Interview de M. Jacques Toubon, ministre de la culture et de la francophonie, dans "La Croix" le 23 septembre 1993, sur sa conception de la politique culturelle, "l'exception culturelle" et son refus de soumettre les biens culturels (notamment l'audiovisuel ou le cinéma) aux règles du GATT, et sur les nominations dans différents secteurs de la culture.

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Média : La Croix

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La Croix : Vous avez succédé à la culture à un ministre très médiatique. Comment avez-vous trouvé votre "manière" ?

Jacques Toubon : La culture est le seul domaine où l'opinion publique continue à reconnaître aux socialistes un bilan positif. Encore faut-il apprécier si ce sentiment de l'opinion est fondé, si derrière l'apparence flatteuse ne se cache pas une autre réalité. Je crois qu'a été mise en place, ces dernières années, une politique culturelle forte, financée à haut niveau, novatrice. Mais on se rend compte que d'une part les fondations de l'édifice ne sont pas aussi solides que fenêtres, balcons et façades sont brillants. Il y a un certain nombre de choses qu'il faut refonder si l'on veut assurer à cette politique la pérennité. D'autre part, elle a des insuffisances : elle est trop centrée sur, Paris et l'Ile-de-France et pas assez tournée vers l'étranger. Personnellement, je ne cherche pas à laisser de trace flamboyante à la postérité. Mon souci est moins de faire savoir que de savoir-faire. Ma préoccupation consiste à concilier le patrimoine et la création, l'héritage et la construction de l'avenir, à nous tourner vers l'extérieur. La France est un grand pays de culture, notre politique lui permettra de le rester, mais nous ne pourrons le faire que dans le cadre de l'Europe et dans la mesure où notre action sera mieux répartie sur l'ensemble du territoire.

La Croix : Votre prédécesseur avait été violemment critiqué, notamment la droite, quand il s'en était pris au cinéma américain. Et voilà que vous allez encore plus loin.

Jacques Toubon : Notre position est simple : il ne faut pas que le cinéma et l'audiovisuel américains puissent être dans une position de suprématie telle qu'ils ôteraient aux Français toute possibilité de diversité de choix.

La Croix : D'où la fameuse exception culturelle dans le cadre du Gatt.

Jacques Toubon : Je serai clair : les biens culturels ne doivent pas être soumis aux règles du Gatt comme les Américains l'ont demandé dans le cadre de l'Uruguay Round. L'Europe et la France en particulier ont développé un système efficace de soutien de leurs activités culturelles. Si on entre dans le Gatt, inévitablement ces systèmes seront remis en cause. Par exemple, nous continuerons de prélever des sommes dans les salles et à la télévision pour soutenir notre activité cinématographique mais nous serions obligés de financer – dans le cadre du Gatt – les producteurs américains qui le demanderaient. La fatalité du Gatt, c'est la disparition de l'autonomie culturelle de la France et de l'Europe.

La Croix : Pourquoi cette sortie virulence contre Jurassic Park, le dernier film de Spielberg ?

Jacques Toubon : Le cinéma américain à en Europe des positions dominantes qu'il ne pourrait pas avoir aux États-Unis à cause des lois anti-monopoles. C'est là qu'il y a incohérence dans la position des Américains qui plaident le libéralisme mais ne l'appliquent pas. Où qui l'applique dans un sens, là où ils sont les plus forts. Il faut savoir que dans le cinéma la puissance appartient aux grandes "majors" qui financent les films qui les distribuent. Cette rentrée 1993 est tout à fait exemplaire : quand seront sortis tous les films américains annoncés, de La Firme ou Le Fugitif à Jurassic Park, les quatre cinquièmes des écrans français seront occupés par des films venus des États-Unis. Tout cela est possible parce qu'un distributeur qui s'appelle United International Pictures a créé une entente entre trois producteurs-distributeurs : Paramount, Universal et MGM. UIP domine 25 à 30 % du marché européen : de 10 % en France, car nous sommes, Dieu merci, mieux protégés, jusqu'à 100 % au Portugal ! Nous disons aux Américains : où vous nous proposez le libre-échange, ou la cartellisation, mais pas l'un ou l'autre selon ce qui vous arrange. Nous disons que la meilleure façon de régler cette question c'est de ne pas confondre le business et la culture, l'esprit et la matière. De ne pas oublier le fait que le cinéma est certes une industrie mais qui produit des biens intellectuels qui n'ont pas seulement une valeur marchande mais aussi esthétique et morale. La meilleure solution est de maintenir la séparation entre les biens culturels et les règles commerciales.

