Interview de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 29 septembre 2016, sur la situation à Alep en Syrie et sur l'élection présidentielle au Gabon.

Texte intégral


THOMAS SOTTO
Un tapis de bombes, la politique de la terre brulée pour mater Alep est ses rebelles. Et peu importe si les infrastructures civiles sont systématiquement ciblées, peu importe si les hôpitaux sont visés – il en a encore eu deux hier – peu importe si l'on ramasse les corps des civils - hommes, femmes et enfants – à la pelle. Bonjour Jean-Marc AYRAULT.
JEAN-MARC AURAULT
Bonjour.
THOMAS SOTTO
C'est pire que dans un abattoir a dit Ban-KI MOON, mais alors l'ONU, la France, vous vous servez à quoi ?
JEAN-MARC AURAULT
En ce qui concerne la France nous faisons tout pour créer les conditions d'un cesser le feu et d'un arrêt des bombardements sur Alep. C'est notre priorité. J'étais la semaine à l'assemblée générale des Nations Unies, toute la semaine j'ai participé à de très nombreuses réunions et j'ai défendu toujours la même position avec la plus grande fermeté, il faut dénoncer ce qui se passe, et il faut que personne ne soit complice de ce massacre.
THOMAS SOTTO
Mais on l'est tous là complices de ce massacre ! On a l'impression que les Etats-Unis, la France, l'Union européenne…
JEAN-MARC AURAULT
Non, là c'est clair, le régime de Damas, Bachar El ASSAD a choisi la stratégie de la guerre totale.
THOMAS SOTTO
Avec l'appui de la Russie.
JEAN-MARC AURAULT
Avec l'appui de la Russie, et avec des crimes de guerre que dénonce le secrétaire général des Nations Unies, à juste titre, quand on utilise des bombes incendiaires et qu'on incendie des hôpitaux et qu'on tue des enfants, des femmes et des familles entières… les images sont terribles et soulèvent l'indignation, l'écoeurement.
THOMAS SOTTO
Mais qui sont responsables de ces crimes de guerre ? Les Syriens ?
JEAN-MARC AURAULT
Les responsables c'est clair, c'est le régime de Bachar El ASSAD qui bombarde et également les Russes qui sont d'ailleurs présents au sol, 5000 soldats, et qui bombardent aussi.
THOMAS SOTTO
Donc Vladimir POUTINE se rend coupable de crimes de guerre en ce moment?
JEAN-MARC AURAULT
Ce que je dis très clairement c'est que la France est en train de travailler, je pars à Londres cet après-midi pour convaincre également Boris JOHNSON, la Grande Bretagne, mais nous sommes aussi en contact avec les États-Unis pour une résolution qui est actuellement en négociation pour qu'elle soit adoptée par le Conseil de sécurité et avec l'espoir qu'elle soit aussi votée par les Russes et les Chinois, les membres permanents.
THOMAS SOTTO
Une résolution ….
JEAN-MARC AURAULT
Mais non ce n'est pas une résolution….
THOMAS SOTTO
Ca se discuter entre personnes de bonne volonté, entre gens civilisés, là la Russie qui a un droit de véto s'en moque des résolutions.
JEAN-MARC AURAULT
Personne ne pourrait prendre la responsabilité de ces crimes de guerre, du soutien à ces crimes de guerre. Donc j'appelle les Russes à prendre leur responsabilité, j'appelle les Russes à condamner ces bombardements d'Alep, j'appelle les Russes à condamner l'usage des armes chimiques, parce que je rappelle qu'il y a aussi des armes chimiques qui doivent faire l'objet d'une condamnation par les Nations Unies…
THOMAS SOTTO
Les bombes au phosphore utilisées par ….
