Déclaration de Mme Audrey Azoulay, ministre de la culture et de la communication, sur le 70ème festival de cinéma de Cannes, Paris le 4 mai 2017.

Texte intégral


Chers amis,
Monsieur le délégué général du Festival de Cannes, cher Thierry Frémaux,
Chers amis qui êtes tous là, je ne peux pas vous citer tous, mais je me réjouis de vous voir. Je voudrais souhaiter la bienvenue à toutes les équipes des films qui seront montrés au Festival de Cannes, et bien sûr aussi à la Quinzaine, à la Semaine de la critique et aux sélections de l'ACID.
Je voudrais commencer mon propos en rendant hommage à Victor Lanoux, dont nous venons d'apprendre la disparition, lui qui incarnait le cinéma populaire, lui qui venait d'un milieu populaire, qui a été très aimé des Français et qui a connu tous les métiers du cinéma.
Nous nous retrouvons ici dans une période particulière, à l'aube du 70ème anniversaire du Festival de Cannes, mais dans une période où, je crois, chacun d'entre nous, dans nos fonctions respectives, ne peut pas penser son art ou son métier en faisant abstraction de cet entre-deux tours de l'élection présidentielle et des questions qu'il nous pose à chacun.
Ce que nous nous apprêtons à vivre, ce que nous nous apprêtons à célébrer au Festival de Cannes, rien de tout cela n'aurait pu exister dans un pays gouverné ou simplement influencé par l'extrême-droite. C'est un enjeu pour dimanche prochain. Mais l'enjeu n'est pas seulement le point de savoir qui gagnera l'élection présidentielle. Il est aussi de savoir comment freiner, stopper ou amplifier un élan qui façonnera notre pays, qui façonnera le pays que nous allons laisser à nos enfants.
C'est pour cela que chacun d'entre nous, je crois, doit autour de lui convaincre ceux qui pourraient en être tentés de ne pas s'abstenir, et d'exercer leur rôle de citoyen plein et entier.
Pour freiner l'extrême-droite, pour freiner ce mouvement mortifère, il faudra beaucoup de temps. Cela ne va pas seulement se jouer dimanche. Il faudra du temps, il faudra agir pour contrer ce discours, et contrer aussi ce désarroi moral qui existe dans notre pays et dans lequel s'engouffre l'extrême-droite.
Il faudra aussi un imaginaire puissant. Parce que, ce que l'extrême-droite propose, c'est aussi imaginaire puissant, qui est très cohérent – qui est mortifère malheureusement, mais très cohérent. Il faut donc en proposer un autre. C'est là aussi que vous agissez. Et c'est pour cela que je crois que, plus que jamais, ce ministère a un rôle à jouer, parce qu'il vous soutient, vous qui proposez un imaginaire différent, les artistes, les techniciens, les diffuseurs de ces œuvres qui montrent l'altérité, qui montrent la différence, qui montrent la complexité.
L'extrême-droite le sait d'ailleurs, puisqu'à chaque fois qu'elle est aux responsabilités, dans certaines villes, elle s'attaque en premier à la culture, ou du moins très vite. Elle est fondée sur la détestation violente de l'autre. Et c'est donc absolument incompatible avec ce que représente la culture.
Je voudrais reprendre l'image qu'a utilisée Marcelo Mastroianni dans Une journée particulière d'Ettore Scola, ce locataire du 6ème étage : ce n'est pas tant le monde des arts qui n'aime pas l'extrême-droite que l'extrême-droite qui n'aime pas le monde des arts. La diversité des bibliothèques est arasée dans les municipalités que tient l'extrême-droite ; l'art contemporain est méprisé ou parfois même vandalisé ; la programmation du cinéma municipal est censurée quand un film dérange, comme c'était encore le cas récemment avec le film de Lucas Belvaux ; ou des chanteurs sont bâillonnés pour la Fête de la Musique.
Alors, que dire du Festival de Cannes ? Tout ce qu'il porte, toutes les valeurs sur lesquelles il est fondé et qu'il défend sont profondément opposées à ce que peut être l'extrême-droite. D'abord, sa naissance leur fait horreur, ou leur ferait horreur : le festival a été imaginé, vous le savez, en réaction à la Mostra fasciste. Il a été imaginé par un ministre qui était socialiste, issu d'une famille juive alsacienne, résistant et assassiné – assassiné non pas par les nazis mais par la milice, cette milice de sinistre mémoire et qui a de sinistres héritiers.
