Interviews de M. Jean Glavany, porte parole du PS, à France-Inter le 26 août 1993, TF1 le 21 octobre et France 2 le 22, sur le conflit d'Air France, la réforme du droit d'asile et le PS.

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Média : France 2 - France Inter - TF1

Texte intégral

A. Ardisson : Le Premier ministre a laissé entendre qu'il était d'accord avec C. Pasqua pour reviser la Constitution afin de la rendre compatible avec la loi modifiant le droit d'asile. Quelle est la position du PS sur cette affaire ?

J. Glavany : Le gouvernement d'E. Balladur a souhaité faire voter un texte réglementant les conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France. Un des objectifs de ce texte était de limiter l'immigration clandestine et de délimiter les abus de certaines procédures, notamment du droit d'asile. Nous avons dit que nous étions d'accord avec les objectifs et que nous jugerions sur pièce chacune des dispositions qui étaient prises. Nous accepterions celles qui étaient efficaces et nous refuserions celles qui seraient inefficaces ou porteraient atteintes au droit. Comme l'écrivait un journal du soir récemment : "Ce sont beau être des étrangers, ce sont tout de même des hommes." Ce texte est passé. Le gouvernement a cédé à une grande partie de sa majorité. Nous avons porté ce texte au Conseil constitutionnel qui nous a donné raison. M. Pasqua, pour des raisons politiciennes, parce que cela flatte un certain électorat et fait plaisir à sa majorité, dit qu'il y a incompatibilité entre les accords de Schengen et la Constitution, donc il faut réviser la Constitution.

A. Ardisson : Il y a un paradoxe car c'est vous qui avez négocié les accords de Schengen, et ils ont été acceptés de part et d'autre.

J. Glavany : Y compris par le Conseil constitutionnel. Je le dis à messieurs Balladur et Pasqua qui font comme des moulins à vent pour s'adresser à l'électorat de droite, voire d'extrême-droite. Le Conseil constitutionnel, le 25 juillet 91 a déclaré que les accords de Schengen étaient compatibles avec la Constitution française. Donc il n'y a pas besoin de réviser la Constitution pour appliquer Schengen. On nous fait du cinéma.

A. Ardisson : Qu'a dit le président de la République au Conseil hier ?

J. Glavany : Oui. Mais je ne suis pas porte-parole de l'Élysée. Il y a des degrés dans la prise de parole du Président. Il a fait un commentaire en Conseil des ministres dont il souhaité qu'il ne soit pas rendu public.

A. Ardisson : Vous croyez que c'est à cause de ce qu'a fait observer F. Mitterrand qu'E. Balladur a différé sa décision sur la question ?

J. Glavany : C'est possible. Il y a une offensive politicienne de M. Pasqua brutalement appuyée par M. Chirac qui a pour première conséquence de mettre E. Balladur très mal à l'aise. Je ne suis pas sûr que M. Balladur soit convaincu de l'opportunité d'une révision. D'après ce qu'il a dit en public ou en privé hier cela ne s'impose pas tout seul. Alors il réfléchit. On a trois millions et demi de chômeurs et une récession et on va dire aux Français "On va faire un référendum sur le droit d'asile !". C'est ahurissant ! Cela présenterait les pires risques de dérive. Cela voudrait dire que dans un débat public et référendaire on poserait le problème de l'immigration dans des termes qui peuvent présenter des risques de dérives. Ce n'est pas sage.

A. Ardisson : Comment expliquez-vous la popularité du Premier ministre ? Avant les vacances vous disiez "Attendez qu'ils voient leur fiche de paye…". Ils l'ont vue… et paf ! 10 % en plus dans les sondages pour E. Balladur !

J. Glavany : Il faut se méfier des sondages du mois d'août car les sondeurs perdent leur échantillon pendant les vacances et ne savent pas très bien corriger cela. E. Balladur a inauguré un genre très nouveau dans la vie politique française qui est une espèce de démagogie compétente. On fait dans le sérieux et en même temps on est d'une grande démagogie. On dit à grand renfort de tambour que l'on va baisser les impôts et en fait on a tellement ponctionné la demande et la dépense publique d'une manière catégorique que le risque de déflation est là aujourd'hui. Avec la politique d'E. Balladur la France entre en déflation. Cette démagogie compétente séduit les Français, les rassure en période de crise. Mais quand ces Français verront que leurs sacrifices ne servent à rien et que le chômage continue, cela va évoluer.

A. Ardisson : E. Balladur se rend à Bonn. Que pensez-vous de la position du Premier ministre sur le GATT ?

J. Glavany : E. Balladur "roule les mécaniques", un peu poussé par sa majorité, notamment par un certain nombre de parlementaires ruraux qui sont très attentifs à ces décisions et aux concessions qu'il pourrait faire. Ce qui m'intéresse ce sont les conclusions finales.

