Interview de M. Mounir Mahjoubi, secrétaire d'Etat au numérique à BFM Business le 26 février 2018, sur l'économie numérique et la French Tech, le marché des start-up et les scale-up.

Prononcé le

Texte intégral


STEPHANE SOUMIER
Mounir MAHJOUBI est avec nous, secrétaire d'Etat à l'Economie numérique, bonjour Monsieur…
MOUNIR MAHJOUBI
Au Numérique, bonjour.
STEPHANE SOUMIER
Mais oui ! C'était avant…
MOUNIR MAHJOUBI
Il y a longtemps.
STEPHANE SOUMIER
L'Economie numérique, c'était… mon Dieu, c'était une époque où on était tous fans de la French Tech justement. Vous ne sentez pas cette petite gueule de bois et ces questions qui se posent maintenant post-Las Vegas qui ne se posaient pas avant. Par quel bout je le prends, tien ! La question la plus précise : est-ce qu'il y a aujourd'hui dans vos disques durs un dispositif d'évaluation de l'argent public qui est octroyé à l'ensemble de l'écosystème start-up Mounir MAHJOUBI ?
MOUNIR MAHJOUBI
Alors d'abord sur vos affirmations comme vous dites, une petite gueule de bois, une gueule de bois pour quelques blasés mais globalement les gens sont très heureux et on a besoin… French Tech aujourd'hui, c'est le nom de famille des 10.000 start-up qui sont partout sur le territoire, on n'a jamais eu autant de start-up en France. Il faut remercier Fleur PELLERIN, Axelle LEMAIRE mais pendant 5 ans, on a réussi à faire émerger un écosystème de start-up, c'était un objectif…
STEPHANE SOUMIER
Je n'en sais rien justement s'il faut les remercier, d'où la question.
MOUNIR MAHJOUBI
C'était un objectif, c'était un objectif, c'était un souhait…
STEPHANE SOUMIER
A quoi ça sert, à quoi ça sert, voilà la question.
MOUNIR MAHJOUBI
A quoi ça sert ? Parce que si on veut des champions du numérique, si on veut des champions de l'High Tech, si on veut des boîtes qui vont créer les emplois d'après, si on veut des boites qui ont 1.000, 2.000, 3.000 salariés qui vendent partout à l'export, qui sont des références dans leur secteur, si vous voulez ces boites-là il faut bien qu'elles émergent. Et donc…
STEPHANE SOUMIER
Combien de temps ça va prendre Mounir MAHJOUBI, parce que c'est ça la clé de la gueule de bois, c'est ça, c'est qu'on a l'impression qu'on recule !
MOUNIR MAHJOUBI
Pas du tout, les chiffres le montrent, on avance, on a plus de boites en hyper-croissance, on a plus de boites qui justement… on n'avait rien, on a essaimé, on a eu plein de petites, les 10.000 c'est plutôt en moyenne les petites boites. Parmi ces petites boites, il y a de plus en plus de moyennes boites et l'enjeu aujourd'hui du gouvernement…
STEPHANE SOUMIER
… Attendez…
MOUNIR MAHJOUBI
L'enjeu du gouvernement pour 2018-2019 c'est les scale up, celles qui parmi ces moyennes boites ont vocation à grossir et à grossir très vite et à partir à l'export.
STEPHANE SOUMIER
Ça fait 3 ans que je tourne avec BlaBlaCar, SigFox et OVH.
MOUNIR MAHJOUBI
Mais c'est pour ça que je vous dis… ça ce n'est pas des moyennes, ça c'est celles qui sont déjà devenues très grandes…
STEPHANE SOUMIER
Ben ! OVH oui, les deux autres je n'en sais rien, enfin on verra.
MOUNIR MAHJOUBI
Il y a un vrai tissu de moyennes…
STEPHANE SOUMIER
Il y a un vrai tissu de moyennes, mais vous le voyez où ?
MOUNIR MAHJOUBI
Diverses croissances. Ecoutez ! Regardez les start-up du Pass French Tech, ce sont près de 90 start-up qui sont en croissance supérieure à 100 % par an, qui sont celles dont on espère, dont on a envie de favoriser l'émergence pour qu'elles deviennent les 5 que vous venez de dire. Moi je ne me satisfais pas du tout d'en avoir 5, ça ne va pas du tout, c'est pour ça que ce que je vous dis, ma volonté c'est là pendant les 2 prochaines années tout mettre… favoriser le fait que nous avons parmi nos start-up celles qui vont aller très vite et très loin.
STEPHANE SOUMIER
Oui mais est-ce que ce n'est pas justement le moment de se poser des questions sur l'évaluation de l'ensemble de votre action depuis 2013, 2014, je dis ça… de l'action de l'Etat depuis 2013, 2014.
