Déclarations de M. Michel Rocard, président de la direction nationale provisoire du PS, sur l'élection cantonale de Carcassonne et la préparation des États généraux du PS, Carcassonne le 27 mai 1993.

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Intervenant(s) : 
  • Michel Rocard - PS, président de la direction nationale provisoire

Circonstance : Elections cantonales partielles à Carcassonne les 6 et 12 juin 1993

Texte intégral

Il est plus que temps de relever la tête. Nous avons pu commettre des erreurs. Nous devons les regretter, les méditer, mais pas nous couvrir la tête de cendres. Être socialistes n'est pas une maladie honteuse. C'est une fierté, c'est ma fierté, c'est la vôtre. Et si nous avions pu douter, la droite nous rappelle ces jours -ci combien nous avons raison de la combattre.

Je suis heureux que cette élection cantonale partielle me donne l'occasion de répondre à plusieurs invitations laissées trop longtemps en souffrance et de rencontrer les personnalités et les militants socialistes d'une de nos plus importantes fédérations, animée aujourd'hui par Jean-Claude Pérez avec la même compétence qu'elle le fut hier par Jean-Baptiste Castilla.

Je salue les défenseurs inlassables de ce beau département de l'Aude, maires, conseillers généraux. Conseillers régionaux, ainsi que nos sénateurs Rolland Courteau et Raymond Courrière qui m'a fait l'amitié de me recevoir à l'instant à' sa Présidence du Conseil Général.
- Développer les relations personnelles avec Raymond Courrière
- Évoquer son prédécesseur Robert Capdeville, malheureusement absent pour raison de maladie.

Mais au-delà du plaisir que j'éprouve à retrouver ce soir de nombreux amis, je suis heureux d'être dans une Fédération comme la vôtre, riche du dévouement de tant de militants, au moment où nous sommes pleinement engagés dans la préparation de nos États Généraux.

Vous le savez, nous commençons notre réflexion par une phase d'écoute de nos sympathisants et de nos électeurs. Et bien, moi aussi, je souhaite vous écouter et je remercie les organisateurs de cette soirée qui ont prévu, après mon intervention, un moment de rencontre qui me permettra un dialogue direct avec, j'espère, beaucoup d'entre vous.

La rénovation de notre parti et, au-delà, de la gauche se fera à partir d'un renouvellement des idées et du projet, mais aussi du renouvellement des femmes et des hommes qui les incarnent et qui devront les porter auprès de l'opinion et des électeurs. Reconnaissons-le, notre parti a eu parfois tendance à s'isoler, à se couper d'un certain nombre de réalités de la société française ; il est donc urgent de retisser des liens de confiance avec la population et de retrouver la proximité à travers notre action militante de tous les jours. Il nous faut des battants. Votre fédération en est riche.

Christine Pujol est une militante socialiste qui partage nos valeurs et nos convictions depuis longtemps. Mais c'est aussi une femme engagée dans la vie professionnelle, une femme au contact permanent des réalités, économiques et sociales. Elle a su créer et faire prospérer à Carcassonne plusieurs entreprises créatrices d'emplois qui contribuent à l'animation touristique locale. Ma chère Christine, tu as été reconnue par tes pairs qui t'ont confié des responsabilités de caractère professionnel tant au niveau Régional que National et te voilà également reconnue par tes camarades qui t'ont chargée de les représenter dans le cadre de cette élection cantonale - Notre parti - comme tous les autres partis Français manque cruellement de femmes qui acceptent de prendre des responsabilités publiques.

Ta candidature contribue à combler cette carence et j'ai voulu t'en remercier en te souhaitant du courage dans l'action que tu as entreprise. Car je suis convaincu qu'après ce premier combat local tu en animeras d'autres dans les années qui viennent.

Chers Amis, Chers Camarades,

(…)

Je crois exprimer la sensibilité de tous et de toutes en disant qu'après les législatives, nous avons été partagés entre un sentiment de tristesse et une volonté d'espoir.

La tristesse, car les conditions de la défaite électorale de mars nous ont marqués. Elle a été redoublée de manière poignante, par la mort de Pierre Bérégovoy à laquelle je continue de penser avec chagrin et regret.