A. Ardisson : Mais Blair House c'était les socialistes…

J. Glavany : Nous ne l'avons jamais accepté. On a toujours dit non sur les accords sur les oléagineux. Eux aussi. Mais ils sont arrivés au pouvoir et ils ont changé d'avis. J'attends de voir. Ces négociations exigent un sens du compromis et une vision à long terme. Mais E. Balladur a fait tellement de promesses que maintenant j'attends de voir le résultat final. Je n'ai rien contre la position de E. Balladur. C'est une position conjointe entre lui et le président de la République sur la scène internationale.

 

Jeudi 21 octobre 1993
TF1

J. Offredo : Quelle est votre position sur le conflit Air France ?

J. Glavany : Il y a manifestement dans cette entreprise et dans beaucoup d'autres, ce que je qualifierais de décrochage social vis-à-vis du gouvernement de M. Balladur et de sa politique. Et qu'il y a un moment où "trop, c'est trop" et que les ponctions sur les salaires, et en particulier sur les bas salaires, les mesures de régression sociale, les plans de licenciement qui se succèdent, tout cela finit par créer une désespérance sociale qui se traduit par des explosions sociales, des grèves, des manifestations. Et je pense qu'il faut être très à l'écoute de ces phénomènes et notamment pour un parti comme le nôtre, le PS, savoir rester en contact direct avec l'ensemble de ces organisations syndicales, de ces mouvements sociaux et essayer de leur trouver une alternative et un débouché politique.

J. Offredo : Le Parti socialiste veut maintenir Air France ?

J. Glavany : Oui mais il y a différente manière de sauver le pavillon français et de sauver une entreprise. Il y a réaction étonnante par son côté à la fois très spontané, très ferme et très vigoureux d'un certain nombre de travailleurs de cette entreprise qui disent : "il y en a assez !" et qui manifeste leur désapprobation d'une certaine politique et d'une certaine manière de faire. De là les réactions de tels ou tels usagers.

J. Offredo : Au sein du parti socialiste, c'est toujours l'hésitation ? On va votez pour ou contre ?

J. Glavany : Il n'y a pas l'ombre d'une hésitation. Le parti socialiste a été unanime. Il faut reprendre l'histoire. Au début, il y a une décision du Conseil constitutionnel qui avait annulé un certain nombre de dispositions de la loi Pasqua sur la limitation des flux migratoires. À partir de là, M. Pasqua a monté une campagne politique très véhémente contre le Conseil constitutionnel et voulait revenir sur la Constitution pour interdire au fond au Conseil constitutionnel d'empêcher sa politique de se mettre en œuvre. Il avait fait un projet de loi au mois d'août qui était inacceptable, portant atteinte à la fois à la souveraineté nationale, c'est-à-dire à la souveraineté de la France en matière de droit d'asile, ce qui est un comble pour un gaulliste anti-européen, mais qui en plus portait atteinte au droit d'asile. À partir de là, il y a eu un débat entre le président de la République et le gouvernement, un débat très dur, très méticuleux. Et le président par ce dialogue et par un certain nombre d'interventions personnelles très vigoureuses a limité les risques principaux de ce texte. La souveraineté de la France n'est pas mis en cause et le droit d'asile dans ses principes fondamentaux non plus.

J. Offredo : Donc les socialistes sont d'accord ?

J. Glavany : Non. Nous considérons que cette révision, qui devait être dangereuse, n'est plus maintenant qu'inutile. Pourquoi on la fait ? Pour entretenir une certaine idéologie, le doigt pointé vers l'immigré, pour entretenir un débat purement politicien et idéologique et nous refusons cette manœuvre là. Le Parti socialiste a été unanime pour dire qu'il voterait contre ces révisions.

J. Offredo : Les votes montrent qu'il y a une majorité considérable pour la nouvelle direction mise en place par M. Rocard ?

J. Glavany : Il y a trois motions qui ont été présentées au vote des militants, débattues, amendées, par une participation au vote largement supérieure à ce qu'on avait connu dans nos Congrès dit de l'Arche ou de Bordeaux. Le parti socialiste se remet à vivre et à débattre et la motion qui a été signée par M. Rocard, par L. Jospin, par L. Fabius, qui est une motion de rassemblement a obtenu une majorité très nette.

J. Offredo : Une nouvelle direction, une nouvelle orientation. Est-ce que le problème du parti socialiste n'est-il pas un problème de philosophie politique ?

