Interview de M. Philippe Séguin, membre du bureau politique du RPR, à "Valeurs Actuelles" le 15 février 1993, sur le programme (de gouvernement) RPR-UDF, notamment la politique monétaire et fiscale, et sur la cohabitation, intitulé "Pourquoi je n'irai pas".

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Média : Valeurs actuelles

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Avant même que l'opposition ne rende public son programme de gouvernement, Philippe Séguin avait déjà fait savoir qu'une augmentation des impôts lui paraissait inévitable. L'ancien ministre des Affaires sociales et de l'Emploi (1986-1988) donne ici son sentiment sur le contenu de la plate-forme RPR-UDF. Un examen critique dont il tire toutes les conséquences.

Valeurs Actuelles : Était-il judicieux de faire entendre votre différence comme vous l'avez fait l'autre semaine ? N'est-ce pas accréditer l'idée que l'opposition donne dans la cacophonie ?

Philippe Séguin : Figurez-vous que depuis le référendum sur Maastricht, je croyais naïvement que les idées que je défends avec Charles Pasqua et bien d'autres étaient majoritaires dans l'opposition. Et voilà que non seulement on ne nous associe en rien à la rédaction de ce fameux "programme commun", mais en plus on nous reproche d'exprimer quelques différences avec l'esprit d'un texte inconnu de nous et pas encore publié, on nous crible de flèches, on nous taxe de marginalité, on fulmine contre nous une manière d'excommunication majeure…

Cacophonie, dites-vous ? Mais je crois qu'il faut accepter le risque de la cacophonie si telle est la condition d'un vrai débat. Sans ma "sortie" sur la politique monétaire et fiscale, autour de quels thèmes tournerait la campagne ? Les confidences d'après-dîner de tel éphémère ministre ? Les problèmes d'accession à la propriété de tel Premier ministre ? Les Français méritent mieux que cela. Ils veulent – c'est la grande leçon de Maastricht – de vraies controverses, pour peu qu'elles aillent au fond des choses.

Comme ce n'est pas avec ces malheureux socialistes que nous allons débattre – on ne dialogue pas avec une ambulance – c'est entre nous, à l'intérieur de l'actuelle opposition, qu'il faut discuter des solutions à apporter aux problèmes du pays.

Valeurs Actuelles : Depuis, vous avez eu le temps de prendre connaissance du projet de l'UPF. Qu'en pensez-vous ?

Philippe Séguin : D'abord, je constate qu'en dépit des volées de bois vert qui se sont abattues sur mes épaules, ce que j'ai dit et répété depuis plusieurs semaines a quand même eu quelque effet : il n'est plus question de baisser simultanément (et, pourquoi pas, immédiatement !) le déficit budgétaire, l'endettement, les charges sociales et les impôts. Tout comme il n'est plus officiellement question d'exonérer les nouveaux emplois de charges sociales pendant trois ans.

Valeurs Actuelles : Mais, pour autant, vous n'êtes pas satisfait…

Philippe Séguin : Non. Parce que le texte tout entier s'inscrit volontairement et explicitement dans le processus de Maastricht, dont il est pour ainsi dire le prolongement à usage interne. Tout ce que nous avions dénoncé pendant la campagne référendaire est inscrit dans ce document. À commencer par cette initiative monétaire franco-allemande qu'on nous annonce, que nous redoutions et combattions par avance, et qui constituera une anticipation de la monnaie unique. C'est dire qu'on prétend aller… plus vite que ce que prévoit Maastricht et accentuer le risque d'une zone mark que nous avions dénoncé.

"Il n'y aura pas de problèmes entre nous", a dit en substance le président de la République à la future majorité, avec laquelle il lui faudra cohabiter.

Effectivement, on voit mal où ces problèmes pourraient apparaître. Entre les auteurs de la plate-forme et le chef de l'État, il y a sur cette question européenne, dont tout dépend, de très larges plages de convergence. Pour tout dire, je me demande même s'il faudrait enlever beaucoup de paragraphes au texte de l'opposition sur ce point pour que M. Mitterrand puisse le signer…

Valeurs Actuelles : À rebours des experts du RPR et de l'UDF, vous préconisez une hausse de la fiscalité. Est-ce bien opportun en période électorale ?