Des défaites certes, nous en avons connues et nous en connaîtrons, comme nous avons connu et connaîtrons des victoires. C'est la nature même de la vie démocratique. Mais, cette défaite, si nous l'avons si douloureusement ressentie, c'est par ce qu'elle a révélé d'incompréhension entre les Français et nous. Nous en portons sans doute la plus grande part de responsabilité. Car, lorsque la réalité vous donne tort, il sert à rien de nier la réalité. Certes, dans ces douze années – si l'on excepte les deux années de la première cohabitation – beaucoup a été fait pour assurer l'avenir de notre pays et maintenir le plus possible sa cohésion sociale. Mais pas suffisamment, c'est clair, même si les premières mesures de la droite font déjà toucher du doigt que notre bilan était plus qu'honorable.

Alors, finie la tristesse, finis les états d'âme. C'est le combat qui reprend.

Si nous n'avons pas convaincu, c'est bien sûr parce que la récession économique mondiale nous a contraints, particulièrement la dernière année. Mais, c'est aussi parce qu'à des degrés divers, gouvernements, élus et militants nous n'avons pas été assez présents dans la société. La crise est donc, à la fois, extérieure à nous car il s'agit d'abord d'une crise du capitalisme, qui a fortement handicapé toutes les politiques en Europe, socialistes ou non – mais la crise est aussi à l'intérieur de nous, car nous n'avons pas encore su redéfinir des objectifs prioritaires correspondant aux attentes des Français. Nous ne pouvons évidemment pas en demeurer là. C'est pour cela que nous avons entrepris cette procédure des États Généraux sans précédent pour un parti politique. Il y fallait du courage. Nous en avons.

1993 sera, si nous le voulons, une date aussi importante que 1905. II s'agit, en effet, de faire du neuf, de redéfinir des perspectives dans un monde et dans une société qui ont profondément changé par rapport au moment où le socialisme avait fixé sa vision du monde et élaboré peu à peu ses politiques.

Ces États Généraux ne doivent donc pas s'enfermer dans un "mea culpa" sans issue, dans un dialogue entre le "nous avons eu tort" et le "nous ne pouvions pas faire autrement" compte tenu de la complexité des problèmes. C'est vrai que les questions de l'emploi, de la protection sociale, de la ville sont complexes. Mais, si nous voulons faire du neuf, nous devons faire l'effort de ne pas regarder les problèmes sous le même angle. Sinon, nous reproduirons nécessairement les mêmes solutions, or nous les savons insuffisantes.

La bonne clef est de repartir de la question, "qu'est ce qui serait bien ?" dans le monde et la société où nous sommes. Établir une hiérarchie de souhaits tels qu'ils résultent d'un débat entre responsables et militants, entre militants et sympathisants. C'est, dans le fond, la mission première des États Généraux. Le socialisme, c'est le contraire de la résignation. Nous devons nous placer dans cet état d'esprit, car nous devons frayer des chemins nouveaux. C'était là le sens de mon appel de Montlouis, qui n'avait pas d'abord une visée étroitement politique, mais avait le sens d'un appel au renouvellement dans le rapport qui doit être le nôtre avec la société et la politique.

La réalité du capitalisme mondial, d'une part, a profondément limité la capacité réformatrice de l'État national qui était le fondement réel de tous nos programmes des années 1970. Nos programmes, en effet, nos politiques économiques, nos mesures sociales avait été conçus dans un autre contexte. Nos instruments, la politique budgétaire, la réforme fiscale, la politique monétaire ont rencontré des limites fortes. Le rapport des forces entre le pouvoir économique et le pouvoir politique s'est ainsi inversé en défaveur des partis socialistes et des syndicats partout en Europe.

D'autre part, et ce second défi n'est pas moindre, les progrès technologiques qui vont encore s'accélérer dans la décennie qui vient I ont tendance à supprimer des emplois. Ils entrent en contradiction avec le progrès social. Alors que toute la gauche a vécu jusqu'à aujourd'hui dans la pensée que le progrès technique et le progrès social allaient forcément de pair.

