Article de M. Alain Krivine, porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire, dans "Rouge" le 25 février 1993 intitulé "Rocky VI le retour", sur le "big bang" de M. Michel Rocard et les efforts de recomposition de la gauche dans la perspective des élections législatives.

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Rocky VI
Le retour

La semaine dernière, Rocard, en réserve de la république depuis des mois, rompait la monotonie ambiante en annonçant avec force publicité, la nécessité d'un "big bang" dans la vie politique française. Formule choc pour la resucée d'un vieux projet, promis à un avenir aléatoire. Énième replâtrage réformiste d'un édifice lézardé sous les coups de boutoir de sa conversion à la religion des "grands équilibres".

La France s'ennuyait de ce début de campagne électorale morose et sans enjeux passionnants. Triste spectacle que cette gauche gouvernementale molle, sans jus et sans ressort, attendant piteusement le coup de grâce du 21 mars. Face à elle, une droite certaine de gagner mais déjà embarrassée devant le risque de se discréditer encore plus vite au pouvoir que dans l'opposition. Ajoutons que personne ne pouvait s'attendre à de grands débats sur les préoccupations essentielles de la population puisque, sur le fond, majorité PS et opposition sont d'accord : loi du marché, profit, rentabilité, rigueur, fric, Maastricht, interventions militaires… rien ne les sépare et leurs querelles, dans un climat d'affairisme et de corruption, n'intéressaient plus grand-monde. C'est alors que Rocard est arrivé. Avec, comme d'habitude, le mérite de dire ce qu'il pense, mais le défaut d'avoir de telles pensées.

Les habits neufs d'un vieux projet

Le monde est en plein changement, (mutation serait plus à la mode), il faut tout revoir, la lutte des classes n'est plus le moteur essentiel, le PS est foutu, il a fait son temps, il faut refonder l'espoir avec une nouvelle formation et de nouveaux repères. Bref, rassembler les socialistes, les bons communistes, les bons centristes, les bons radicaux et les écolos. Malgré ce coup d'éclat médiatique, ce projet n'est pas nouveau dans la bouche de Rocard. Il avait déjà été suggéré par Mitterrand et, surtout, précisé par Fabius qui envisageait une grande formation copiée sur le modèle du Parti démocrate américain. À l'époque, ce projet lui avait valu un tombereau d'injures de la plupart des éléphants du PS aujourd'hui enchantés par le liquidationnisme salvateur de l'ancien liquidateur du PSU. Mais alors, une question se pose : pourquoi reprendre ce projet maintenant et de façon aussi spectaculaire, même si le personnage nous a déjà habitués à quelques brillantes prestations rapidement transformées en fiasco ? La réponse est simple : il fallait sans attendre prendre de vitesse un président de la République qui, prenant acte du décès du PS d'Epinay avait engagé les grandes manœuvres dont devait sortir une recomposition au centre de la vie politique. Tapie ne venait-il pas de lancer une OPA sur le MRG, tandis que Lalonde, avec la bénédiction de l'Élysée poursuivait la mise sur orbite de Génération Écologie ? Rocard risquait d'en être la principale victime.

Dans un premier temps, Rocard aura réussi à marquer quelques points. Il a obligé Mitterrand à se replier sur la défense du PS – objectif hautement mobilisateur – dont il semble être l'ultime partisan, situation qui ne fait qu'accélérer son discrédit. Cruelle ironie du sort quand on sait tout le bien que pense Mitterrand de son parti… Ensuite, il a réussi, pour le moment et après quelques hésitations, à rallier derrière lui la quasi-totalité des chefs de baronnies socialistes qui, dans la débâcle actuelle, s'avèrent prêts à faire allégeance à n'importe quel leader leur promettant la survie. Enfin, tout comme son complice Lalonde, Rocard arrive, par ce coup d'éclat médiatique, à faire oublier sa coresponsabilité gouvernementale dans le désastre où se trouve la gauche. Il apparaît comme un homme presque neuf. Un comble !

Choisir son camp

Les chances de réussite d'un tel projet sont aléatoires. Encore faut-il en préciser les objectifs. Pour l'ancien Premier ministre, une fois dépouillée toute la logomachie sur les mutations et le sens de l'histoire, le but est simple : il lui faut gagner le deuxième tour de la présidentielle. Ce n'est que cela, mais c'est beaucoup, et il faut, au-delà du PS, un rassemblement dont son actuelle proposition s'efforce de dessiner les contours. Mais, pour que l'opération réussisse, il faudrait d'abord que la droite au pouvoir s'affaiblisse suffisamment, voire explose, et que son discrédit soit tel que le centre décide de s'en détacher. Il faudrait aussi que le bloc écologiste se fissure rapidement, ce qui ne semble pas assuré. Fort de son succès électoral, on peut envisager que le rassemblement hétéroclite de Waechter, Lalonde et Voynet tiendra jusqu'aux européennes. À moins que Lalonde ne fasse la bêtise d'aller trop vite se discréditer dans un gouvernement de droite.

En revanche, ce qui est plus révélateur, c'est l'attitude de certains signataires de l'"Engagement pour changer à gauche". Avec des nuances, les dirigeants de la Gauche socialiste (Julien Dray ou Mélenchon) et certains d'ADS, Fiterman et les Refondateurs restant plus prudents, se déclarent convaincus de la justesse de la démarche et s'interrogent simplement sur son contenu. Cette tentation de ralliement à une opération pourtant sans ambiguïté, à savoir la poursuite de la politique actuelle, témoigne de la difficulté d'une situation où n'existe encore aucune dynamique porteuse pour la gauche radicale. Même si, demain, le développement de mobilisations sociales peut tout chambouler.

En tout cas, aujourd'hui, la proposition de Rocard aura au moins un mérite : obliger tous ceux qui se réclament d'une refondation à gauche à faire leur choix, dans le cadre ou en rupture avec la politique libérale d'aménagement des contraintes capitalistes. Le problème des alliances n'en étant que la conséquence. Car le choix de Michel Rocard, lui, est sans équivoque et, d'une certaine façon, historique. Il s'agit de tourner une page en théorisant la chute du mur de Berlin, l'échec du stalinisme et l'échec de la gauche en France et de conclure par l'enterrement de la lutte des classes. Dès lors, les alliances proposées sont encore pires que le fameux axe rose-rouge-vert. S'y ajoutent les bleus, cette fameuse "droite sociale" chère à Brice Lalonde. Visiblement, l'échec de la gauche n'a pas suffi ; certains pensent peut-être faire du neuf en reprenant les mêmes, en y ajoutant un peu de peinture verte avec en prime un zeste de Stasi et de Méhaignerie. En tout cas, qu'on ne compte pas sur nous pour refonder une collaboration de classe "de notre temps". Et dans cette résistance à "l'air du temps", nous sommes certains de retrouver la plupart de ceux qui veulent "changer à gauche", justement pour ne pas avoir à cautionner les expériences gouvernementales de Rocard, avec son "parler vrai" et son authentique respect des "grands équilibres" et de l'ordre existant.

Alain Krivine