Texte intégral
P. Amar : Vous aviez décidé de prendre votre retraite politique ?
L. Jospin : J'avais décidé d'être au clair sur le plan professionnel. J'avais décidé de prendre du recul après une défaite aussi sévère. Les choses se sont clarifiées pour moi. Dans la situation où est le PS, où est la gauche, je pense que si je peux aider à reconstruire, à rebâtir une analyse de gauche qui permette d'affronter les problèmes, il faut que j'y contribue.
P. Amar : Le PS est à ce point affaibli qu'il a besoin de forces ?
L. Jospin : Je ne suis pas sûr que ce soit essentiellement de mon retour qu'il convienne de parler. On vient de présenter le budget de la France. On est engagé dans la négociation du GATT. J'aimerais bien, pour montrer que le PS existe, dire mon sentiment sur ces questions.
P. Amar : Fallait-il attendre votre retour pour entendre une opposition aussi claire à la politique du gouvernement ? On a l'impression que les socialistes ne trouvent pas leurs marques.
L. Jospin : Il faut qu'on s'exprime avec objectivité et modestie, parce que notre parole a été décridibilisée par l'ampleur de notre défaite. En même temps, ce n'est pas parce que les Français nous ont sanctionnés durement en mars qu'ils doivent pour autant perdre leur esprit critique et leur faculté de jugement par rapport au gouvernement. De même que nous devons nous exprimer, nous devons faire qu'on puisse juger les projets. Nous devons jouer notre rôle d'opposition. Il est possible que certains des nôtres – je parle collectivement parce que je ressens aussi cette difficulté – aient du mal à critiquer le gouvernement compte tenu de la politique économique que nous avons menée. Il faut dire très clairement que si nous voulons reconstituer notre capacité d'être entendus, si nous voulons redonner confiance et espérance – il n'y a pas d'espérance dans ce pays, malgré la victoire aussi forte de la droite – il faut que nous disions que nous ne mènerons pas la politique d'E. Balladur, mais que nous ne reviendrons pas non plus à la politique que nous avons menée avant 1993.
P. Amar : M. Rocard peut-il dire "je ne mènerai pas la politique que j'ai menée" ?
L. Jospin : Chacun ses responsabilités, chacun son rôle. Celui qui portera nos couleurs aux présidentielles aura à tenir un discours qui doive être entendu par l'ensemble de l'opinion. Pour le moment, nous devons reconstituer notre analyse, notre capacité d'analyse sur les sujets. C'est ce que je veux faire. Cela passe par une distance prise par rapport aux politiques qui dominent le monde occidental depuis 15 ans et qui ne résolvent pas les problèmes.
P. Amar : Ne souffrez-vous pas de l'excellence de la relation entre F. Mitterrand et E. Balladur ?
L. Jospin : On parle beaucoup de la popularité d'E. Balladur en ce moment. C'est l'évolution de la réalité des choses qui va la faire évoluer, cette popularité. Elle est un peu exceptionnelle. Selon la façon dont on va déboucher sur la discussion agricole au GATT – on est dans l'ambiguïté puisqu'on dit qu'on a obtenu une renégociation, L. Brittan dit non, les Américains disent qu'ils ne veulent rediscuter de rien – il y aura un moment de vérité. On verra alors comment juger la position réelle du gouvernement que je ne connais. Tout cela va faire bouger l'opinion. Cette popularité, on peut essayer de l'expliquer par trois grands traits : notre désaveu, premier facteur que l'on pourra faire bouger si nous reconstruisons une force, une capacité d'écoute et des propositions ; le fait que les Français n'aient pas d'espoir, ce qui, comme l'a dit très bien R. Barre dans un article critique du Nouvel Observateur, fait qu'E. Balladur les rassure dans un tel contexte ; l'opinion des Français selon laquelle ils se disent "il y a eu un accord entre E. Balladur et le leader de son parti, celui qui a fait ce qu'il est, pour l'élection présidentielle", E. Balladur gouvernant et J. Chirac se portant candidat à la présidence de la République, ce qui fait que les Français pensent d'E. Balladur qu'il travaille pour l'intérêt du pays, non pour lui. Or, on nous murmure maintenant de plus en plus dans toutes les rédactions, on fait des confidences sur les petites phrases des uns et des autres qu'en fait E. Balladur penserait à lui-même pour les présidentielles. Là on a un schéma politique qui sera complètement brouillé si c'est le cas. Les choses pourront bouger.
P. Amar : Serez-vous tête de liste aux européennes ?
L. Jospin : J'ai dit que non, que nous devrions faire le moment venu, en mars, le choix le meilleur comme tête de liste et comme liste. Cela peut être le principal responsable du PS, sauf si lui et nous pensons qu'il faut faire un autre choix. Si ce n'était pas M. Rocard, il y a quatre ou cinq hommes ou femmes qui pourraient très bien être têtes de liste. Je suis de ceux-là. Mais comme je l'ai dit, l'ayant déjà été en 1984, vraiment, je ne suis demandeur de rien.
P. Amar : Quelques-uns de vos parlementaires subissent des tracas ?
L. Jospin : H. Emmanuelli est un homme droit, direct et clair. C'est un homme intègre. Il en est de même d'A. Laignel puisque je viens d'apprendre qu'il était mis en cause en tant que trésorier du PS. Ni l'un ni l'autre, notamment pas le premier, ne sont mis en cause pour des dérives qu'ils auraient accomplies eux-mêmes. Ils sont mis en cause en tant que trésoriers d'une formation politique qui a reconnu, elle, qu'avant les lois sur le financement des partis politiques, tout n'était pas conforme à la légalité. Il faut que toutes les formations politiques soient concernées ou que soient visées les personnes qui font des fautes, non celles que l'on atteint institutionnellement.
P. Amar : Vous avez un avis sur le budget ?
L. Jospin : On a vu longuement MM. Balladur et Sarkozy sur les antennes. Il faudrait d'abord avoir l'honnêteté de reconnaître que faire un budget est difficile pour tout gouvernement parce qu'à cause de la crise économique, il y a une montée des dépenses sociales et une chute des recettes. J'ai l'impression que ce budget qu'un journal qui n'est pas de gauche, La Tribune, a qualifié de trompe-l'œil, que Le Monde a dit au-dessus des moyens de l'État, pêche parce qu'il ne fait pas de choix clair entre la relance économique et la défense des équilibres. De ce fait, si la conjoncture qui décidera. Il ne tranchera pas dans un sens ou dans un autre. Autre point qui me préoccupe : en réalité, il va opérer des ponctions sur le monde salarial et les moins favorisés. Il ciblera une série d'avantages fiscaux sur une clientèle. Enfin, et surtout, ce budget sera inefficace par rapport au problème central de notre société, le chômage. M. Giraud disait ce matin à la radio qu'on ne verrait pas de progression de l'emploi avant début 1995.