La Croix : Comment résister au bulldozer américain ?

Jacques Toubon : Pour se défendre il faut attaquer. Produire, par exemple des films grand public. Je pense que les Européens l'ont compris et que des phénomènes comme Les Visiteurs ou Germinal ne vont pas rester isolés. Ensuite, il faut créer un système de distribution européenne, avec préférence communautaire. J'ai appelé à la constitution d'un pôle autour de MGM (qui appartient au Crédit Lyonnais), Canal Plus, Gaumont et UGC.

La Croix : Quelques points plus précis maintenant ? Quels sont vos projets en matière de décentralisation ?

Jacques Toubon : J'ai deux sortes de priorités : conforter une dizaine de pôles régionaux déjà existants et intervenir largement dans les petites villes, les campagnes et les zones périphériques des métropoles. Ensuite, mettre en place ou développer des lieux de proximité de création et de diffusion culturelles comme, par exemple, les cafés-musique. Mais cette indispensable action de rééquilibrage entre Paris et la province passe d'abord par la fin en 1995 des grands travaux, essentiellement parisiens, qui grèvent mon budget. Alors, nous pourrons assurer un redéploiement au profit de la province en partenariat avec les collectivités locales. D'ici là nous allons avoir deux années budgétaires difficiles. En attendant, je maintiens ce qui existe, ce qui est déjà un très grand effort : je vais revenir sur les économies que nous avions faites dans le collectif du mois d'avril et réinscrire dans le prochain budget la totalité des crédits que nous avions auparavant, en particulier les subventions que nous avions réduites exceptionnellement.

La Croix : Fallait-il changer d'administrateur à la Comédie-Française ?

Jacques Toubon : Tout à fait Jacques Lassalle était arrivé à la fin de son mandat et, à mon avis, sa capacité d'administrateur n'était pas à la hauteur de son talent de metteur en scène. Je ne mets là, nullement en cause son travail artistique. J'ai de grandes ambitions pour la Comédie-Française ; il convenait de nommer une personnalité incontestable, susceptible d'assurer la renaissance de l'établissement, de réanimer la troupe.

La Croix : Hugues Gall sera-t-il le prochain directeur de l'Opéra-Bastille ?

Jacques Toubon : Oui. À la suite d'une mission que je lui ai confiée, nous allons revoir l'organisation de l'activité lyrique dans toute la France. J'ai décidé de changer le statut de l'Opéra de Paris. Hugues Gall y travaille. Et à la fin de son mandat à l'Opéra de Genève, il en sera le patron. Avec deux objectifs : que l'Opéra national de Paris reprenne sa place au premier rang dans le monde, ce qui n'a pas été le cas ces derniers temps ; que cela se fasse dans des conditions de grande rigueur budgétaire.

La Croix : La salle modulable sera-t-elle construite ?

Jacques Toubon : Non. D'autant plus que nous construisons une nouvelle salle du même type à la Cité de la musique à la Villette qui sera mise en service au printemps 1994. De plus, dans son projet, Hugues Gall reviendra certainement sur la séparation actuelle entre le lyrique à la Bastille et la danse à Garnier.

La Croix : Et la Bibliothèque de France ?

Jacques Toubon : Ce projet est d'utilité publique. À ce titre il faut le mener à bien sans polémique politique, sans pari ni impasse. Or en arrivant j'ai trouvé dans le dossier des lacunes béantes et des approximations. À partir de 1994, il n'y aura plus qu'un seul établissement public regroupant les constructeurs, l'actuelle BN et la future BDF. Ce qui est important aujourd'hui c'est de savoir si à Noël 1996, quand on ouvrira la Bibliothèque, elle rendra aux l'usagers le service qu'ils en attendent et pour lequel ils ont d'ailleurs payé 7 milliards. Pour cela trois ans n'est pas de trop.