Texte intégral
RTL : L'APEC publie des chiffres alarmants. Combien y a-t-il de cadres en France ?
P. Marchelli : Il y a environ deux millions de cadres qui relèvent du statut des ingénieurs et cadres, c'est-à-dire des conventions collectives qui existent dans chaque branche professionnelle. C'est donc catastrophique, car depuis trois ans la progression du chômage des cadres s'inscrit aux environs de 38 % par an. C'est un signe économique et bien sûr social, mais surtout c'est un signe de faiblesse économique, car nous sommes théoriquement un pays hautement industrialisé et que notre avenir dépend de notre capacité d'inventer, de maîtriser les nouvelles technologies, et par conséquent, de mettre en ligne de manière permanente de plus en plus de salariés hautement qualifiés, notamment des ingénieurs et cadres, des agents de maîtrise et des techniciens supérieurs. Or nous sommes, hélas, sur la pente contraire. Nous sommes en train de constater que notre économie n'a plus la capacité d'absorber des jeunes gens et des jeunes filles qui sortent des grandes écoles ou qui sortent des universités avec un bon cursus. Ces jeunes se retrouvent maintenant, pour partie, au chômage. Dans le même temps, les emplois continuent à dégager les ingénieurs et cadres. Si cela continue, c'est dramatique, nous allons en arriver à entrer dans la carrière cadre entre 25 et 30 ans, et on va être obligé d'en sortir à partir de 45 ans. Il est naturel maintenant d'envisager des systèmes de pré-retraite pour les cadres à partir de 50 ans. On est tombé sur la tête et ce phénomène allume tous les clignotants au rouge.
RTL : C'est une situation que l'on n'a pas connue ?
P. Marchelli : Cela n'a jamais existé. Jamais les ingénieurs et cadres, qui ont toujours été l'élément le plus demandé par les entreprises, ne se sont retrouvés dans cette situation.
RTL : Vous avez dit à plusieurs reprises : on va à la catastrophe ?
P. Marchelli : Lorsque je suis allé voir M. Rocard, tout de suite après la guerre du Golfe, et que je lui ai dit : relancez l'économie française par le BTP et les investissements, il m'a dit : non, j'ai un problème. Je suis présidentiable, je ne peux pas prendre le risque de monter une opération qui n'a pas 100 % de chances de réussite. Le grand coupable de la situation dans laquelle nous sommes – c'est-à-dire une croissance négative cette année – c'est M. Rocard. C'était lui qui devait, à l'époque, relancer l'économie du pays. Ce n'est pas cette pauvre Mme Cresson. Elle s'amusait à faire du mécano industriel. Ce n'est pas non plus ce pauvre M. Bérégovoy qui avait une idée fixe, le franc fort et la désinflation compétitive, et qui est parti avec, sans s'apercevoir qu'il avait confondu la fin et les moyens. Le franc fort, il faut que cela serve à quelque chose.
RTL : Vous vous tournez donc vers M. Balladur ?
P. Marchelli : Je me tourne vers lui et je lui dis : dépêchez-vous ! Il y a le feu. À partir du moment où l'on constate que la France ne sait plus faire travailler ses cadres, cela veut dire que nous préparons de nouvelles fournées, et des fournées considérables de chômeurs, des chômeurs toutes catégories. Non seulement les ingénieurs et cadres, mais aussi les employés, les ouvriers, toutes les professions. Je ne veux plus entendre parler du chômage. Je voudrais que nous parlions de recherche d'emploi. Et pour cela il va falloir changer tout notre système, ANPE, ASSEDIC… Il y a deux mois, j'ai proposé un plan de relance économique et un plan de maîtrise des données sociales. Ce que j'attends, c'est que M. Balladur retrousse ses manches et se mette au travail. L'emploi demain, ce n'est pas les grandes entreprises, c'est les PME-PMI. Les cadres ont un formidable débouché au travers de ces PME-PMI, à condition que nous nous organisions.
