Conférence de presse de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, et interview à Radio France, à Madrid le 7 septembre 1993, sur le volet agricole du GATT, l'organisation mondiale du commerce et les élections en Afrique.

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Circonstance : Voyage officiel en Espagne et rencontre avec M. Javier Solana, ministre des affaires extérieures d'Espagne, à Madrid le 7 septembre 1993

Média : Radio France Internationale

Texte intégral

Le ministre : Je voudrais tout d'abord remercier Javier Solana de me donner l'occasion de revenir à Madrid, une ville que je connais bien mais où je ne m'étais jamais rendu en tant que ministre des Affaires étrangères. J'ai tenu à manifester par ce voyage toute l'importance que le nouveau gouvernement français attache aux relations entre l'Espagne et la France. Nous avons eu l'occasion de nous rencontrer un très grand nombre de fois depuis que j'ai pris mes fonctions au mois d'avril dernier, à Bruxelles, à Copenhague, ailleurs encore et je pense qu'il était important d'avoir cette rencontre bilatérale, un peu plus formelle, ici à Madrid, qui nous a permis d'étudier bien des problèmes et de constater, sur la plupart des questions que nous avons abordées, une très forte convergence de vues entre la diplomatie espagnole et la diplomatie française. M. Solana vous a donné le menu de nos entretiens. Je ne vais pas y revenir, je voudrais seulement reprendre à mon tour deux ou trois sujets.

Il est évident que les questions communautaires, les questions européennes ont occupé une très grande partie dans cet entretien. Cela m'a permis de revenir sur les positions françaises concernant le GATT. Je dis revenir parce que, vous le savez, nous avons établi un certain nombre de documents, notamment un document sur la politique commerciale de la Communauté et un document sur le volet agricole de la négociation d'Uruguay, documents qui ont été adressés au ministre des Affaires Extérieures espagnol il y a déjà plusieurs jours. Que voulons-nous ? Que veut la France au GATT ? D'abord un accord bien entendu. Nous souhaitons, comme nos amis espagnols et comme la totalité de nos partenaires de la Communauté, qu'un accord soit conclu, si possible d'ici la fin de l'année, parce que ce serait évidemment un signal pour l'ensemble de l'économie mondiale. Mais nous voulons un bon accord. Le cas échéant, s'il faut prendre deux ou trois mois de plus pour parvenir à un bon accord, cela vaut la peine. Qu'est-ce pour nous qu'un bon accord ? Je voudrais simplement insister sur deux points qui nous paraissent essentiels.

Le premier point est ce que nous appelons les instruments de politique commerciale. Vous savez qu'un certain nombre de pays de par le monde disposent d'une législation nationale qui leur permet, lorsqu'ils sont victimes d'opérations de dumping tout à fait évidentes, de réagir dans le sens d'une libéralisation du commerce mondial bien entendu, contre ceux qui ne respectent pas les règles du jeu.

Eh bien nous pensons que la Communauté européenne doit se doter de bons instruments, non pas du tout dans un esprit protectionniste mais au contraire pour essayer de lutter contre les manœuvres déloyales. J'ai constaté que sur ce premier sujet, sur ces instruments de politique commerciale, il y avait entre nous une très grande proximité pour ne pas dire une quasi identité de vues.

Notre deuxième problème est le problème agricole. Nous ne sommes pas les seuls à avoir des problèmes avec ce que l'on appelle le pré-accord de Blair-House. La France considère que ce pré-accord est déséquilibré, que la Communauté a consenti plus de sacrifices que l'autre signataire de ce pré-accord, c'est-à-dire les États-Unis. Nous considérons également que ce pré-accord nous entrainerait à des sacrifices plus importants que ceux qui ont été acceptés dans le cadre de la réforme de la politique agricole commune. Et nous pensons enfin qu'au-delà de 1999 qui est le terme de cet accord, nous n'avons aucune garantie que les choses se passent bien pour la Communauté. Alors nous avons fait des contre-propositions pour essayer d'améliorer les choses et j'ai pu observer que ces contre-propositions intéressaient la diplomatie espagnole. Nous allons en reparler au cours des prochains jours. Le calendrier vous le connaissez, il est assez serré. Le 20 septembre prochain aura lieu à Bruxelles, comme le rappelait M. Solana, un Conseil des ministres des Affaires étrangères et de l'Agriculture. La France souhaite que des décisions soient prises à ce Conseil. Si par hasard, aucune décision n'était préparée, et bien je pense que cela créerait une situation extrêmement difficile, qui serait une situation de crise que nous voulons éviter.

