Texte intégral
Les Échos : Qu'est-ce-qui justifie notre volonté de parvenir à un accord sur l'Uruguay Round ? Est-ce un enjeu vital pour l'identité européenne alors que certains dénoncent une logique dépassée, compte tenu des faibles créations d'emploi en Europe et de l'accélération des délocalisations ?
Alain Juppé : Je suis inquiet de voir monter en France un sentiment à la fois anti-européen et protectionniste, l'un allant avec l'autre. Les Français ne mesurent pas à quel point l'Europe est utile à la France. Certes, la France est aussi utile à l'Europe. Mais si nous n'avions pas l'Union européenne pour peser de tout notre poids dans l'actuelle négociation, il y a longtemps que nous aurions été balayés et que les intérêts que nous essayons de défendre auraient été sacrifiés. Plus que jamais, sous des formes sans doute nouvelles, la construction européenne doit rester l'une des toutes premières priorités de la diplomatie française.
Les Échos : L'Uruguay Round est-il aussi essentiel à l'Europe que l'Europe est essentielle à la France ?
Alain Juppé : L'Europe est essentielle à l'Uruguay Round du fait de son poids dans les échanges internationaux et l'Uruguay Round est utile à l'Europe. Je n'entrerai pas dans des débats théoriques. Je constate que la démonstration a été faite depuis trente ou quarante ans que la libéralisation des échanges mondiaux est favorable à la croissance. Ceci reste vrai. Nous sommes dans un monde où les grands centres de puissance économique sont en train de se déplacer. On avait avant le sommet de Seattle que Asie-Pacifique sera au XXIe siècle un enjeu essentiel. Loin de de se replier sur elle-même, l'Europe doit donc continuer ce qu'elle a toujours fait, c'est-à-dire à relever le défi sur la concurrence internationale. Étant entendu qu'il faut des règles du jeu et que l'Europe doit défendre ces règles du jeu en affirmant son identité.
Les Échos : L'Uruguay Round au nom de la croissance, mais pour qui ?
Alain Juppé : Pour tout le monde. L'ensemble économique où la croissance stagne aujourd'hui, c'est l'Europe. L'un des moyens de relancer l'activité dans nos vieux pays, c'est de chercher à mieux pénétrer sur de nouveaux marchés. Au total, la balance entre les risques de délocalisation et les opportunités d'investissement à l'extérieur peut être favorable à l'Europe. C'est ma conviction. Il est très difficile de démontrer cette thèse mais également de démontrer le contraire. Je le répète, pour moi, l'ouverture des marchés c'est, pour l'industrie européenne, l'économie européenne en général, une opportunité de développement qu'il faut saisir.
Les Échos : Revenons aux grands dossiers discutés à Genève. Est-ce-que la France n'a pas donné trop d'importance au préaccord de Blair House, autrement dit à l'agriculture ?
Alain Juppé : La diplomatie française et le gouvernement français, sous l'impulsion du Premier ministre, ont bien rectifié les choses depuis six à sept mois. Quand nous sommes arrivés, le seul dossier qui était sur la table c'était Blair House. Il n'était d'ailleurs même pas sur la table puisqu'on n'avait pas encore le texte de l'accord ! Depuis, nous avons bien remis en perspective les priorités. Quel est pour nous le cœur de la négociation ? C'est l'Organisation du commerce mondial. Ce que nous souhaitons, c'est qu'au lendemain d'un accord, si accord il y a, on ait fixé des règles du jeu valables pour tout le monde. Des règles qui intègrent des préoccupations nouvelles, notamment les questions sociales, écologiques, monétaires. Il faudra bien que les différentes instances internationales compétentes, le G7 ou d'autres, fassent progresser du même pas la remise en ordre du Système monétaire international et la mise en place d'une Organisation mondiale du commerce. Quel sens cela a-t-il en effet de baisser de 5 % les droits de douane si dans le même temps telle ou telle monnaie se dévalue de 15 % ?
Nous avons d'autres préoccupations dans la négociation. D'abord, ce qui est la vocation même du GATT, ce qu'on appelle aujourd'hui l'accès au marché, c'est-à-dire la réduction des droits de douane. On n'en a pratiquement pas parlé. Or, là aussi, il faut une balance égale. La Communauté a fait des offres généreuses, il faut que les autres aussi bougent. Enfin, si le dossier agricole reste important, il existe d'autres dossiers sectoriels comme les biens culturels mais aussi l'acier, le textile, les services, les services financiers, la propriété intellectuelle. Tout cela est en jeu.
Les Échos : Sur une Organisation mondiale du commerce (OMC), y a-t-il entente à douze ? Est-ce qu'on signe d'abord au GATT pour ensuite créer l'OMC ?