Philippe Séguin : La question n'est pas de savoir si c'est "électoralement porteur" ou non, mais de regarder les réalités en face et de dire la vérité aux Français, si désagréable soit-elle. Cette augmentation de la CSG dont on me reproche de parler, chacun sait qu'elle est inévitable. Il manque 50 à 60 milliards pour équilibrer sur deux ans les comptes de la Sécurité sociale. Nous ne comblerons ce trou ni par des économies ni par des réformes structurelles, impossibles à mettre en œuvre en période de cohabitation. Nous augmenterons donc la CSG. Mieux vaut le dire et persuader l'opinion de participer à l'effort de redressement, plutôt de le faire sans l'avoir dit et de décevoir ainsi nos électeurs.

Valeurs Actuelles : Mais accroître la pression fiscale, et diminuer les avantages dont bénéficient les sicav monétaires, n'est-ce pas risquer de décourager un peu plus les Français ?

Philippe Séguin : Là encore, regardons les besoins du pays. Nous devons tout de suite prendre des mesures en faveur du logement ; nous devons agir rapidement en direction des PME ; nous ne couperons pas à un plan national d'accompagnement sur l'agriculture ; nous devons prendre des initiatives immédiates en matière de justice et de sécurité ; nous devons enrayer le mal des banlieues, sous peine de voir un jour des milliers d'individus débarquer dans le centre de Paris ou d'autres villes…

Pour tout cela, il faut de l'argent. Où le trouver ? C'est bien beau de dire que nous allons réduire le train de vie de l'État de 20 milliards, mais où couper ? La Défense ? L'Agriculture ? Ce n'est pas sérieusement envisageable.

D'autant que cette question des prélèvements doit être mise en relation avec la politique du franc. Comme les Allemands ne sont pas masochistes, je pense que la Bundesbank ne prendra pas de mesure réellement significative en faveur d'une détente des taux d'intérêts. Je continue donc de penser qu'il faut nous soustraire aux contraintes d'un SME en déliquescence. Dans cette perspective, un effort fiscal soutenu serait un signal en direction des marchés, qui verraient que la France est prête à financer courageusement son effort de redressement autrement qu'en ayant recours à l'endettement.

Valeurs Actuelles : On peut aussi jouer tout simplement sur le déficit budgétaire…

Philippe Séguin : Je considère effectivement que, dans les périodes de déflation du genre de celle que nous vivons, le déficit budgétaire n'est pas un mal absolu.

Mais il existe quand même des limites qu'il vaut mieux ne pas dépasser. Dans les deux années à venir, il serait souhaitable de stabiliser le déficit à son niveau actuel, c'est-à-dire 250 à 300 milliards. En tout état de cause, vu les perspectives de croissance, ce n'est pas du côté des économies budgétaires que nous trouverons à l'avenir des marges de manœuvre.

Valeurs Actuelles : Vous semblez croire que la croissance ne reviendra jamais…

Philippe Séguin : Je n'ai pas dit cela. Mais j'affirme que la croissance n'est plus susceptible d'apporter à elle seule une réponse au problème d'un chômage qui, lié d'une part à l'évolution technologique et d'autre part aux capacités d'adaptation du corps social, est désormais structurel. Je dis bien au problème "du chômage", pas "de l'emploi". Car c'est sur le niveau du chômage que le nouveau gouvernement va être jugé, pas sur sa capacité à créer des emplois, qui de toute façon se créent sans lui. Et dans cette perspective, le sempiternel discours sur les "grands équilibres" n'a aucun sens. Que les "fondamentaux" (inflation, commerce extérieur, endettement…) soient bons, le chômeur s'en fiche comme d'une guigne si, comme aujourd'hui, ça n'a aucun effet sur sa situation personnelle.

Valeurs Actuelles : Que faire, alors ?

Philippe Séguin : Il faut avoir le courage de reconnaître que les entreprises exposées à la concurrence internationale ne sont pas comptables, à titre principal, vis-à-vis de la communauté internationale en termes d'emploi : elles doivent investir et dégager des gains de productivité ; dire le contraire serait une ânerie monumentale.