J. Glavany : Pour un parti, il n'y a pas de réponse en politique autre que politique. C'est-à-dire sur le fond des choses, sur le projet politique, sur le discours politique, sur les solutions concrètes que nous sommes capables d'apporter au problème concret de la société française. En particulier, nous sommes tous convaincus aujourd'hui qu'il y a un problème central dans la société française qui s'appelle le chômage. Que c'est d'ailleurs à cause de ce problème là que nous avons été sanctionné par l'opinion parce que nous n'avions pas su le résoudre. Notre problème à nous, c'est de travailler, de débattre et de travailler pour construire une politique alternative. C'est un des objets principaux du Congrès. C'est un beau projet.

 

Vendredi 22 octobre 1993
France 2

G. Leclerc : La motion de la direction a obtenu plus de 80 % des mandats. On a presque envie de vous dire, est-ce que n'est pas trop beau pour être honnête ? On parle parfois de coalition hétéroclite.

J. Glavany : Ce n'est pas trop pour être honnête. Ce qui m'aurait le plus ennuyé, c'est un vote à 99 % comme dans les partis staliniens. On avait voulu ce rassemblement. Cette motion majoritaire est un rassemblement à elle toute seule. Je pense que c'était une nécessité pour le PS de tirer un trait sur un certain nombre de divisions et de savoir se rassembler.

G. Leclerc : Et oublier le congrès de Rennes ?

J. Glavany : Et oublier le congrès de Rennes.

G. Leclerc : Quand J.-L. Bianco dit que M. Rocard est englué dans les histoires de parti. Est-ce qu'il n'a pas un peu raison ?

J. Glavany : Ça m'ennuie de polémiquer avec lui parce que c'est l'un de mes amis. Ce qui est vrai c'est que moi je crois à l'avenir des partis politiques et à leur nécessité dans la démocratie française comme instrument d'interprétation de la demande sociale et comme levier d'action. Englué ou disponible pour remonter une mécanique qui en a besoin. Je crois que c'est plutôt comme ça que je vois les choses : les mains dans le cambouis.

G. Leclerc : Est-ce que l'essentiel pour le PS ce n'est pas de trouver des idées nouvelles ? De ce point de vue-là, il y a des gens qui disent il n'y a pas grand-chose dans les motions. Il y en a même qui disent que c'est franchement nul.

J. Glavany : Il y en a qui disent ça mais qui n'apportent rien pour mettre un terme à cette soi-disant nullité. Il n'y a pas d'issues politiques pour nous sans la reconstruction d'un projet politique et d'un discours politique. C'est la réalité. La motion majoritaire n'est pas figée. Nous avons trois jours pour l'enrichir.

G. Leclerc : Il y aura des idées nouvelles à l'issue de ce congrès ?

J. Glavany : C'est fait pour ça, pour débattre des grands problèmes de la société française. Nous allons essayer de progresser.

G. Leclerc : Est-ce que le contentieux épouvantable qui existe entre F. Mitterrand et M. Rocard ne nuit pas gravement à votre crédibilité ?

J. Glavany : Ne parlons pas de contentieux. Je pense que les socialistes dans leur globalité, y compris ces deux hommes, sont décidés à dépasser tout cela pour dépasser l'affectif retrouver les voies du fonctionnel et de l'institutionnel.

G. Leclerc : Depuis deux mois on a l'impression que le PS n'arrive pas à se faire entendre. Et face à ça, il y a M. Balladur qui au contraire plane dans les sondages.

J. Glavany : Les deux sont liés. M. Balladur est haut parce que les Français nous ont sanctionnés en mars. Pour l'instant ils ne le regrettent pas encore. Et ça dépend de nous, de notre capacité à présenter une alternative crédible. Si nous avons des idées nouvelles qui sont solides, crédibles et sérieuses, on pourra réentraîner. Quoi qu'on en dise, je crois que l'on est sur ce chemin mis il faut être tenace et patient.

G. Leclerc : Le conflit d'Air France, comment vous l'interprétez ?

J. Glavany : Je l'interprète comme un décrochage social vis-à-vis du gouvernement de M. Balladur et de sa politique. Ce qui est sûr, qui s'exprime dans ce conflit comme une désespérance sociale, c'est un ras-le-bol vis-à-vis des ponctions salariales. Cette désespérance sociale entraîne des explosions sociales. Et c'est le signe de quelque chose qui est nouveau.

G. Leclerc : L'élection présidentielle de 1995, vous pensez que c'est encore jouable ?

J. Glavany : Je crois qu'aucun match n'est perdu d'avance mais nous ne sommes pas les favoris. Nous avons un an et demi pour nous préparer. Je suis confiant parce que un an et demi c'est une bonne manière de se refaire une santé, de se reconstruire une stratégie, d'avoir un bon candidat. Et ceux qui sont aujourd'hui favoris seront peut-être en moins bon état dans un an et demi.