MOUNIR MAHJOUBI
Tout à fait, je suis en train…
STEPHANE SOUMIER
Je n'ai pas de chiffres Mounir MAHJOUBI, je n'ai même pas… parce que j'ai en gros un chiffre d'à peu près 9 milliards d'euros par an pour financer l'innovation, mais à l'intérieur il y a le crédit d'impôt rechercher, donc on le laisse de côté. Mais si c'est 5, 6 milliards, donc une vingtaine de milliards pour arroser cet écosystème et qu'on se retrouve avec 3 boites qui tiennent à peu près la route, avouez que c'est quand même le moment de se poser des questions.
MOUNIR MAHJOUBI
Non, votre pronostic est faux, c'est-à-dire que ce n'est pas 9 milliards pour faire 3 boites. Je viens de vous le dire, on a le tissu le plus avancé, on a une recherche publique qui crée de plus en plus d'entreprises et quand vous me demandez l'évaluation, moi je viens de vous répondre, justement restratégiser, se dire que maintenant l'objectif, ce qui attend… ce dont a besoin la France et l'Europe c'est d'avoir des moyennes qui deviennent des grosses. Et donc c'est pour ça que maintenant qu'on a assumé le premier objectif, le premier objectif c'était faire émerger en France un écosystème de start-up viables, écosystème de start-up viables ça veut dire des start-up qui émergent, qui arrivent, dont on ne se pose pas encore la question de la rentabilité mais qui vont statistiquement permettre qu'on ait les champions de demain. Et maintenant, il n'y a pas à négocier, nous voulons des champions, des boites qui grossissent notamment sur des secteurs prioritaires : intelligence artificielle, environnement, cybersécurité, transports, sur ces sujets-là on peut faire des champions français, il y a une attente internationale de l'offre à la française et à l'européenne et c'est ce qu'on est en train de construire.
STEPHANE SOUMIER
Rassurez-moi, ce n'est pas vous qui allez le décider, c'est-à-dire c'est le marché, c'est le talent des entrepreneurs, c'est les investisseurs privés qui vont décider qui seront justement ceux qui sont à même de croître et d'être les scale up que vous…
MOUNIR MAHJOUBI
Complètement, seulement il faut s'assurer qu'elles, elles ont bien les moyens. Aujourd'hui sur les levées de fonds, si on regarde, il y a un sujet c'est comment on est capable sur le marché français, le marché européen de lever entre 20 et 100 millions d'euros. Et donc moi mon objectif, ce n'est pas de dire : elle, je vais lui donner 100 millions ; c'est de dire : quand une boîte arrive à cette maturité-là, que des investisseurs voudraient investir mais qu'en France on n'a pas encore l'écosystème d'investisseurs qui mettent 20 à 100 millions, comment on le favorise ? On le favorise…
STEPHANE SOUMIER
L'année dernière... Mounir MAHJOUBI, l'année dernière vous en avez 3, enfin je prends les chiffres… il y a plein de baromètres : ACTILITY, MANOMANO, VESTIAIRE COLLECTIVE.
MOUNIR MAHJOUBI
Oui.
STEPHANE SOUMIER
Vous en avez 3 dans ce ranch que vous venez…
MOUNIR MAHJOUBI
Eh ! Vous entendez que je suis depuis exactement 8 mois et que mon objectif, c'est justement de faire que ces 3 se transforment en 30 et 300, c'est ça notre job.
STEPHANE SOUMIER
Et on va le croire sans évaluation de l'ensemble des dispositifs qui tournent depuis…
MOUNIR MAHJOUBI
Mais évidemment qu'on évalue, comment vous pensez qu'on fonctionne. On avance, il y a les investissements faits par BPI en direct, il y a la stimulation qui est faite par la mission French Tech qui est à la fois en subvention, il y a le Fonds de fonds qui est animé par French Tech et BPI et il y a les investissements par les régions. C'est pour ça que ce sont des… quand vous parlez de ce chiffre…
STEPHANE SOUMIER
62 dispositifs nationaux, je vous parle de ce chiffre, 62 dispositifs nationaux.
MOUNIR MAHJOUBI
Simplification de l'accès au financement public, aujourd'hui l'interlocuteur du financement public c'est BPI. Si vous êtes une start-up, que vous avez un projet, vous allez voir BPI, BPI sur ces 62 vous ne les voyez pas, BPI vous oriente sur tous les dispositifs que vous avez. Aujourd'hui mon objectif, c'est de m'assurer que pour les moyennes qui veulent devenir des grosses, on ait bien toutes les façons de les accompagner.
STEPHANE SOUMIER
Deux questions précises, d'abord vous avez vu et vous le savez évidemment, il y a aujourd'hui des consultants en financement en innovation, c'est quand même un tout petit peu une perversion du système, on est d'accord Mounir MAHJOUBI…
MOUNIR MAHJOUBI
Mais évidemment, c'est-à-dire que…
STEPHANE SOUMIER
Que ces boîtes-là existent, ce n'est quand même pas normal.