8 avril 1993
Le Quotidien de Paris
Emploi : le plan de Marchelli pour éviter la catastrophe
Dans sa déclaration de politique générale, Édouard Balladur s'exprimera "longuement et précisément", aujourd'hui, sur la "situation dramatique" de l'emploi. Des "décisions extrêmement rapides et importantes" ont été annoncées par Nicolas Sarkozy. Au nom de la Confédération française de l'encadrement-Confédération générale des cadres (CFE-CGC), Paul Marchelli a dévoilé au "Quotidien" ses propositions pour éviter la catastrophe qui nous guette.
Le Quotidien : Dix jours après sa nomination au poste de Premier ministre, Édouard Balladur va rendre public, cet après-midi, le programme de son gouvernement. Qu'attendez-vous de cette nouvelle équipe ?
Paul Marchelli : J'en attends, bien sûr, sur le plan économique, le redémarrage de notre pays. J'en attends, bien sûr, sur le plan social, l'inflexion de la courbe du chômage. Vous me direz que c'est ce que tout le monde attend, mais la grande différence, c'est que dans ce gouvernement-là, j'ai confiance.
Le Quotidien : La CGC, alliée du gouvernement Balladur ?
Paul Marchelli : Nous n'attendons pas de ce gouvernement qu'il prenne en considération toutes nos propositions, ni qu'il nous considère comme son allié permanent. Mais sur tous les grands sujets qui sont de notre compétence, je crois que nous allons pouvoir, avec l'ensemble de l'équipe gouvernementale, construire vite et bien.
Le Quotidien : Malgré le contexte économique plus que défavorable ?
Paul Marchelli : Je l'avais annoncé au printemps dernier dans mon rapport de conjonction devant le Conseil économique et social, et les instituts spécialisés sont en train de le confirmer : nous en sommes arrivés au point où il faut craindre la récession. C'est-à-dire la baisse du PIB français pour 1993.
Ce serait une véritable catastrophe, sachant que le pays a déjà été durement touché, avec plus de 5 millions de salariés exclus du marché du travail ; or, une année de récession, ne serait-ce que de 0,5 % du PIB, nous vaudrait la destruction de 200 000 emplois et plus de 300 000 chômeurs supplémentaires. Nous devons faire face. Il faut déclarer l'état d'urgence économique et social.
Le Quotidien : Mais comment a-t-on bien pu en arriver là ?
Paul Marchelli : Pour moi, le coupable, c'est Michel Rocard. En mars 1991, je suis allé le voir pour lui proposer un plan de relance de l'économie par le redémarrage du bâtiment, des travaux publics et des investissements. Je n'y reviendrai pas dans le détail mais il s'agissait d'aller vite pour relancer la machine, puisqu'il aurait fallu entre un an et un an et demi pour avoir les premières retombées positives.
Seulement, si Michel Rocard était d'accord avec moi sur l'analyse économique, sur le risque social – en termes d'explosion du chômage – et sur la nécessité d'engager une action de grande dimension… il n'a pas voulu le faire pour des raisons de politique politicienne : c'est parce qu'il craignait de ternir son image de marque de présidentiable qu'il n'a pas engagé une tentative de redressement du pays qui comportait, évidemment, un risque d'échec non négligeable. Si nous sommes dans la situation que nous vivons, nous le devons donc essentiellement à Michel Rocard et à son équipe. Essentiellement, car je considère comme secondaires les refus que j'ai ensuite essuyés de la part de Mme Cresson – qui préférait s'amuser avec son Meccano industriel – et de M. Bérégovoy, totalement bloqué par son idée fixe de franc fort et de désinflation compétitive.
Moi qui me bats depuis mars 1991 pour faire passer l'idée de la relance nécessaire, comme élément conjoncturel de réponse à la montée du chômage, vous comprendrez, en tout cas, que je me réjouisse de voir le gouvernement Balladur prendre une orientation de relance. Sans me dissimuler qu'il faudrait, pour le bâtiment, les travaux publics et les investissements, cinquante à soixante milliards de francs, et que ce n'est pas à l'État qu'on pourra les demander, alors que ce pays doit déjà faire face, cette année, à 400 milliards de déficit budgétaire, 150 milliards de déficit social et une charge de la dette extérieure qui représente désormais la troisième ligne budgétaire du gouvernement.