Alain Juppé : Vous me demandez s'il y a une position commune à douze. Je dirai qu'il y a une position commune à cent quinze. Les États-Unis sont les seuls à ne pas vouloir entendre parler de la fin de l'unilatéralisme.
Pour en revenir aux Douze, l'idée que la négociation doit aboutir à une organisation fixant des règles équitables et universelles est une idée admise par tout le monde. Comment y parvenir ? La meilleure manière serait de créer une OMC chargée d'appliquer ces règles. Ce qui impliquerait que les règles nationales soient mises en conformité avec les règles multinationales. Si nous n'obtenons pas cela et si nous avons une Organisation mondiale du commerce petit format, une OMG « light », si les États-Unis gardent leur système national, la France estime qu'il faudra que l'Union européenne dispose alors d'instruments équivalents lui permettant de mettre en œuvre des clauses antidumping ou antisubventions dans les mêmes délais et avec la même efficacité que ce que font les Américains. Il faut que l'Europe se dote de l'équivalent de la section 301 américaine.
Les Échos : La création d'une OMC est une condition sine qua non pour signer avant le 15 décembre ?
Alain Juppé : Absolument. Ou nous avons l'OMC complète ou il faut que les Douze compensent le déficit d'organisation commerciale mondiale par un instrument européen.
Les Échos : Ce sera un des objectifs du Conseil Affaires générales extraordinaire du 2 décembre ?
Alain Juppé : Le 2, le 6, le 11 décembre… Le 2, nous aurons une première réunion exceptionnelle où nous examinerons le compte rendu des rencontres entre Leon Brittan et Mickey Kantor. Je souhaite que Sir Leon nous dise très exactement où il en est arrivé avec les Américains. Un nouveau rendez-vous à douze aura lieu le 6 décembre. Si, le 6, il y a pas un papier sur lequel on puisse discuter, je dis très clairement qu'il est impossible à mes yeux de conclure le 15. Parce qu'entre le moment où Sir Leon nous aura dit où il en est arrivé avec les États-Unis et le moment où le Conseil des ministres pourra lui donner, à l'unanimité, un feu vert, il faut que nous ayons des concertations à la fois à douze et en France. Le gouvernement doit en délibérer et le Parlement doit en être saisi.
Les Échos : Pourquoi envisager un vote au Parlement avant même la fin des négociations ?
Alain Juppé : Il y aura plusieurs votes au Parlement. Il y aura d'abord un débat avant que la France ne dise à Bruxelles si elle est d'accord ou non sur le préaccord. Cela pourra aboutir à un vote sur un texte. S'il y a un texte, ou sur une déclaration de politique gouvernementale. C'est à voir. La procédure sera fixée le moment venu. Mais il me semble normal, logique, incontournable que le Parlement soit appelé à s'exprimer sur un sujet d'une telle importance.
Quand je dis qu'il y aura plusieurs votes, c'est que tout ne sera pas fini, même s'il y a un accord le 15. En cas d'accord, nous donnerons le feu vert de principe. Après, on mettra les choses en musique pour écrire un traité. Et il y aura en France, comme aux États-Unis pour l'Alena, une procédure de ratification avec un vote final.
Les Échos : Compte tenu des réactions épidermiques de nombre de députés au sein même de la majorité, ne craignez-vous pas qu'un compromis agricole, même raisonnable, soit délicat à faire accepter ?
Alain Juppé : Je ne crois pas que les parlementaires aient une réaction épidermique. Ils traduisent une vraie angoisse du pays. Il y a plusieurs façons de la traiter. Par le mépris, ce n'est jamais une bonne solution. Par la démagogie, en en rajoutant. Et puis on peut la traiter avec sérieux en expliquant que la France a beaucoup plus à perde qu'à gagner en se repliant sur elle-même. C'est la raison pour laquelle, aussi bien le Premier ministre que moi-même, nous ne cessons de répéter que nous voulons un accord, un bon accord équilibré et durable. L'opinion publique l'a compris. Il y a une évolution depuis plusieurs mois.
Les Échos : Même chez les agriculteurs ?
Alain Juppé : Tout à fait.
Les Échos : Les crédits accordés à l'agriculture il y a quinze jours ont aidé à détendre le climat…
Alain Juppé : L'agriculture française connaît aujourd'hui la crise la plus grave de son histoire. Souvenez-vous de la situation de désespoir qui était celle de nos campagnes avant le mois de mars. Avant les élections, nous avions dit : il faudra un bon accord au GATT, il faudra des mesures communautaires, il faudra des mesures nationales. Nous avons tenu nos engagements. Nous avons mis en place les mesures nationales en avril puis à nouveau il y a quinze jours pour 3 milliards de francs au total. Nous avons obtenu un paquet communautaire extrêmement important de 2 milliards de francs, avec par exemple la revalorisation de l'indemnisation de la jachère. Ces deux volets de l'engagement pris vis-à-vis de l'agriculture, mesures nationales et paquet communautaire, ont été tenus. Il nous reste à tenir le troisième, c'est-à-dire à obtenir un accord au GATT qui ne détruise pas la capacité exportatrice de la Communauté et ne crée pas des jachères supplémentaires par rapport à la réforme de la PAC.