Nous avons évoqué d'autres sujets. La situation dans l'ex-Yougoslavie où l'Espagne et la France ont là aussi des positions tout à fait convergentes. Ce que nous essayons de faire les uns et les autres en ce moment, c'est de convaincre les différents partenaires de se remettre autour de la table de négociations.

Nous avons évoqué le processus de paix au Proche-Orient pour nous réjouir l'un et l'autre de cette formidable bonne nouvelle que constitue le dialogue entre Israël et l'OLP.

Nous avons également évoqué les problèmes qui peuvent se poser autour de la Méditerranée où nous avons, l'Espagne et la France, des intérêts communs.

J'ajouterai un mot sur un autre sujet. Il s'agit des problèmes de sécurité et de stabilité en Europe. Vous savez que le Gouvernement français a lancé, dans ce domaine, une idée qui a intéressé ses partenaires de la Communauté. Nous travaillons donc très étroitement sur ce dossier de façon à pouvoir faire des propositions communes lors du Conseil Européen qui se tiendra en décembre prochain.

Et puis nous avons enfin décidé de travailler en étroite liaison pour préparer le sommet de l'OTAN qui doit se tenir le 10 janvier prochain.

De façon générale, nous souhaitons maintenir le contact, directement bien entendu car nous avons beaucoup d'occasions de nous rencontrer et puis nous avons demandé à nos collaborateurs de mettre en place un certain nombre de groupes de travail sur quelques-uns des sujets que je viens d'évoquer pour que nos deux pays puissent préparer, ensemble, ces grands rendez-vous communautaires et internationaux. C'est notre désir commun, c'est également notre intérêt commun.

Question : M. Juppé, la France n'a-t-elle pas parfois la sensation d'être seule, isolée au sein de la Communauté, dans ses critiques contre le pré-accord de Blair House ? Avez-vous brandi la menace d'une non-participation de la France aux négociations du GATT ?

Le ministre : Est-ce que j'ai fait des menaces ? C'est votre question. Vous savez, dans la vie je préfère dire la vérité, en particulier à mes amis. Plutôt que de laisser persister l'idée que la France finalement acceptera quelque chose qui est contraire à ses intérêts fondamentaux, j'ai préféré dire la vérité. Je le dis depuis plusieurs mois. J'ai l'impression de n'avoir pas toujours été entendu, alors je l'ai répété. Qui peut se choquer qu'un pays dise très calmement et très amicalement à ses partenaires qu'il n'acceptera pas le sacrifice de ses intérêts vitaux ? C'est ce que dit la France, tout simplement. Nous n'avons pas toujours été pris au sérieux, mais maintenant l'heure de vérité approche. Nous avons défini de manière très précise les contre-propositions que nous faisions. Elles ne sont pas maximalistes. Elles permettent de trouver un accord. Elles ont recueilli un accueil favorable dans beaucoup de pays de la Communauté. Je souhaite qu'elles soient prises en considération et que le 20 septembre on ait, sinon tout réglé, du moins décidé véritablement de rouvrir le dossier et de trouver une solution dans les plus brefs délais. J'étais d'ailleurs assuré que l'Espagne pouvait nous comprendre puisqu'elle a, elle aussi, des problèmes. Les produits agricoles méditerranéens n'ont pas trouvé, dans le cadre des négociations de Blair House, les solutions que souhaite le gouvernement espagnol. J'ai dit à M. Solana que nous étions prêts à intégrer les préoccupations espagnoles dans ce domaine, en lui demandant la solidarité, là aussi en prenant en compte nos préoccupations. Sur votre deuxième question, la France est-elle isolée ? je peux vous dire qu'en matière de politique commerciale, sans vouloir trop anticiper, il me semble qu'il y a aujourd'hui une majorité derrière la France et que la plupart des États européens, à l'exception de quelques-uns, sont prêts à prendre en considération cette nécessité d'avoir une politique commerciale de la Communauté, une identité de l'Europe, comme d'autres zones économiques. Vous voyez, je suis assez confiant sur l'évolution des choses, la discussion est ouverte. On parle – ce qui est toujours bon signe – et je ne voudrais pas imaginer que l'on ne parvienne pas à un accord.

