Texte intégral
Élections législatives
Du neuf, résolument !
Sa nature de syndicat, sa caractéristique originale d'unir en son sein toutes les opinions politiques, philosophiques, religieuses, ont conduit la CGT, lors de sa commission exécutive, à réaffirmer une position de principe essentielle la CGT n'a pas à donner de consignes de vote aux prochaines élections législatives. Les syndiqués de la CGT exercent leur droit de vote de citoyens comme ils l'entendent.
Cette position, constitutive de l'indépendance syndicale, n'a jamais signifié pour la CGT neutralité par rapport aux enjeux qui sont énormes pour ces élections ou neutralité sur ce qui se dit ou se prépare sur les questions concernant les salariés et donc le syndicalisme.
La place que tiennent les problèmes sociaux dans les plateformes des partis et l'expression publique des candidats, la vigueur des polémiques autour de l'emploi, des mesures à prendre pour faire baisser le chômage, relancer l'économie, financer la protection sociale, montrent à quel point sont étroits les rapports entre action syndicale et vie politique, ainsi que l'importance que chaque salarié doit apporter à son comportement de citoyen.
Il est piquant de voir certains ministres ou hommes politiques faire leurs des idées, formules, propositions qui, si elles avaient été mises en œuvre comme la CGT l'a maintes fois proposé, auraient évité les désastres d'aujourd'hui, source du rejet de la politique pratiquée qui grandit dans le pays. Hélas pour eux, les orientations du XIe Plan, rendues publiques dans cette période électorale, écornent sérieusement la sincérité et la fiabilité de tels propos !
Sans doute, un mouvement revendicatif plus actif, plus dynamique, des luttes sociales plus nombreuses auraient contribué à dresser des barrages aux reculs sociaux, à ouvrir des brèches pour de nouvelles conquêtes sociales. Mais on ne bouscule pas si facilement les doutes, les interrogations, les hésitations qu'a provoquée cette pédagogie du renoncement. Les "on ne peut pas faire autrement", distillés à longueur de semaines font des dégâts.
Les désillusions, les espoirs trahis, les rêves évanouis, le sentiment d'être toujours et encore les "dindons de la farce", ont presque toujours un coût électoral !
On ne surmonte pas facilement non plus, sur ce fond-là, le handicap d'une division syndicale si habilement mise à profit par le patronat et le gouvernement pour faire passer leurs choix.
Les problèmes d'aujourd'hui sont donc bien réels, sérieux, et leurs solutions nécessitent de faire du neuf, résolument du neuf. Faute de quoi, la situation des salariés et du pays ne peut qu'aller vers le pire.
Les "Machiavel" du mouvement social qui s'imaginent qu'une telle perspective pourrait déboucher automatiquement sur une explosion de mécontentement, ont dû sans doute méditer les récentes déclarations de la secrétaire générale de la CFDT affirmant ne pas vouloir "diaboliser la droite". De telles appréciations n'annoncent vraiment pas la perspective d'un comportement combatif des dirigeants de la CFDT ! On mesure d'autant les efforts qui restent à faire pour que l'unité d'action progresse à tous les niveaux.
Cette "nouvelle formule" de l'indépendance syndicale témoigne des dérapages sur la conception même du syndicalisme : après avoir tenu le rôle de syndicat privilégié, la CFDT ambitionne-t-elle de devenir le syndicat officiel pour co-gérer la crise !
Ces élections législatives sont un moment charnière de la montée en puissance de tout ce qui touche à l'avenir du pays et des salariés. À qui parlent les dirigeants de la droite ou tous ceux qui annoncent de lourds sacrifices ? Au patronat ou aux salariés ?
La facture payée par les salariés n'est-elle pas déjà assez lourde ? Ils n'ont plus rien à donner. Ils ont à exiger leur droit de vivre décemment et dignement. C'est au prix de l'aggravation des conditions de vie, de travail, d'emploi que se sont accumulés et continuent de s'accumuler les milliards de profits dans les grands groupes qui font la loi dans l'économie.
La droite affiche avec force sa volonté de répondre aux sollicitations de la Communauté économique européenne, en lançant un vaste programme de privatisation. Le fait que la route ait été bien ouverte par les gouvernements successifs ne change rien à l'ampleur des dégâts déjà en cours pour les services publics, les usagers, les personnels et que démultiplieraient de nouvelles vagues de privatisations. Et ce, d'autant que les secteurs visés touchent à l'énergie, aux transports, aux télécommunications,… c'est-à-dire à tous les éléments décisifs d'un développement maîtrisé du pays.
À qui fera-t-on croire que c'est avec de telles mesures que l'on remettra la France sur ses pieds et que l'on créera les conditions afin que le moteur du développement économique ne soit plus le profit mais la réponse aux besoins individuels et collectifs de la société ?
À qui fera-t-on croire que c'est en intensifiant la mainmise du CNPF sur l'éducation et la formation, en privatisant l'enseignement supérieur, comme en témoignent les initiatives en cours dans plusieurs départements et régions, et que la droite se propose de généraliser, que l'on pourra répondre aux besoins d'aujourd'hui ?