Les Échos : Il n'y avait pas eu de procédure de ce type pour les précédents cycles du Round ?
Alain Juppé : Dans les précédents cycles, il n'y avait pas d'audiovisuel ni les services, c'était un accord commercial traditionnel. Cette fois-ci, c'est autre chose. La création d'une Organisation mondiale du commerce, ça doit se ratifier.
Les Échos : Vous devez vous sentir soulagé de voir qu'à Genève ce n'est plus la France mais tes États-Unis qui sont montrés du doigt ?
Alain Juppé : Qui. Je crois que nous n'y sommes pas pour rien. La France était à l'origine totalement isolée. L'énorme travail qui a été fait auprès des Douze et à l'extérieur des Douze a permis de resituer la négociation dans toute sa complexité, de ne pas la polariser sur un dossier aussi important soit-il, et de sortir de l'isolement.
Les Échos : Dans le cadre de cette préparation d'un compromis, attendez-vous de l'Allemagne un soutien pour qu'au niveau européen des mesures complémentaires viennent compenser d'éventuelles perte supplémentaires des agriculteurs ?
Alain Juppé : Nous souhaitons la solidarité de l'Allemagne. Cette solidarité n'est pas à sens unique parce que l'Allemagne a aussi besoin de notre solidarité. C'est une relation d'intérêts mutuels. Le prochain sommet franco-allemand sera de ce point de vue une étape décisive dans la négociation du GATT. Notamment pour tout ce qui concerne la conception de la politique commerciale de la Communauté. Nous souhaitons partager avec les Allemands la même vision, une vision non protectionniste mais qui ne soit pas d'un libre-échangisme sans règles du jeu.
Les Échos : Comment les convaincre ?
Alain Juppé : Nous avons fait preuve d'un grand esprit de solidarité en acceptant que le siège de la Banque centrale européenne soit à Francfort. Nous sommes sensibles aux problèmes que créent aux agriculteurs allemands les variations monétaires. Le débat, vous le voyez, est équilibré. Nous discuterons d'autres sujets, notamment de la culture. Il faut que nous sensibilisions sur ce point nos alliés allemands qui, peut-être, n'ont pas bien compris notre démarche. Ils dépensent eux aussi beaucoup d'argent, dans les Länder notamment, pour maintenir leur propre identité culturelle.
Les Échos : Vous sentez une ouverture de leur part ?
Alain Juppé : Les Allemands sont attachés à la coopération franco-allemande, ils sont attachés à ce que l'Union européenne progresse. Nous aussi. Cette communauté de pensée a toujours été le moteur de l'Union. Elle va le rester.
Les Échos : Revenons à l'Europe en tant que telle. Pensez-vous qu'une relance telle que l'imagine Jacques Delors et comportant un vaste emprunt s'impose ?
Alain Juppé : Il faut une initiative de croissance européenne plus forte. Les idées à la mode selon lesquelles il n'y a pas de lien entre croissance et emploi sont des idées fausses. Jacques Delors a raison de le dire dans son rapport. Il n'y aura pas d'amélioration de l'emploi s'il n'y a pas un retour à une croissance substantielle, entre 2,5 et 3 %. Ce n'est pas une condition suffisante, mais c'est une condition absolument nécessaire. Il faut donc que la Communauté y apporte sa contribution. L'idée de dépenser de l'argent pour les grandes infrastructures dans la Communauté me parait une bonne idée. On verra ensuite combien, comment, qui emprunte. Tout ça c'est de la mécanique. Mais l'orientation générale me paraît positive.
Les Échos : La France a lancé avec l'Allemagne une initiative pour tenter de sortir de l'impasse dans l'ex-Yougoslavie. Que peut-on attendre de ce premier test de politique étrangère et de sécurité commune de l'Union européenne ?
Alain Juppé : Beaucoup, je l'espère. En tout cas. C'est une initiative nouvelle. Quelle était la situation dans le conflit de l'ex-Yougoslavie depuis l'échec de la négociation de septembre ? L'attentisme le plus total. Personne n'était capable de faire avancer le dossier, ni les Américains qui n'ont aucune proposition à formuler, ni les médiateurs internationaux qui tournaient un peu en rond, ni l'Union européenne.