Autre valeur fondatrice du Festival, l'ouverture sur le monde, je dirais même le cosmopolitisme, qui est revendiqué – puisque vous accueillez toute la diversité du monde dans cette période particulière. Le cinéma, pour reprendre les mots très forts qu'a eus Isabelle Huppert à Hollywood, fait tomber les frontières là où d'autres voudraient les ériger. Ce, avec un système de soutien public du CNC, chère Frédérique Bredin, qui embrasse le monde à travers les coproductions ; à travers l'aide aux cinémas du monde – et je veux aussi saluer l'Institut français qui la porte avec le CNC – qui aura accompagné 13 films présents cette année dans les sélections. C'est un engagement européen aussi, parce que Cannes est une plateforme pour faire avancer l'Europe dans le sens de la création, dans le sens du droit des auteurs.
Le cosmopolitisme donc, l'ouverture au monde, mais aussi la liberté, celle des cinéastes, la vôtre, vous qui prenez le risque d'être montrés et jugés à Cannes ; cette liberté de création et de programmation que nous avons inscrite dans la loi depuis juillet dernier. Cette prise de risque, aussi, qu'accompagne l'avance sur recettes qui, cette année, aura soutenu 21 films toutes sélections confondues, dont 6 premiers films et 2 deuxièmes films.
Le cosmopolitisme, la liberté, et aussi la solidarité qui est dans les gènes du système de soutien financier, dans les gènes de l'organisation du cinéma en France, à travers d'abord la taxe sur les billets, et maintenant la taxe sur les services numérique de vidéo.
La recherche aussi, toujours, à travers le court-métrage très présent à Cannes, très soutenu et à juste titre.
La recherche, et aussi le progrès social, autre valeur importante que nous défendons et qui, cette année, s'est illustrée à travers l'accord sur les intermittents du spectacle – un accord qui est un des piliers de la création en France.
Et je voudrais dire que Cannes, c'est aussi un marché, c'est aussi l'économie ; un marché mondialisé mais un marché qui est accompagné, qui est régulé. Et ça aussi, c'est une des valeurs que nous défendons. Quand la mondialisation est accompagnée, la France peut en tirer tous les avantages et ne doit pas en avoir peur.
Rien de tout cela ne serait compatible ou même envisageable avec l'extrême-droite. Ou, je me disais, peut-être Cannes Classics, on ne sait jamais, tant souvent cette vision de la culture est réduite au patrimoine ? Mais non, car je vois que vous avez programmé La Bataille du Rail de René Clément. C'est donc une sélection qui est elle aussi trop impertinente !
Toutes ces valeurs, l'ouverture au monde, le respect de l'autre, la liberté, la recherche, le progrès social, la solidarité, la régulation du marché, ont été nos repères pour ces 70 années. Elles nous ont menés là où nous sommes aujourd'hui. Elles sont constitutives de ce qu'est le Festival, et il faut qu'elles continuent de nous guider et de nous porter dans les multiples ajustements et réajustements que nous avons sans cesse autour du système de soutien au cinéma, de notre conception du cinéma. Je crois que l'on peut toujours moderniser, comme nous le faisons, comme vous le faites dans ce pacte de confiance entre les professionnels du cinéma et l'Etat à travers le CNC. Nous pouvons toujours continuer à moderniser nos règles, mais avec ces valeurs, toujours, à l'esprit.
La grande spécificité, la grande force de la France est d'avoir construit son histoire, sa politique, sa République en donnant une centralité à l'art, en s'appuyant sur la création. Ceux qui choisissent la régression, le retour de l'archaïsme, les illusions, nous devons savoir qu'ils peuvent détruire ce qui a été construit. L'Histoire nous l'a montré. Nous devons nous appuyer sur cette force.
Créateurs, diffuseurs, et tous les métiers du cinéma, ayez conscience que vous êtes une force dans cette bataille, qui est la bataille non seulement de dimanche, mais la bataille des jours, des mois et des années qui viennent. La responsabilité de chacun d'entre nous sera grande – les politiques bien sûr, mais aussi le monde de la culture. Parce que c'est à travers vous que peut se construire cette résistance, pour toute la société, à ce qui guette un grand nombre de démocraties, y compris la France. Chacun d'entre nous, à notre endroit, à travers la culture, à travers l'éducation – les deux sont indissociables –, nous pouvons essayer d'œuvrer pour la réussite collective de cette période qui s'ouvre.
Je vous remercie et je vous souhaite un très bon festival.
Source http://www.culturecommunication.gouv.fr, le 11 mai 2017