C'est pourquoi j'ai réitéré – puisque cela aussi, je l'avais dit dès mars 1991 – ma proposition de lancer un grand emprunt national destiné à trouver les moyens de la relance.
Le Quotidien : Je suppose que vous classez parmi les éléments favorables à la relance, le ministère confié à Alain Madelin et que l'on pourrait, au-delà de sa dénomination officielle (1), qualifier de véritable ministère de la création d'emplois ?
Paul Marchelli : Il y a effectivement dans le dispositif même du gouvernement Balladur des éléments très positifs, comme celui que vous citez et que j'appellerai, moi, le ministère du développement de l'emploi au travail vers des PME/PMI. Avec Giraud (au Travail), Longuet (à l'Industrie) et Madelin, il y a, en effet, là un pack très intéressant pour faire bouger les structures industrielles et commerciales du pays, mais aussi pour mettre en œuvre véritablement la recherche de ce que j'appelle les emplois alternatifs.
Le Quotidien : Concrètement, comment aider les chefs d'entreprise français à acquérir, en quelque sorte, une nouvelle dimension sociale ?
Paul Marchelli : Aujourd'hui, ces chefs d'entreprise sont – compétitivité oblige – tout entiers accaparés par la course à la productivité. Au point de ne pouvoir que trop rarement prendre le temps, le recul nécessaire à se demander, par exemple, s'il est bien indispensable de remplacer systématiquement des hommes par des machines, lorsqu'on n'est pas directement concerné par la compétition internationale, ou à jeter un regard permanent sur leur environnement pour y découvrir les possibilités d'emplois alternatifs.
C'est en cela qu'il faut aider nos chefs d'entreprise. Et c'est pourquoi, dès le mois de février, j'ai proposé la mise en place d'un fonds d'intervention structurel pour l'emploi, habilité à réunir tous les moyens financiers utilisés, jusqu'à présent, par le gouvernement – sous forme d'allégements divers – pour essayer de limiter la progression du chômage. Un fonds qui serait éclaté au niveau régional – et géré dans chaque région par les représentants de collectivités locales, des chefs d'entreprise et des organisations syndicales – et qui mettrait à la disposition de chaque chef d'entreprise des moyens financiers qui permettent à la réflexion sur la recherche de solutions alternatives de s'engager avant les licenciements économiques. Ce que j'envisage, c'est que tous les moyens que nous mettons en œuvre pour limiter la casse le soient en amont de celle-ci, et en partant du principe que pour trouver des solutions alternatives, rien ne vaut les gens de terrain.
Le Quotidien : Par rapport aux habitudes françaises, quelle révolution ! Mais au-delà du concept, je suppose que vous avez réfléchi à des cas d'application de votre réforme ?
Paul Marchelli : Prenez les grandes entreprises – Rhône-Poulenc, Aérospatiale et autres – qui ont d'ailleurs souvent commencé à s'engager sur cette voie. Elles ont un environnement considérable de sous-traitance, qui souffre de la conjoncture, certes, mais aussi, souvent, parce qu'elles n'ont pas assez de capacités d'innovation, de créativité, pour imaginer des activités autres que celles fournies par la maison mère. Or, dans cette dernière, il y a sûrement des ingénieurs qui pourraient être libérés partiellement, pour aider les sous-traitants à se tourner vers d'autres marchés.
Compte tenu des compétences qu'elles recèlent, les grandes entreprises peuvent également essaimer ; ce qu'elles ont d'ailleurs déjà commencé à faire, mais qui pourrait, et devrait, prendre de toutes autres proportions, pour que l'on mette en œuvre les moyens permettant au personnel que l'on libérerait d'aller créer de nouvelles entreprises. Car je vous rappelle que notre avenir économique passe par le développement et l'amélioration de notre tissu de PME-PMI, qui est très insuffisant par rapport à ce qu'il est dans les autres pays industrialisés.
Le Quotidien : Ne faudrait-il pas, également, s'attaquer à ce formidable gâchis qui consiste à réduire au chômage de plus en plus de cadres ?
