Interview de M. Christophe Sirugue, secrétaire d'Etat chargé de l'industrie, à "RMC" le 4 janvier 2017, sur l'avenir du chantier naval STX à Saint-Nazaire.

Texte intégral

JEAN-JACQUES BOURDIN
Nous voulons tout savoir sur ce qui se passe à Saint-Nazaire, le chantier naval STX. Bonjour Christophe SIRUGUE.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Bonjour.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Nous voulons tout savoir, pourquoi ? Parce que constamment nous vantons les mérites, à juste raison d'ailleurs, de tous ceux qui travaillent sur ce chantier naval, qui, les commerciaux, les ouvriers, enfin tous ceux qui vendent ces paquebots de croisière, que nous voyons, qui sont construits à Saint-Nazaire. On nous dit ça marche bien, c'est formidable, et puis voilà qu'on apprend que le site est à vendre, est vendu, pré-vendu, je pourrais dire, à des Italiens. Il faut savoir que les chantiers navals de Saint-Nazaire appartiennent à une entreprise coréenne.
CHRISTOPHE SIRUGUE
A 66 % appartiennent à une entreprise coréenne, le reste étant détenu par l'Etat français.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc un tiers par l'Etat français.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Tout à fait. Mais, ce qu'il faut bien comprendre dans cette affaire c'est qu'il y a une distinction à opérer entre STX France, qui en effet engrange beaucoup de commandes, qui en effet a la chance extraordinaire d'avoir une cale de très grande capacité, et le reste du groupe, coréen, qui lui est en difficulté financière. Et donc le choix qui a été fait par les Coréens, c'est de vendre la pépite STX France, pour essayer de faire rentrer du cash, pour rétablir les comptes du groupe STX dans sa globalité.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, ça a été vendu aux Coréens il y a quelques années maintenant, peut-être à tort, on ne va pas refaire l'histoire, l'histoire elle est là, aujourd'hui ça appartient aux Coréens, ils vendent. Ils vendent à qui ? Un seul repreneur, qui s'est présenté, il est italien, il s'appelle FINCANTIERI, c'est un groupe italien, qui appartient à l'Etat italien, 70 % j'ai vu !
CHRISTOPHE SIRUGUE
Tout à fait, en fait la CAISSE DES DEPOTS italienne est en effet le principal actionnaire de FINCANTIERI.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le groupe, le groupe STX France, à Saint-Nazaire, le chantier naval de Saint-Nazaire, va passer sous pavillon italien. Oui ou non ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Ça veut dire qu'il y aura deux actionnaires, pour l'instant en tout cas, la France qui est déjà actionnaire à hauteur de 33 %, et FINCANTIERI. La question qui est posée c'est de savoir est-ce que FINCANTIERI conserve les 67 % qu'ils auront, ou est-ce qu'il y a un montage financier, mais ça c'est l'objet des discussions, des négociations, qui sont lancées, entre FINCANTIERI et les Coréens, et puis bien évidemment entre la France et FINCANTIERI.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Qu'allez-vous dire aux salariés de Saint-Nazaire qui s'inquiètent, qui s'inquiètent pourquoi ? Qui s'inquiètent pour leur emploi, évidemment, l'avenir, parce qu'il y a du travail à Saint-Nazaire, pour les années qui viennent, l'avenir, et qui s'inquiètent parce qu'il y aurait un transfert de technologie entre l'Italie et la Chine. Qu'allez-vous dire ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Je vais leur dire exactement les mêmes préoccupations qui sont celles de l'Etat français. Nous, nous voulons conserver le site de Saint-Nazaire, nous voulons conserver la filière, c'est-à-dire le lien avec les sous-traitants, qui est extrêmement important, et nous voulons conserver deux éléments vraiment très importants, qui sont la stratégie, parce que c'est un secteur stratégique, et nous voulons garder la propriété industrielle pour éviter justement qu'on ne nous prenne notre savoir-faire. Ces quatre éléments-là sont ceux qui l'Etat français entend faire peser dans la négociation avec FINCANTIERI, et donc, bien évidemment, font partie de l'objet des discussions.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que vous avez envisagé une nationalisation du chantier ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Non, parce que la nationalisation en elle-même, aurait comme conséquence, probablement, une discussion difficile avec les clients. Les clients ils ont envie d'avoir un industriel en face d'eux, et c'est d'un industriel dont nous avons besoin dans ce dossier.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Il y a une autre option, l'entrée au capital, c'est une forme de nationalisation un peu déguisée, au capital, du constructeur naval militaire français, DCNS, dont l'Etat est actionnaire à 62 %.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Alors, ça c'est une option que nous avions portée, que ce soit à FINCANTIERI d'ailleurs, ou l'autre qui s'appelait DAMEN, mais ça ne fait pas pour autant nationalisation puisqu'il faudrait dépasser 50 % pour qu'on soit dans ce cadre-là…
JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais vous pourriez…
CHRISTOPHE SIRUGUE
Mais ça pourrait être intéressant dans le cas des enjeux stratégiques que j'évoquais tout à l'heure, en effet.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, est-ce que vous allez faire cette proposition à FINCANTIERI ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
C'est, pour l'instant, trop tôt, mais en tout cas ça fait partie des discussions avec FINCANTIERI, nous l'avons déjà dit.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc vous pourriez ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Tout à fait.