MOUNIR MAHJOUBI
Ça veut dire qu'on a raté quelque chose sur la simplicité. Donc l'objectif c'est de simplifier, donc tout ce qui est en faveur de créer des guichets uniques, ce qui est de plus en plus le cas aujourd'hui avec BPI à travers le territoire est de nature à pouvoir se passer de ce type d'acteurs. Mais oui je le reconnais mais vous savez, ça peut arriver dans l'agriculture, ça peut arriver dans tous les autres. Donc il y a un vrai sujet de simplifier parce qu'en fait face à la complexité, en fait on rajoute des charges face à la personne qui est censée en être bénéficiaire.
STEPHANE SOUMIER
Deuxième question, dans… alors notre système en gros autour des start-up a été multiplié par 3 depuis 2014, en termes de financement tout ça c'est très bien, grâce en grande partie aux fonds anglo-saxons. L'extension de votre décret stratégique dit « décret Montebourg », alors si vous voulez une bonne méthode pour assécher les financements, vous l'avez trouvé, à quoi ça sert ça…
MOUNIR MAHJOUBI
Mais là-dessus je vous rassure…
STEPHANE SOUMIER
Mounir MAHJOUBI ?
MOUNIR MAHJOUBI
C'est des dispositifs qui existent aux Etats-Unis, qui existent en Allemagne, c'est des dispositifs qu'on active extrêmement rarement. Regardez combien de fois il a été activé le décret Montebourg, qui ne servent qu'à une seule chose…
STEPHANE SOUMIER
Faire de la politique !
MOUNIR MAHJOUBI
Non, c'est protéger le jour où, le jour où une boite qui est en contrat avec des éléments essentiels de la défense nationale et avec des éléments essentiels de notre sécurité est menacée d'un rachat massif par un pays étranger. Ce jour-là, il faut pouvoir être capable de dire : là, c'est trop dangereux, souveraineté, il faut pouvoir protéger. Mais l'objet…
STEPHANE SOUMIER
Mais c'était…
MOUNIR MAHJOUBI
Ce n'est pas surtout de dire dans un régime de contrôle… certains ont caricaturé en disant « on va rentrer dans un régime de validation publique des rachats et des investissements étrangers », ça n'est pas l'objet. L'objet c'est la prise de contrôle par l'étranger d'acteurs économiques essentiels pour notre sécurité.
STEPHANE SOUMIER
Vous connaissez mieux que moi la fragilité et d'une certaine manière l'éruptivité de l'ensemble de ces investisseurs. On se souvient qu'il a fallu 2 phrases absurdes d'Arnaud MONTEBOURG autour de Dailymotion à une époque aujourd'hui révolue pour assécher les sources de financement. Vous ne croyez pas qu'il va se passer la même chose ?
MOUNIR MAHJOUBI
Non, par contre je crois que les commentateurs participent à le faire, moi je veux vous le dire, regardez… écoutez les investisseurs étrangers, rencontrez les investisseurs étrangers, moi je les ai reçus à Versailles les investisseurs étrangers. Aujourd'hui l'état d'esprit c'est : il n'a jamais été un meilleur moment pour investir en France. C'est ça aujourd'hui l'état d'esprit des investisseurs et c'est ça qu'on a construit et ça, c'est le résultat de notre travail. La fiscalité sur l'investissement, c'est notre gouvernement qui l'a mis en place, le prélèvement forfaitaire unique à 30 % qui simplifie complètement la vie des investisseurs, c'est nous, la fin de l'ISF sur l'investissement économique c'est nous. C'est-à-dire qu'aujourd'hui le signal envoyé, c'est celui d'un pays qui a envie des investissements, qui accueillent les investissements parce que nous avons les meilleures boites pour les accueillir.
STEPHANE SOUMIER
Bon ! Donc on arrête de casser les « couilles » à la French Tech et on vous laisse travailler. Pardon pour cette trivialité et au réveil…
MOUNIR MAHJOUBI
Mon job, mon seul et unique job c'est de laisser la French Tech avancer, lui faciliter la vie… tour des start-up 9 mois, 6 mois tout seul, avec toute mon équipe et avec 4 personnes de l'administration. 2.000 start-up rencontrées dans près de 20 villes, en leur demandant juste une chose, comment on peut vous simplifier la vie, comment on peut vous lâcher la grappe, comment on peut faire pour que vous alliez plus vite.
STEPHANE SOUMIER
Donc dans 2 ans, on a autre chose que la Sainte-Trinité SigFox, BlaBlaCar et OVH !
MOUNIR MAHJOUBI
Il y a intérêt et d'ailleurs vous aurez du mal à tous les inviter parce qu'ils seront des centaines…
STEPHANE SOUMIER
Je suis ravi. Mounir MAHJOUBI avec nous ce matin sur BFM Business.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 février 2018