JEAN-MARC AURAULT
Il y a des enquêtes qui sont en cours par les Nations Unies. Vous savez si on a la certitude qu'il y a eu l'usage d'armes chimiques c'est parce qu'il y a eu une enquête d'un organisme du Conseil de sécurité, et qui est incontestable. Donc à partir de là chacun est face à ses responsabilités. Donc je demande aux Russes de prendre les leurs, de ne pas être complices de cette usage d'armes chimiques, de ne pas être complices des bombardements qui massacrent Alep, parce que Alep est devenue une ville martyr. Vous savez la Syrie, hier sur votre antenne Daniel COHN-BENDIT s'offusquait qu'il n'y ait pas plus de mobilisation populaire, pas seulement en France mais dans le monde entier, comme c'était le cas pour l'Irak, c'est déjà plus de 300 000 morts, c'est 10 millions de personnes déplacées et réfugiées. Et ce qui est en train de se produire c'est encore plus de réfugiés et c'est encore plus aussi de radicalisation des groupes terroristes. Parce que plus les bombes tombent, alors c'est les groupes terroristes les plus virulents qui font des adeptes !
THOMAS SOTTO
On fabrique les djihadistes de demain ? Les Russes et les Syriens sont en train de fabriquer les djihadistes de demain ?
JEAN-MARC AURAULT
C'est malheureusement le cas sur le terrain, c'est ce qui se passe en Syrie. Et nous notre principal adversaire, et il n'y en a pas d'autres, c'est Daesh, c'est aussi ses complices comme Al-Nostra qui fait partie du groupe Al-Qaida, qui sont sur le terrain mais qui à cause de ces bombardements, à cause de ces massacres finissent par se renforcer. Et ils se renforcent sur place mais ils se renforcent aussi dans leur lutte terroriste contre nous en Europe et dans le monde.
THOMAS SOTTO
Je vous repose la question parce que vous ne m'avez pas répondu tout à l'heure, est-ce que Vladimir POUTINE est en train de se rendre coupable de crimes de guerre ?
JEAN-MARC AURAULT
Je n'imagine pas qu'un président d'un grand pays comme la Russie puisse se mettre dans cette situation. Donc il n'est pas trop tard pour un sursaut ; c'est ce que je voulais dire ce matin sur cette antenne, et parce qu'il n'est pas possible qu'il n'y ait pas une mobilisation totale, en tout cas c'est celle de la France, contre la guerre totale. Et donc c'est cet appel que je lance ; et j'espère que tout le travail que nous sommes en train de faire, nous notre délégation française, au Conseil de sécurité va aboutir. Mais c'est une question d'heures avant qu'Alep tombe et avant qu'il y ait encore davantage de morts.
THOMAS SOTTO
On ne doute évidemment pas ni de votre bonne volonté, ni de votre indignation – qu'on entend ce matin – mais vous avez vu ce qui est advenu du processus de Vienne, il a été signé il y a moins d'un an entre Russes et Américains, il devait mener à la fin du combat, à l'aide humanitaire, et à la transition politique en Syrie. Là, les Russes ont été bien élevés, ils ont signé ; le bilan, un an après, c'est l'enfer.
JEAN-MARC AURAULT
Oui, c'est ce que je dénonce. Mais il n'est pas trop tard, parce que quelle est l'autre option ? L'autre option c'est de se faire la guerre ! Est-ce que c'est ça qu'on propose ? Alors je propose la solution politique mais il faut le faire tout de suite parce qu'après il sera trop tard. Après c'est le chaos guerrier qui va se développer en Syrie et là on ne contrôlera plus rien contre le terrorisme, on ne contrôlera plus rien pour ses conséquences en France et en Europe, mais aussi en Russie qui finira par être déstabilisée. Donc c'est l'intérêt général de dire « non » aux massacres à Alep, et se mobiliser ensemble dans la lutte contre le terrorisme.
THOMAS SOTTO
Vous n'avez pas le sentiment que les Russes vous écoutent poliment, se disent « on finit le « travail », entre guillemets, et après on passera a table. »
JEAN-MARC AURAULT
Est-ce que vous ne croyez pas qu'ils finiront par payer les conséquences de tout ça ? D'abord pas seulement les conséquences politiques et morales, mais aussi les conséquences dans leur propre pays, où le terrorisme existe, il va se développer, il touche tout le monde. Donc il y a un moment il faut prendre ses responsabilités. En tout cas pour la France, la ligne elle est claire, il n'y a pas d'ambigüité. Je vous rappelle qu'en ce qui concerne la politique française, et François HOLLANDE l'a encore rappelé ces derniers temps, c'est qu'en 2013, il y avait eu, par le régime de Damas, l'usage des armes chimiques qui avait été condamné par toute la communauté internationale, y compris les Russes, et nous la France nous avions envisagé des frappes aériennes qui auraient ciblé notamment les avions syriens, et au dernier moment les Américains et les Britanniques, qui devaient nous soutenir, nous ont laissé tomber. On paye peut-être aussi le prix de tout ça.
