Texte intégral
Martine Aubry : "Une autre politique est possible"
Elle estime que le PS ne doit pas se contenter de "trouver des solutions d'appoint aux excès du libéralisme".
Martine Aubry occupe une place part dans le dispositif socialiste. L'ancien ministre, qui va prochainement annoncer la création d'une Fondation contre l'exclusion et qui anime le club deloriste Témoin, souhaite pleinement participer au prochain congrès du PS. Elle trace pour Le Figaro ce que pourraient être les grandes lignes d'un projet politique alternatif à l'action du gouvernement, mais aussi aux options défendues par Jean-Pierre Chevènement.
Le Figaro : Après le "non" à Maastricht d'une large partie de son électorat, après l'atonie de ses dirigeants lors de la crise traversée par le SME, la gauche française est-elle encore européenne ?
Martine Aubry : La vraie question pour la gauche est de savoir quelle Europe il faut construire, car on ne peut pas ne pas être européen. Qui peut défendre, aujourd'hui, l'idée que la France peut seule apporter des réponses aux problèmes économiques ou à ceux de l'emploi ? Comment peut-on isolément se protéger de la déréglementation mondiale et espérer aider les pays en difficulté à se développer ?
Si on veut que la paix s'installe durablement, on voit bien qu'un pays isolé est impuissant. Ce désir du repli sur soi, cette tentation de transformer ceux qui nous sont étrangers en boucs émissaires est contraire à nos valeurs et à la conviction qu'a toujours portée la culture européenne que l'homme peut changer la société et qu'il existe un volontarisme politique.
Choisir entre deux conceptions
Le Figaro : Plus que d'Europe sociale, ne faut-il pas parler d'Europe du chômage ?
Martine Aubry : Il faut effectivement choisir entre deux conceptions de l'Europe. Celle qui réduit l'Europe à un grand marché, à une zone de libre-échange c'est la conception anglo-saxonne et celle, initiée par Jean Monnet, visant à construire une Europe politique.
La première qui a été longuement développée jusqu'à présent a montré ses limites. Le SME n'a pas empêché la spéculation financière, les plans de relance économique n'ont pas endigué la montée du chômage et de l'exclusion. J'ajoute que quand la barbarie est à nos portes, on ne peut plus raisonner avec les seuls termes du marché.
L'Europe est à la croisée des chemins. Voudra-t-elle se ranger dans une voie politique, en se dotant d'institutions efficaces et démocratiquement responsables, qui puissent assurer un développement harmonieux à l'intérieur et un rayonnement des valeurs qui sont les siennes à l'extérieur ?
Ces options devraient être débattues clairement lors des prochaines élections européennes. Ceux qui ne partagent pas la volonté politique de sortir de cette impasse doivent en tirer toutes les conséquences.
Le Figaro : Y a-t-il encore une place en Europe pour la social-démocratie entre le libéralisme et le national-populisme ?
Martine Aubry : Tant que le communisme existait, les excès du libéralisme ont été contenus. Actuellement, certains libéraux souhaitent que l'on aille jusqu'au bout de la logique libérale, alors que d'autres s'inquiètent de son échec.
Le national-populisme est une tentation qui naît de l'absence de réponse au chômage, à l'exclusion, aux conflits. À terme, je vois dans ce cycle déréglementation-réaction-protection, un réel danger pour les démocraties et pas seulement pour les démocraties naissantes de l'Europe de l'Est.
Face à cette fausse alternative, je crois, en revanche, que les valeurs de la social-démocratie sont plus que jamais d'actualité si on a le courage de les retrouver. Il faut remettre au premier plan la confiance dans l'homme plutôt que dans l'automatisme du marché, dans sa capacité de faire bouger la société en s'appuyant sur un projet.
La deuxième valeur c'est la responsabilité. Il faut dépasser la logique d'assistance, liée à la conception traditionnelle de l'État providence, et promouvoir des mécanismes qui permettent à chacun de prendre sa vie en main.
La troisième valeur, c'est évidemment la solidarité. Il faut quitter la simple assistance qui accroît l'exclusion.
Le Figaro : Le gouvernement Balladur a livré son plan pour l'emploi. On a l'impression que la critique des socialistes porte plus sur la forme que sur le fond.
Martine Aubry : Le projet quinquennal sur l'emploi est un ensemble de pseudo-solutions, sans cohérence d'ensemble. Dans tout cela surnagent des réformes bonnes, telles que la fiscalisation des allocations familiales, et d'autres qui complètent l'action que nous avons menée contre le travail au noir ou favorisant l'embauche des premiers salariés.
La logique d'ensemble est dans la lignée d'un credo libéral très classique : l'idée qu'en libérant les entreprises des "contraintes" – qui sont les droits des salariés quand ce ne sont pas les salariés eux-mêmes – et qu'en leur versant des aides financières, on créera des emplois.
Ces dispositions sont dangereuses et n'auront aucun effet sur l'emploi. Elles risquent, au contraire, d'accroitre la précarité de l'emploi.
Le Figaro : Comment peut-on proposer une autre politique de l'emploi quand la logique économique demeure la même. Ne risque-t-on pas le bricolage technocratique ?
Martine Aubry : Une autre politique est possible. Je me contenterai de donner ici trois pistes. La première est de s'atteler à définir des règles au commerce international tout en facilitant le développement des pays les plus en retard. La deuxième est de répondre à la question : quelle organisation et répartition du temps dans nos sociétés occidentales ? La troisième est de nous convaincre qu'une société développée n'est pas forcément une société où l'on consomme plus, mais une société où l'on vit mieux.
Beaucoup d'emplois pourraient être créés dans des services. Pour les financer, il faudra arbitrer entre surconsommation et qualité de vie. Ne vit-on pas mieux dans une société qui, au lieu de consommer le matériel audiovisuel dernier cri, préfère soigner les personnes âgées à domicile, garder les enfants à la sortie de l'école et instituer un environnement plus propice aux loisirs et ouvert à la culture ? Il ne s'agit pas d'un bricolage technocratique, mais bien d'une révolution des esprits.
Muet
Le Figaro : N'y a-t-il pas un paradoxe à voir le PS abandonner le discours traditionnel du "front de classe" et courir après un "pôle réformiste syndical", au moment où les conditions des salariés sont de plus en plus précaires ?
Martine Aubry : Le PS semble aujourd'hui être devenu muet. On l'a peu entendu sur les lois contre les étrangers ou sur les mesures fiscales. Je le regrette car dans toute démocratie l'opposition doit se faire entendre. Il devait faire le bilan de son action, c'est chose faite. Il doit maintenant reconstruire son projet politique, c'est-à-dire retrouver ses valeurs, des marges d'action et faire des choix. J'espère que ce sera fait lors du prochain congrès.
Le Figaro : Comment la gauche peut-elle espérer recréer le tissu social sans projet de société et sans modèle ?
Martine Aubry : Il ne s'agit pas de trouver des solutions d'appoint aux excès du libéralisme, encore moins d'ausculter fébrilement les sondages pour suivre l'opinion. Face au libéralisme triomphant, la social-démocratie est toujours présente par sa culture et par ses valeurs. Il convient d'ouvrir des perspectives susceptibles de mobiliser. On est loin des calculs d'appareil ou des ambitions présidentielles. Il faut du courage et de la volonté, c'est-à-dire retrouver la politique.