Question : M. Juppé, permettez-moi d'évoquer un sujet qui peut paraitre insignifiant pour la France mais qui est d'une certaine importance pour l'Espagne. Comme vous le savez, la Guinée-Équatoriale est un petit pays perdu en Afrique Occidentale, qui est une ex-colonie espagnole, où s'exerce depuis un certain nombre d'années l'une des plus dures dictatures en Afrique, et peut-être dans le monde. Nous avons pu récemment lire dans la presse que tant l'armée du dictateur que la police politique de celui-ci, étaient entrainées par des coopérants français dans le cadre d'un accord de coopération que vous avez signé avec la Guinée-Équatoriale. Ces informations sont-elles exactes ? Ce type de coopération ne constitue-t-il pas un exercice de double morale avec un tel dictateur alors que vous venez d'interrompre votre coopération avec le régime de Kolingba en République Centrafricaine ?

Le ministre : Rien de ce qui se passe en Afrique ne nous paraît secondaire cher monsieur et, en particulier, pas la situation en Guinée Équatoriale. Le gouvernement français a, depuis plusieurs mois, très clairement marqué quelle était sa ligne en Afrique. Cette ligne consiste, tout en respectant les spécificités de chaque pays africain, à encourager, à accompagner, les processus de transition démocratique. Nous sommes donc pour la tenue d'élections libres sous contrôle international et pour la constitution d'un gouvernement issu du résultat de ces élections. C'est ce que nous essayons de faire partout. Nous l'avons fait, vous l'avez noté, en République Centrafricaine, et je ne connais pas beaucoup d'exemples de pays qui aient assumé leurs responsabilités aussi clairement que l'a fait la France, puisque nous avons suspendu notre coopération lorsque le processus électoral a été mis en danger. J'espère d'ailleurs que les choses vont bien se passer en République Centrafricaine puisque le deuxième tour de l'élection présidentielle est prévu d'ici quelques jours. Nous avons de même au Togo, avec moins de chance et moins de réussite, je le reconnais volontiers, approuvé l'accord qui a été passé pour l'organisation des élections, pour faire en sorte qu'elles se déroulent le mieux possible. Cela n'a pas été tout à fait le cas et nous essayons de le faire pour les prochaines élections législatives. La même doctrine vaut pour la Guinée-Équatoriale. Nous ne soutenons pas le dictateur et nous souhaitons que les processus électoraux se déroulent le plus rapidement possible et le plus clairement possible. À ma connaissance il n'y a pas de coopération française dans les forces militaires de Guinée Équatoriale. C'est un point sur lequel j'apporterai les vérifications qui s'imposent. Je ne pense pas que l'on puisse accuser la France de double langage ou de double morale. J'aimerais que tous les pays qui ont des responsabilités dans ces régions, ou dans d'autres, pratiquent la même clarté. Ce processus de transition démocratique en Afrique passe par une condition sans laquelle tout cela restera sans avenir : c'est le développement économique de l'Afrique. Et je peux vous dire que sur ce point, la France n'a pas de complexe parce qu'elle est aujourd'hui le seul grand pays dans une instance comme le G7 à plaider la priorité du développement. Beaucoup de pays ont baissé les bras, beaucoup de grands pays riches ont baissé les bras, la France ne l'a pas fait. Je pense que c'est pour elle une manière tout à fait déterminante de participer au processus de transition démocratique.

Question : Pour revenir au GATT, s'agit-il de renégocier ou de réinterpréter Blair House ?

Le ministre : La France ne demande pas d'améliorations ou de modifications du pré-accord de Blair House pour le plaisir de soulever des problèmes. Je voudrais vous faire toucher du doigt l'importance que cette question peut comporter pour l'économie française. Vous êtes légitimement inquiets pour les produits méditerranéens, nous le comprenons et nous vous soutenons. Nous demandons que l'on fasse preuve de compréhension à notre égard. Le pré-accord de Blair House signifie 15 à 20 millions de tonnes d'exportations de céréales de moins pour la Communauté dans six ans. Au nom de quoi veut-on nous imposer de nous retirer, à concurrence de 15 à 20 millions de tonnes, du marché mondial ? Il faut que vous sachiez que l'agriculture et les industries agro-alimentaires en France représentent 20 % de l'emploi total dans notre pays. Nous sommes une grande puissance exportatrice agricole, une grande puissance agro-alimentaire et l'on ne peut pas nous demander de nous faire hara-kiri sur 20 % du total de nos emplois. Si un secteur aussi important pour l'économie espagnole était en cause, je pense que vous vous défendriez avec la même pugnacité que celle que nous mettons à nous défendre. Nous demandons donc simplement que l'on corrige cet accord pour que la diminution des quantités exportées ne soit pas de 15 à 20 millions de tonnes parce que cela n'est pas acceptable pour nous. Nous avons donc fait des propositions tout à fait raisonnables, pas du tout maximalistes, dans ce sens. Si l'on fait preuve de bonne volonté de part et d'autre, je suis convaincu que l'on pourra éviter d'en arriver aux solutions extrêmes. Je souhaite pour ma part, cela va de soi, comme monsieur Solana, que le 20 septembre nous puissions trouver les bases d'un accord. Mais je voudrais vraiment vous faire mesurer l'importance que cette question représente pour L'importance économique, l'importance sociale, je dirais presque l'importance culturelle et l'importance politique, de ce qui est en cause.