THOMAS SOTTO
La faute aux Américains donc ?
JEAN-MARC AURAULT
Je n'ai pas à dire que c'est la faute aux Américains ou X ou Y, c'est la conséquence, et je le regrette parce qu'aujourd'hui on aurait un autre rapport de force et on serait sans doute dans un processus de négociation pour la paix ; Et parce que vous savez s'il n'y a pas ce processus de négociation pour la paix qui reprend, alors les réfugiés continueront de partir. Et les réfugiés vous savez bien que c'est un problème, pas seulement pour la France, l'Allemagne, etc., c'est un problème pour la Turquie où ils sont 2,5 millions, c'est un problème pour la Jordanie, ils sont près d'un million, le Liban ils sont 2 millions ; Voilà la réalité.
THOMAS SOTTO
La résolution dont vous allez discuter avec Boris JOHNSON dès aujourd'hui vous souhaitez qu'elle soit votée quand ?
JEAN-MARC AURAULT
Le plus vite possible, c'est une question d'heures, je l'ai dit tout à l'heure. Donc nous passons des jours et des nuits à travailler, la France, à notre initiative, à cette résolution au Conseil de sécurité, et bien sûr nous discutons avec les Américains, nous discutons aussi bien sur avec les Russes, c'est difficile, et le Chinois qui sont les membres permanents et les autres membres du Conseil de sécurité. Pourquoi je parle des membres permanents ? Parce qu'ils peuvent utiliser leur véto, et à ce moment-là il ne se passe rien. Il faut qu'il se passe quelque chose.
THOMAS SOTTO
On voit bien l'impuissance de l'Amérique de Barack OBAMA ; selon vous, pour en finir avec la guerre en Syrie, il vaudrait mieux que ce soit Donald TRUMP ou Hillary CLINTON qui pousse les portes de la Maison blanche en janvier ?
JEAN-MARC AYRAULT
Hillary CLINTON est quelqu'un d'expérimenté, on la connait, c'est quelqu'un de sérieux et qui a toujours défendu des options, j'allais dire, responsables. En ce qui concerne Donald TRUMP on ne le connait pas, on sait simplement qu'il est dans la polémique permanente, dans le populisme, et c'est très inquiétant si c'est lui qui est demain président des États-Unis. En tout cas ça c'est la décision du peuple américain. C'est dire à quel point les élections dans d'autres pays nous intéressent, et notamment singulièrement les élections aux États-Unis. Nous suivons attentivement cette campagne.
THOMAS SOTTO
Toute dernière question à propos d'une autre élection présidentielle, Ali BONGO qui a été investi pour un deuxième mandat. Il y a de lourds soupçons de fraude. Est-il Ali BONGO un président légitime aujourd'hui ?
JEAN-MARC AURAULT
Il y a la Cour constitutionnelle gabonaise qui s'est prononcée, il y a eu des recours, c'est ce que nous avions recommandé ; il reste toujours un doute. Maintenant il faut une solution politique de réconciliation, et c'est ce que la France redit et répètera encore.
THOMAS SOTTO
Mais c'est un interlocuteur légitime aujourd'hui ?
JEAN-MARC AURAULT
Il est investi, il est installé, la France a été représentée par son Ambassadeur, vous avez vu qu'il y a une certaine retenue après cette élection ; et en même temps ce que nous voulons c'est pas la déstabilisation du Gabon ; et pour ça il y a besoin que l'union africaine, qui a commencé à le faire, joue son rôle pour encourager BONGO à chercher une politique de rassemblement parce que je pense que c'est l'intérêt du Gabon mais c'est aussi l'intérêt de toute l'Afrique.
THOMAS SOTTO
Merci beaucoup Jean-Marc AURAULT, ministre des Affaires étrangères d'être venu ce matin nous parler de la Syrie sur Europe 1. Merci bonne journée.
JEAN-MARC AURAULT
Merci.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 6 octobre 2016