Mais, à côté de ce secteur exposé à la concurrence, il existe un secteur protégé. Celui-là doit sauvegarder en priorité l'emploi, quitte à ce que la collectivité lui apporte une aide publique en compensation des pertes de productivité subies : à tout prendre, mieux vaut financer le maintien ou la reconstitution du travail que le chômage.

Valeurs Actuelles : Quels emplois potentiels voyez-vous dans ce secteur protégé ?

Philippe Séguin : On a parlé des poinçonneurs du métro, des pompistes dans les stations-service. Ce sont des idées. Qu'on peut encourager par des mesures réglementaires précises : en décidant, pour s'en tenir au deuxième cas, que pour tel volume d'essence distribué il faut x personnes employées, de manière à ce que les stations-service ne souffrent pas de la concurrence des grandes surfaces…

Une situation explosive

Valeurs Actuelles : Mais la situation économique actuelle se caractérise par une extrême instabilité, qui désarme toute prévision. L'État peut-il intervenir de façon aussi précise sans risquer de figer des évolutions qui, à terme, pourraient se révéler bénéfiques ?

Philippe Séguin : Il faut choisir. Si l'on veut résorber le chômage, c'est cela ou le modèle "à l'américaine" : suppression du smic, remise en cause des dispositions sociales. Je ne crois pas que la société française soit prête à s'engager sur cette deuxième voie. Je ne le souhaite pas non plus. Mais ce que je vois, c'est qu'en matière de chômage nous sommes en train d'atteindre un seuil invisible au-delà duquel la situation devient explosive.

Or, je le sais pour en avoir fait la douloureuse expérience entre 1986 et 1988, le prochain gouvernement doit savoir qu'en quinze jours les chômeurs seront les siens. Pour l'opinion "l'héritage" n'existe pas : le renversement de responsabilité est brutal et immédiat. Le RPR et l'UDF devront donc obtenir rapidement des résultats tangibles sur le front du chômage s'ils ne veulent pas aborder la prochaine élection présidentielle dans les pires conditions.

Valeurs Actuelles : Vous dites "ils devront". Faut-il en conclure que vous ne participerez pas au gouvernement de cohabitation ?

Philippe Séguin : Il semble que j'en sois exclu de facto, puisqu'il paraît que certains se posent même la question de savoir si je peux encore rester candidat de l'UPF…

Plus sérieusement, comment pourrais-je entrer dans un gouvernement qui se donne pour objectif la réalisation d'un projet que je juge technocratique et fédéraliste, et que je combats depuis des mois ?

Ce serait faire preuve de bien peu de considération à mon égard que de supposer que je pourrais me déjuger, me renier, pour un simple portefeuille ministériel.

Cela étant dit, je souhaite très sincèrement que les faits me donnent tort. Si la prochaine majorité réussit, si elle arrive à résorber le chômage, je serai le plus heureux des hommes. Sincèrement.

Valeurs Actuelles : Mais voterez-vous la confiance au prochain gouvernement ?

Philippe Séguin : Évidemment. Je ne lui refuserai ni la confiance ni les moyens budgétaires qu'il demandera. En revanche, lorsque se poseront des problèmes mettant en cause les principes auxquels je suis attaché, alors là j'utiliserai la liberté de parole qui a toujours existé au RPR.

Valeurs Actuelles : Vous pensez à des sujets précis ?

Philippe Séguin : Je pense au texte sur l'indépendance de la Banque de France. Quand il viendra devant l'Assemblée, je vois mal comment je pourrai ne pas exprimer mon désaccord. Je pense aussi à certaines dispositions de la plateforme RPR-UDF – sur la décentralisation ou le "recentrage" de l'État – qui provoqueront sans doute quelques escarmouches. Bref, je serai vigilant.

Mais il y aura d'autres échéances. Si l'on va vers une union monétaire avec l'Allemagne, c'est-à-dire vers l'adhésion de la France à la zone mark, si on veut constituer une petite Europe à l'intérieur d'une Europe moyenne, elle-même indifférente au sort de la grande Europe, alors on n'échappera pas à un nouveau débat de fond, rude mais essentiel pour l'avenir de notre pays.