Nous devons, d'abord, chercher à établir une intervention consciente de la puissance publique, sous des formes diverses et appropriées, aux trois niveaux de réalité d'aujourd'hui, le monde, l'Europe, la nation. Il faut rompre avec le fatalisme dangereux du marché mondial en apportant des solutions politiques aux problèmes économiques et sociaux. Les principes du GATT ne correspondent plus aux nouvelles données mondiales. Quant à la construction européenne, si elle déçoit, c'est surtout par son insuffisance. Pour protéger notre niveau de vie et notre forme de civilisation, nous avons besoin de plus d'Europe, en matière monétaire, en matière industrielle, en matière sociale. Ce sont là des conditions tout à fait indispensables pour que l'État français puisse déterminer de grands objectifs de long terme avec quelques chances de succès.

La deuxième tâche tout aussi essentielle pour les socialistes est d'anticiper les évolutions que connaît, et connaîtra encore davantage, le travail dans notre société. Nous devons impérativement modifier les frontières qui existent entre le travail, la formation, l'activité. Créer un nouveau modèle de travail et de vie engagera la solution de nombre des problèmes qui menacent actuellement la cohésion de la société française. C'est la tâche qui nous projettera dans l'avenir.

Ces débats fondamentaux – avec bien d'autres – sont ceux de nos États Généraux. Ils ne concernent évidemment pas que nous. Tous ceux et toutes celles à gauche qui veulent trouver une prise sur la réalité sont concernés. À nous cependant de faire les signes nécessaires, de commencer à montrer qu'un réformisme efficace et ambitieux est possible. Nous avons besoin, en effet, de reconstituer un tissu démocratique aujourd'hui fragilisé. C'est notre capacité à tracer, dans le débat et dans la confrontation, de nouvelles approches politiques et culturelles qui nous réconciliera avec l'opinion et intéressera une nouvelle génération.

C'est d'autant plus nécessaire qu'au fil des semaines la réalité de la politique menée par la droite apparaît. Ce conservatisme d'apparence "tranquille" montre une vraie habileté tactique. Mais la logique des grands intérêts financiers domine et perce les voiles de la communication. Une politique fiscale clientélaire, un plan emploi qui se résigne de fait au chômage, une réforme de la Banque de France sans nécessité claire, des privatisations qui affaibliront encore la conduite nationale de l'économie, une politique sécuritaire potentiellement dangereuse etc., Touche après touche une politique s'affirme par-delà les discours. Elle pérennisera et accentuera les inégalités quelles que soient les intentions affichées.

À cela s'ajoute des étonnants changements de pied. Que n'aurait-on pas dit si un gouvernement de gauche avait changé de politique économique trois fois en deux mois ? Or c'est bien ce que M. Balladur a fait et toujours avec la même satisfaction de soi. Avant les élections, la droite promettait de baisser les impôts pour relancer la croissance ; le 10 mai, elle proposait une augmentation des impôts pour diminuer le déficit ; aujourd'hui, elle décide d'augmenter le déficit pour relancer l'économie, ruinant au passage ses propres critiques sur la politique menée par Pierre Bérégovoy.

L'adaptation aux circonstances n'est pas condamnable en soi. Mais ne confondons pas souplesse et volte-face. M. Balladur paraît découvrir ce que tout le monde savait. Alors, soit il l'ignorait et ses promesses étaient d'un incroyable aveuglement ; soit il savait et ses explications sont d'incroyables boniments. Pour être juste toutefois, il y a une constante dans ces variations : une politique de diminution des salaires sans contrepartie réelle. Et voilà même qu'il encourage le chantage au chômage pour diminuer les salaires. Même dans ses rêves les plus fous, le patronat n'osait y songer. Ce gouvernement le fait. Bonjour le progrès social !

L'opinion ne nous entend pas encore. Il est donc urgent que nous retrouvions une crédibilité suffisante. C'est l'enjeu des États Généraux. Alors, débattons sereinement, allons à la rencontre des Français, et travaillons ensemble. Si nos réponses sont bonnes les Français le reconnaîtront. L'avenir, mes amis, ne dépend que de nous.