En tous domaines, ces besoins sont, à la fois, simples mais forts, terriblement fort. Besoins d'emplois, d'emplois véritables qui ne jailliront ni du partage du travail, ni de la recherche systématique de la réduction des coûts salariaux qui pèse sur la consommation et génère du chômage. Besoins de meilleurs salaires et notamment d'un SMIC relevé à 7 500 F.
Besoins de réduction de la durée du travail sans perte de salaires, sans augmentation de la charge de travail pour aller, vite, vers les 35 heures. Besoins de formation, de qualification, de sécurité d'emploi et de possibilités de développement de carrière. Besoins de plus de protection sociale, de retraites décentes, de logements, d'hôpitaux.
Tout cela exige une véritable prise de conscience de masse sur cette réalité, qui peut devenir une véritable force. Oui, vraiment, il faut faire du neuf. Nous voulons, dans cette perspective, intensifier les efforts de rassemblement, de recherche d'unité d'action, de mobilisation. C'est notre mission de syndicat et nous saurons l'assumer.
Louis Viannet, Secrétaire général de la CGT
22 mars 1993
La Vie Ouvrière
Réduire le temps de travail et créer des emplois
La revendication de la semaine de 35 heures est déjà ancienne. Elle reste pourtant d'actualité. "Pour alléger la peine de ceux qui travaillent et pour créer des emplois", précise Louis Viannet, Secrétaire général de la CGT.
La Vie Ouvrière : Face à la forte dégradation de l'emploi se développe actuellement l'idée d'un "partage du travail". Des accords ont été récemment signés et le thème semble aujourd'hui supplanter celui de la réduction de la durée de travail. Qu'en pense la CGT ?
Louis Viannet : La place prise par le thème du partage du travail dans les médias comme dans le débat politique montre que nous sommes en présence de quelque chose d'important. Personnellement je pense qu'il est in dispensable de lever l'ambiguïté entretenue sur cette formule. Si on examine avec un peu d'attention les accords qui sont proposés dans quelques entreprises, on s'aperçoit qu'ils se soucient avant tout de réorganiser le travail dans le sens d'une plus grande flexibilité conforme aux objectifs du patronat plutôt que de créer des emplois. Les mesures les plus audacieuses consistent à proposer de réduire le nombre des licenciements… Il s'agit donc davantage de la mise en œuvre de la flexibilité, adaptée aux conditions d'aujourd'hui, que d'une réelle formule de partage du travail. Je crois ensuite que l'enjeu dépasse de beaucoup les seules questions ponctuelles d'actualité même si celles-ci sont graves notamment en matière d'emploi. L'argumentation des tenants du partage, quels qu'ils soient, est en effet sous-tendue par deux idées. La première, c'est que le progrès social est arrivé aujourd'hui à ses limites ; la seconde, c'est qu'il faut absolument donner à la société française les moyens d'assumer les conséquences d'un volant de chômage important et durable. D'où une multitude de propositions visant à réorganiser en profondeur la vie collective au travail mais aussi hors travail.
Ce qui s'affirme ainsi, c'est une nouvelle conception de l'itinéraire professionnel du salarié qui, désormais, serait fait de l'alternance de périodes de travail, de formation - rémunérées en tout, en partie ou pas du tout - et de chômage. Ce qui constitue bien une entreprise de réorganisation en profondeur de tout ce qui, jusqu'à présent, étaient les normes de fonctionnement de notre société. Ce sont les thèses qui, de Stoléru en passant par Brice Lalonde et Rocard entre autres, théorisent sur le passage de la notion de "travail" à celle "d'activité".
C'est pourquoi le thème du partage est l'axe autour duquel vont désormais s'organiser et se développer tous les débats, notamment ceux ayant trait à la recomposition syndicale et politique du pays. C'est une raison supplémentaire pour bien asseoir, bien argumenter, bien éclairer les positions de la CGT sur la réduction de la durée du travail.
La Vie Ouvrière : La revendication de réduction du temps de travail à 35 heures par semaine sans perte de salaire date d'une période où la situation économique était moins dégradée qu'aujourd'hui. La CGT maintient cependant cette revendication. Pourquoi ?
Louis Viannet : Non seulement la revendication de la réduction du temps de travail à 35 heures reste d'actualité mais, compte tenu de l'évolution de la situation de l'emploi, j'ajoute que c'est un domaine sur lequel nous devons travailler de toute urgence pour lui donner un prolongement concret. C'est absolument nécessaire pour deux raisons. La première, c'est que la réduction du temps de travail est une des réponses à la contradiction qui existe entre les possibilités technologiques de la société française et la réalité du monde du travail. Cette contradiction est maintenant devenue insupportable. Dans la plupart des branches, les gens travaillent trop, trop longtemps et dans des conditions trop difficiles. Il faut d'ailleurs regretter que le débat qu'avait fait semblant de lancer Martine Aubry sur "changer le travail" soit resté à l'état embryonnaire. Dans la plupart des branches, en effet, et notamment là où la production se fait avec les moyens techniques les plus sophistiqués, on a à la fois suppressions d'emplois, augmentation des cadences et persistance d'heures supplémentaires.
