Déclaration de M. François Léotard, ministre de la défense, sur l'histoire du 2e corps d'armée, son intégration à l'Eurocorps et la coopération militaire franco-allemande, Rastatt le 27 août 1993.

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Circonstance : Dissolution du 2e corps d'armée à Rastatt (Allemagne) le 27 août 1993

Texte intégral

Nous vivons, aujourd'hui et ici à Rastatt, un moment à la fois historique, difficile et nécessaire. Historique, car depuis 1805 le 2e Corps d'Armée est étroitement mêlé au long cortège de nos faits d'armes. Difficile parce qu'il est, le 31 août prochain, dissous. Je mesure et partage le sentiment de nombre d'entre vous à la perspective de cette grande et belle unité qui quitte le présent pour rejoindre notre mémoire. Nécessaire enfin, car tel l'oiseau de la légende, le 2e Corps d'Armée français disparaît pour renaître sous la forme du Corps européen où il retrouvera les unités de ceux de nos alliés qui nous rejoignent pour le mettre en œuvre.

Je voudrais évoquer devant vous l'histoire de cette unité prestigieuse. Montrer qu'elle fut jusqu'à aujourd'hui au cœur des grands choix, des grands tournants de notre défense, qu'elle a été un des éléments essentiels du dialogue et de la coopération entre la France et l'Allemagne, sur lesquels se fonde notre commune espérance et notre commune volonté en une défense européenne. Dire quelle est, aujourd'hui la fierté que je ressens d'assister à cette belle cérémonie militaire, digne des traditions les plus élevées.

1. C'est l'empereur Napoléon 1er qui a créé le 2e Corps d'Armée, en 1805. Il s'illustre dans toutes les grandes batailles de l'Empire : Ulm, Wagram, la Bérézina, Waterloo.

On trouve à sa tête des maréchaux aussi célèbres que LANNES, qui y fut tué, Oudinot, Victor et Soult.

Sous Napoléon III, le 2e Corps d'Armée participe à la bataille de Sébastopol sous le commandement de Mac Mahon. Dissous en 1870, après le blocus de Metz, il est recréé en 1873, dès les premières séances du conseil supérieur de la guerre, alors que l'armée renaît.

Pendant la Grande Guerre, ce sont les champs de bataille les plus difficiles qu'il affronte : pas un des tournants du conflit où il ne soit en avant la Marne, la Champagne, la Somme, Verdun. En 1940, pris dans la tourmente, il est à nouveau dissous.

La terre d'Algérie le voit renaître, le 16 août 1943. C'est l'armée d'Italie. C'est l'armée de la reconquête, de la libération. C'est l'armée d'Italie. C'est l'armée qui après avoir débarqué en Provence sous les ordres de De Lattre, libère Lyon, Autun, Dijon. Qui reprend les Vosges et l'Alsace. Qui défend pied à pied et victorieusement Strasbourg en janvier 1945. La guerre terminée, le 2e Corps d'Armée disparaît, de nouveau, le 1er août 1946.

Recréées à Coblence en 1951, ses unités renforceront celles qui servent en Indochine puis en Afrique du Nord.

2. Pendant plus d'un siècle et demi, le 2e Corps d'Armée a donc été de toutes les batailles, de toutes les victoires et de toutes les tragédies. Il s'est trouvé au cœur de nos affrontements, comme au cœur de notre rencontre et de notre amitié.

Et depuis trente ans, cette grande unité, en conservant ses traditions, a été un des moteurs des transformations de la défense de la France.

En 1963, le 2e Corps d'Armée demeure la seule unité française de cette taille en Allemagne : son histoire se confond dès lors avec celle des Forces Françaises en Allemagne – les FFA. Les trois grandes mutations qu'ont connues ces troupes sont aussi les inflexions majeures de notre Défense depuis trente ans : elles sont, comme un miroir de notre histoire militaire récente.

C'est d'abord, la modernisation autour du concept d'"ultime" avertissement nucléaire. C'est ensuite, la participation aux actions extérieures de la France, 400 hommes du 2e Corps d'Armée aujourd'hui au Liban et 2 500 dans les Balkans, parmi les troupes françaises des Nations Unies.

C'est enfin, la montée en puissance d'une défense européenne commune. C'est en effet sur le sol allemand que l'armée européenne prend son essor et nos soldats, avec leurs frères d'armes allemands, unis par la même ambition d'un continent pacifique et fort, se retrouvent naturellement côte à côte.

3. Pendant trente ans, depuis le traité de l'Élysée, l'Allemagne et la France ont été un exemple de coopération dans bien des domaines. Notre amitié s'est forgée, s'est épanouie dans ces deux mouvements qui font l'âme d'un peuple : celui de sa culture et donc de son esprit, celui de sa défense et donc de son histoire. Cela n'allait pas de soi car l'amitié dépasse les intérêts de chacun, bouscule les égoïsmes, fait reculer la peur, détruit les malentendus. Ce chemin que nous avons parcouru ensemble il reste ouvert devant nous. C'est notre devoir à chacun, et c'est votre devoir à vous : soldats allemands, soldats français, de montrer l'exemple une nouvelle fois, de tracer la route une nouvelle fois, pour exprimer cette communauté de destin que nous avons choisie et que l'Histoire ne nous pardonnerait pas d'oublier.

Voilà la belle signification de notre rencontre d'aujourd'hui à Rastatt : Notre amitié fait partie d'un patrimoine : celui que le Général de Gaulle et Konrad Adenauer nous ont laissé. Comme toute amitié elle se défend, elle se construit. Elle ne se laisse pas ébranler par les péripéties du moment.

Son horizon n'est pas celui de la politique mais celui de l'Histoire.

L'annonce au sommet de l'Otan à Londres, le 6 juillet 1990, par le Président de la République, du retrait inéluctable des FFA, entraînait logiquement, à court terme, la dissolution du 2e Corps d'Armée. Cette dissolution est fixée au 31 août 1993. Les deux divisions de métropole sont affectées au 3e Corps d'Armée, tandis que la 1ère Division Blindée ainsi que des unités d'appui et de soutien sont destinées à apporter, avec les éléments de la Brigade franco-allemande, la contribution française au Corps d' Armée européen naissant.

Le 2e Corps d'Armée ne disparaît donc que pour renaître, en parti, au sein de l'armée européenne de demain. Disparaître pour renaître : "Strib und werde !" aurait dit Goethe. Qui ne voit qu'il y a là ce qui pourrait être un modèle pour l'avenir de l'Europe ?

Il ne s'agit pas d'optimisme ici mais de volonté. Il ne s'agit pas de pessimisme ici mais de lucidité.

Souvenons-nous de l'origine de ce mot qui nous définit et nous réunit : nous sommes des Européens, mot dont se sert Homère, dans l'Odyssée, pour parler de Zeus et qui veut dire : "ceux qui voient loin".

Voir loin, pour les Allemands et pour les Français, c'est, aujourd'hui, voir ensemble. Après tant de luttes, après tant de batailles, voici que notre belle amitié s'éclaire du jour de la fidélité et s'inscrit, désormais, dans la longue histoire commune de nos deux peuples.