JEAN-JACQUES BOURDIN
L'Etat pourrait devenir majoritaire à 51 %, à travers DCNS.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Non, non. J'ai bien dit l'Etat a 33 %, peut-être que DCNS peut rentrer, mais nous n'envisageons pas d'être majoritaires, avec DCNS + l'Etat.
JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire 33 %, c'est-à-dire que vous montez votre participation.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Avec DCNS.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Avec DCNS, jusqu'à combien ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Je ne sais pas, ça, ça fait partie de l'objet des discussions, mais en tout cas pas jusqu'à 50 %.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien. Mais FINCANTIERI, aujourd'hui vous dites non à FINCANTIERI, ce matin ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Ah non ! Nous n'avons pas à dire oui ou non, nous nous avions dit que nous voulions un industriel européen.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Enfin, vous êtes actionnaire, vous pouvez…
CHRISTOPHE SIRUGUE
On voulait un industriel européen, FINCANTIERI c'est un industriel et européen, on aurait quand même aujourd'hui des difficultés à lui dire non. Par contre…
JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc la seule chose ce sont des garanties que vous allez lui demander.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Nous entendons non seulement obtenir des garanties, mais créer, dans le cadre de la relation d'actionnaires que nous aurons avec FINCANTIERI, et d'autres opérateurs, si c'est le cas, les éléments qui fassent que les quatre priorités que j'ai rappelées juste avant, soient clairement obtenues par l'Etat français.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Obtenues par l'Etat français. Si jamais vous n'obtenez pas ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Nous verrons. Nous sommes aujourd'hui avec un pacte d'actionnaires qui nous permet d'avoir la minorité de blocage, c'est déjà bien, déjà aujourd'hui.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Déjà aujourd'hui, vous avez la minorité de blocage, c'est important.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Complètement, c'est très important.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous pouvez la faire jouer ?
CHRISTOPHE SIRUGUE
Bien sûr.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Eventuellement.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Mais bien sûr, et FINCANTIERI le sait très bien, mais l'intérêt de FINCANTIERI aujourd'hui, ce n'est pas d'aller au blocage, l'intérêt de FINCANTIERI c'est de pouvoir monter son projet industriel, de discuter donc avec l'Etat français, il le sait très bien, je les ai rencontrés, vous le savez, à plusieurs reprises, donc cette discussion est engagée. L'intérêt de FINCANTIERI c'est de réussir son opération avec le rachat de STX France, l'intérêt de l'Etat français c'est de préserver notre fleuron, et je pense que c'est sur cette base-là que se fait la discussion.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais, Christophe SIRUGUE, le transfert de technologie, les ouvriers de Saint-Nazaire s'inquiètent…
CHRISTOPHE SIRUGUE
Oui, ils ont raison.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Il y a des accords qui ont été signés par FINCANTIERI et les Chinois.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Tout à fait, c'est bien pour ça que nous, dans la discussion avec FINCANTIERI, nous devons organiser les choses de telle sorte que la propriété industrielle, qui fait finalement la plus-value des chantiers navals de Saint-Nazaire, ne puisse pas partir avec des échanges qui ont lieu par ailleurs, sur d'autres chantiers, entre FINCANTIERI et les Chinois, c'est exact.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Je vous parlais de nationalisation parce que plusieurs leaders politiques, Marine LE PEN, Nicolas DUPONT-AIGNAN, et d'autres, proposaient la solution de la nationalisation.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Enfin, encore une fois, on voit bien dans plusieurs dossiers industriels que ce n'est pas parce que vous seriez majoritaire en capital que ça change quoi que ce soit à la commande, que ça change quoi que ce soit à la relation avec le client, voire même ça peut inquiéter certains clients que d'être avec une entreprise…
JEAN-JACQUES BOURDIN
Avec l'Etat.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Oui, avec l'Etat, mais pas l'Etat tout seul en plus, parce que, si on devait nationaliser, on nationalise Etat, plus DCNS, plus la région, puisque j'ai entendu monsieur RETAILLEAU, ça veut dire que, en termes de relation ce n'est pas un individu, vous avez une relation complexe du coup, donc je ne crois pas que ce soit une bonne option. Je pense que notre intérêt c'est de faire que les clients, qui font justement, parce qu'ils font confiance à Saint-Nazaire, la réussite, avec le savoir-faire des salariés, c'est ça qu'il nous faut privilégier, et ce n'est pas de savoir s'il faut être…
JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous êtes plus libéral que les libéraux quoi !
CHRISTOPHE SIRUGUE
Non, je suis pragmatique, parce que je pense que nous avons besoin de maintenir la réussite de cette entreprise.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci Christophe SIRUGUE, merci d'être venu nous voir, je sais que vous allez aller à Saint-Nazaire dans la journée, rencontrer les salariés, notamment.
CHRISTOPHE SIRUGUE
Tout à fait.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 5 janvier 2017