La deuxième raison qui rend nécessaire la réduction du temps de travail, c'est évidemment la situation de l'emploi. Mais là, il faut être net : la réduction de la durée du travail ne conduit pas automatiquement et systématiquement aux créations d'emplois. Il faut qu'elle soit assortie d'une volonté politique qui se fixe comme objectif l'augmentation du nombre d'emplois stables, qualifiés et à plein temps. C'est-à-dire un véritable partage du travail.
La Vie Ouvrière : Partage du travail, mais pas partage du revenu…
Pour que la réduction de la durée du travail intègre cet objectif de l'emploi et ne se traduise pas par des retombées négatives sur la consommation, il faut effectivement qu'elle se fasse sans perte de salaire. Sans perte de salaire et sans augmentation de la charge de travail. Certes, le patronat pousse des cris d'orfraie lorsque nous avançons cette idée. Mais nous prétendons que c'est possible compte tenu de ce qu'a été l'évolution de la productivité ces dernières décennies et de ce que sont les coûts salariaux français comparés à ceux des autres pays européens. Je pense même qu'une réduction de la durée du travail sans perte de salaire, sans augmentation de charge serait un stimulant pour l'économie française. En particulier, dans le domaine d'une recherche de rentabilité des entreprises qui repose sur autre chose que la seule facilité d'abaissement des coûts salariaux.
La Vie Ouvrière : La France a connu l'expérience de la réduction à 39 heures de la durée hebdomadaire légale du travail en 1982. La mesure n'a créé que peu d'emploi. Comment la CGT voit elle aujourd'hui la mise en œuvre d'une nouvelle réduction ? Faut-il comme le propose les travaux du Plan un Grenelle sur cette question ?
Louis Viannet : Rappelons d'abord qu'en 1982, nous avions précisément critiqué l'insuffisance de la mesure en expliquant pourquoi. À ce niveau-là, elle ne pouvait pas avoir de conséquences sur l'emploi. Aujourd'hui, certains essayent de mettre en opposition la mise en œuvre d'une réduction de la durée du travail par la voie de négociations avec le patronat ou par la voie législative. Je crois qu'il faut commencer par le commencement. Il n'y aura pas engagement dans un processus de réduction de la durée du travail sans diminution de salaire, s'il n'y a pas d'abord action des salariés. Quels que soient les discours, la chose qui compte et qui va compter, c'est la capacité des salariés à se faire entendre. Tant en ce qui concerne l'importance de la mesure, qu'en ce qui concerne l'objectif poursuivi : l'allégement de la peine de ceux qui travaillent et la création d'emplois. Établir un rapport des forces favorables, voilà la nécessité première.
Ensuite, négociations ou voie législative, à mon sens il faut les deux. Nous avons effectivement besoin d'une mesure législative, engageant la représentation nationale, pour déterminer le cadre et l'objectif. Et, sur la base du rapport des forces créé, oui, nous sommes favorables à des négociations qui tiennent compte de la diversité des situations dans les différentes branches. Nous savons bien que la situation n'est pas identique partout et qu'il faut tenir compte des différences, telles les conditions d'accès au marché ou le niveau de concurrence internationale, bref, prendre en compte une série d'éléments non pour affadir l'objectif mais, au contraire, pour en rendre la mise en œuvre efficace.
La Vie Ouvrière : Devant l'urgence de la situation et la résistance prévisible du monde patronal, la CGT est-elle favorable à une action concertée des syndicats ?
Louis Viannet : Dès qu'on parle de lutte nécessaire on parle évidemment de responsabilité du mouvement syndical. En France et en Europe. Parmi les éléments qui ont conduit la CGT à se saisir de l'initiative syndicale européenne du 2 avril, il y a la prise en compte de cette donnée très forte : chaque avancée obtenue en Europe sur ce terrain de la réduction de la durée du travail dans un pays ou dans une branche est un point d'appui pour tous les autres. Nous ne conditionnons notre action pour la réduction de la durée du travail ni à l'accord entre toutes les organisations syndicales d'Europe, ni à la réalisation de conditions de lutte harmonieuses dans tous les pays européens. Au contraire, nous disons chacun doit s'appuyer sur les avancées de l'autre. Cela étant, il est évident que la convergence revendicative de toutes les organisations et la perspective d'une action concertée au niveau européen ou en France donnerait plus de force, plus d'impact au développement de cette action.
Mais ce qui compte, encore une fois, c'est de faire grandir la combativité des salariés sur cette question. Une des conditions pour y contribuer est d'être très clair sur la question des salaires, sur le contenu de la revendication : réduction sans perte de salaire. Le niveau des salaires étant ce qu'il est, dans la plupart des branches nous n'obtiendrons pas d'engagement dynamique, offensif des salariés pour la réduction de la durée du travail s'ils ont le sentiment que cette mesure risque de se traduire par une aggravation de leurs conditions de vie qui sont déjà difficiles.