Question : M. Juppé, quelles sont selon vous les chances d'éviter un veto le 20 septembre ?

Le ministre : Si la France avait dit non à tout, si la France avait dit "nous ne voulons pas d'accord, nous fermons la porte, nous ne sommes pas prêts à discuter", peut-être les chances d'éviter un veto seraient elles faibles, mais ce n'est pas ce que dit la France. La France a dit : l'accord tel qu'il est, nous pose des problèmes, des difficultés que nous ne pouvons pas supporter. Alors nous faisons des contre-propositions, nous les avons présentées à nos partenaires, j'en ai discuté aujourd'hui très longuement avec monsieur Solana, nous en discutons avec les Allemands, avec la Commission, avec la Présidence belge. Contrairement à ce que je lis ici ou là, les réactions ne sont pas négatives. On ne nous a pas dit : vos demandes sont absurdes, inacceptables, ce n'est pas la peine de continuer à discuter. Nous continuons de discuter. D'autres réunions sont prévues en fin de semaine, la semaine prochaine. Je suis convaincu que le 20 septembre, avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, on pourra trouver les bases d'un accord. J'ai simplement dit, et je le redis, que si cet accord ne se décidait pas, n'était pas possible pour différentes raisons, la France n'accepterait pas alors l'inacceptable. On ne peut pas me faire le reproche de ne pas l'avoir dit avant, ou au dernier moment. J'ai prévenu.


Déclarations du ministre à Radio France

Question : Monsieur le ministre, que pensez-vous de l'attitude de l'Espagne vis à vis de la position de la France sur le volet agricole du GATT ? Est-ce que les Espagnols sont prêts à nous appuyer ?

Le ministre : Je peux vous dire que la conversation que je viens d'avoir, ici à Madrid, pendant deux heures, avec monsieur Javier Solana, le ministre espagnol des Affaires extérieures, a été, de mon point de vue, positive. J'ai tout d'abord rappelé nos propositions. J'ai rappelé que la France était prête à un accord, non pas à un accord tel qu'il est mais à un autre accord et j'ai enregistré beaucoup de compréhension de la part de nos partenaires espagnols. D'abord sur ce que l'on appelle les instruments de politique commerciale, c'est à dire l'organisation mondiale du commerce, M. Solana m'a indiqué que l'Espagne partageait totalement les vues de la France. Il l'a d'ailleurs déclaré publiquement. En ce qui concerne le volet agricole, sans entrer dans le détail technique des mesures, j'ai là aussi enregistré beaucoup de compréhension. L'Espagne a en effet ses propres problèmes, pour toutes les productions méditerranéennes et la France est prête à l'aider. En sens inverse, l'Espagne comprend que la France a des problèmes et M. Solana a indiqué qu'il fallait améliorer et modifier le pré-accord de Blair-House. C'est donc pour moi un signal tout à fait positif.

Question : Est-ce que la France est prête, même isolée, à aller jusqu'à un veto ?

Le ministre : Quand on va jusqu'au veto, on est par définition isolé. Je crois que là-dessus il faut être très clair. J'ai indiqué que nous n'accepterions pas quelque chose qui mettrait notre économie, notre agriculture, notre territoire, dans une situation impossible. Mais je ne veux pas être pessimiste. Nous discutons. Nous discutons avec les Allemands – il y a déjà eu avec eux une première réunion de travail, il y en aura une autre d'ici quelques jours – nous discutons avec la Présidence belge, nous discutons avec la Commission, nous allons discuter à Douze samedi et dimanche près de Bruxelles, je ne veux donc pas envisager, aujourd'hui, une situation de crise. S'il le faut, nous utiliserons bien entendu les moyens disponibles pour défendre nos intérêts vitaux. Mais il y a beaucoup de raisons de penser aujourd'hui qu'un accord est possible sur des contre-propositions raisonnables.