbes a atteint le milliard d'euros. Ces financements vont vers des projets qui contribuent au développement de vos économies et au bénéfice des populations.
Renforcer nos partenariats signifie également augmenter nos échanges commerciaux et nos investissements croisés. Il existe certains partenariats remarquables - la France est ainsi le premier employeur étranger en Colombie - mais il y a aussi des marges de progression importantes.
Ainsi, en 2015, la part de marché de la France n'est en moyenne que de 1,5% dans la région et ne représente que 3% de son commerce extérieur. C'est insuffisant. Les grands groupes français sont connus, réputés et solidement implantés chez vous. Mais trop peu de nos petites et moyennes entreprises sont présentes et nous devons y remédier.
Aujourd'hui, il y a des raisons d'être optimistes : en moins de dix ans, les investissements français en Amérique latine et dans les Caraïbes ont doublé.
La conclusion d'un accord commercial entre l'Union européenne et le Mercosur, dont la négociation vient d'être relancée, devrait nous aider à dynamiser nos échanges. Pour cela, toutes les parties doivent investir le même degré d'ambition dans cette négociation, pour parvenir à un résultat profitable pour tous.
Mesdames et Messieurs,
Voilà les enjeux que je souhaitais aborder avec vous aujourd'hui.
Je vous remercie.
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 21 juin 2016