Je crois que le grand mérite que nous avons eu, la France et l'Allemagne, a été de remettre sur la table un plan relançant le processus de paix. Il a été adopté lundi dernier à l'unanimité des Douze. Il fournit maintenant un cadre de réflexion à la fois politique, diplomatique, et humanitaire. Nous avons voulu lui donner une solennité particulière en invitant aujourd'hui, à Genève, à l'initiative de l'Union européenne, toutes les parties concernées : Serbes, Croates, Bosniaques, Américains, Russes, ONU en la personne des médiateurs et des chefs de la FORPRONU… Le message est clair : il faut maintenant que chacun prenne ses responsabilités.
Je veux me placer dans l'hypothèse où les parties accepteront. À ce moment-là, nous nous engagerons à la fois dans la reconstruction de cette région qui est sinistrée et aussi dans des garanties sur le terrain. Si les protagonistes refusaient après un nouvel hiver au cours duquel nous sommes prêts à maintenir un effort humanitaire très important, il faudrait en tirer les conséquences. On ne pourrait pas indéfiniment dépenser des centaines de millions de dollars, laisser sur le terrain des milliers d'hommes si les belligérants refusaient tout règlement politique.
Les Échos : Vous envisagez un retrait ?
Alain Juppé : Si, à la fin de l'hiver, une fois de plus notre initiative avait échoué, nous ne resterions pas indéfiniment dans le statu quo. Nous envisageons l'hypothèse du succès. Nous avons trouvé une façon cohérente d'aborder le problème. Aux Serbes, nous demandons d'abord des concessions territoriales. Et, sous certaines conditions, nous sommes prêts à proposer au Conseil de sécurité un plan graduel d'abord de suspension puis de levée des sanctions. Aux Croates, nous disons : il faut d'abord que dans la Krajina vous abandonniez l'idée de vous faire justice vous-mêmes par la force. Il faut en second lieu, puisque vous êtes en étroite osmose avec les Croates de Bosnie, que vous obteniez d'eux qu'ils laissent passer l'aide humanitaire. Si vous faites cela, nous ne lèverons les sanctions sur les Serbes que s'ils acceptent le modus vivendi dans la Krajina. Nous ne réintégrerons la Serbie dans la communauté internationale que lorsque la question des Krajinas aura notamment été réglée.
Enfin, aux Musulmans nous disons : nous allons faire une pression maximale sur les Serbes pour que les concessions territoriales que vous demandez soient acceptées et pour que l'aide humanitaire arrive en Bosnie centrale et à Sarajevo. Nous nous engageons, s'il y a un accord, à le mettre en œuvre et à vous aider dans l'effort de reconstruction de votre pays. Alors, si tout cela est obtenu, il faut que vous signiez. Voilà la démarche. J'espère qu'elle aboutira.
Je crois qu'il y a un petit espoir, parce que les premières réactions ont d'abord été positives à douze et au-delà. Pour lord Owen, c'est un bon plan, les Bosniaques ont donné un accord de principe. Nous avons des moyens de pression très forts sur la Croatie. Restent les Serbes qui ont dit tout et son contraire. Mais nous les tenons par les sanctions.
Les Échos : C'est un test de la capacité d'une entente franco-allemande de déboucher sur quelque chose de concret dans un domaine de politique internationale où elle intervenait peu ?
Alain Juppé : J'ai dit à plusieurs reprises que cette affaire était une honte pour la Communauté internationale et pour l'Europe. Mais il ne faut pas non plus tomber dans un excès de culpabilité inverse. Nous faisons beaucoup. La Communauté dépense des centaines de millions de dollars depuis deux ans pour l'aide humanitaire. Elle y a, au total (quand on fait le compte des Français, des Anglais, des Espagnols, des Hollandais, etc.) plus de dix mille hommes sur le terrain. C'est pour cela que j'ai paré de placer chacun devant ses responsabilités. Nous prenons les nôtres. En cas d'échec, on saura clairement où sont l'entêtement et la culpabilité.
Les Échos : Les contrats ramenés de Chine par Kohl ne confirment-ils pas un peu l'imprudence française en signant des contrats avec Taïwan ?
Alain Juppé : Voilà encore un aspect de l'héritage reçu en mars 1993. Je regrette que nous nous soyons brouillés avec la Chine ! Où est l'intérêt de la France ? Est-ce de miser sur un pays de 20 millions d'habitants où sur un pays de 1 milliard 300 millions d'habitants qui est peut-être déjà la troisième puissance économique du monde ! Pour moi le choix est tout à fait clair. Il faut certes honorer la signature de la France, nous le disons très clairement, y compris aux Chinois. Mais il faut rétablir des relations confiantes avec la Chine. Nous essayons de le faire.
La situation est paradoxale : c'est la France qui a sorti la Chine de son isolement international et c'est aujourd'hui la France qui est montrée du doigt par Pékin ! C'est excessif et injuste. Les Américains, eux, ne se privent pas de vendre des avions à Taïwan. C'est sans doute le privilège de la puissance.