Paul Marchelli : Nous avons effectivement de plus en plus d'ingénieurs, de cadres et de techniciens supérieurs qui se retrouvent au chômage. Alors que dans le même temps, beaucoup d'entreprises, petites ou moyennes, périclitent faute de moyens pour se payer les compétences de niveau élevé qui leur permettraient de faire évoluer leur production et leur commercialisation. Alors, pourquoi ne pas imaginer que demain, dans chaque département français, se créeraient des GIE rassemblant des cadres de différents horizons et formations ? Des GIE à multi compétence d'un niveau élevé, en interface permanent avec les PME-PMI de leur environnement, et qui seraient capables de leur livrer des heures, des journées, des semaines d'ingénieur électronicien ou mécanicien, de cadre de gestion, de comptable spécialisé, etc.
Le Quotidien : Reste que dans la situation actuelle, n'importe quel chef d'entreprise peut être amené à licencier…
Paul Marchelli : Effectivement, n'importe quel chef d'entreprise peut se trouver confronté au problème de la suppression d'emplois, parce qu'un facteur de modernisation intervient, parce qu'un processus de fabrication est modifié, ou tout simplement du fait de la conjoncture. Mais précisément, si on peut, à ce moment-là, avoir les moyens de donner du temps au chef d'entreprise, c'est tout le système qui nous a conduits où nous sommes, qui peut être remis en cause. Intelligemment.
Arrêtons "l'usine à gaz". Et mettons de l'argent, certes, mais avant de casser le bonhomme ! Intervenons avant, tant qu'il est encore salarié, en permettant à tous ceux – dans son entreprise, dans son environnement – qui le connaissent et ont une responsabilité, de le maintenir dans son état de salarié en lui faisant faire autre chose. Les moyens que la nation consacre à un système de plus en plus inepte, pourquoi ne pas les mobiliser systématiquement plus en amont ? Cela coûtera beaucoup moins cher et sera infiniment moins destructeur sur le plan social !
Le Quotidien : Reste à gérer ce qu'on connaît aujourd'hui sous le terme horrible de stock ?
Paul Marchelli : Pour la gestion de ce formidable parc de chômeurs j'ai proposé de refonder une nouvelle UNEDIC, car l'actuelle – qui a été faite pour 400 000 chômeurs – est arrivée à bout de course. Concrètement, il faut, d'une part une nouvelle UNEDIC sous forme d'un fonds d'assurance alimenté par les entreprises et les salariés, et garantissant aux salariés douze mois d'allocations de chômage ; et d'autre part, pour les primo-demandeurs et les chômeurs de longue durée, un fonds d'intervention conjoncturel à la charge de la solidarité nationale, car cette partie du chômage ne relève pas de l'assurance.
Le Quotidien : Comment financer tout cela ?
Paul Marchelli : Pour ce fonds conjoncturel, je propose de défiscaliser la CSG, puis de l'augmenter, afin que tous les revenus participent à cette solidarité, et pas seulement les salariés. Cette augmentation pourrait être d'un point, ce qui permettrait d'affecter environ 45 milliards de francs à ce fonds. Quant au fonds structurel qui interviendrait en amont et dont je vous ai parlé plus haut, on pourrait lui affecter une augmentation d'un point de la TVA, soit environ 70 milliards de francs.
J'ajoute, en ce qui concerne la réforme des structures qui ont en charge le chômage, que je demande qu'on marie les ASSEDIC et l'ANPE. Et que ça change ; que lorsqu'un chômeur arrive au guichet, il soit reçu par une personne capable de régler tous ses problèmes, matériels et moraux ; qu'il soit reçu dignement, et avec respect, parce que c'est un individu de qualité, même si c'est un chômeur de longue durée ; que le personnel qui le reçoit soit capable aussi bien de porter une appréciation que de lui proposer telle ou telle formation pour améliorer sa qualité.
Il faut passer d'une prise en charge passive à une relation active, dynamique entre le chômeur et tous ceux – ASSEDIC, ANPE, formateurs – qui s'occupent de son avenir ; des hommes et des femmes qui aient une volonté "commerciale", qui sachent se déplacer dans les entreprises pour placer leurs candidats, y rechercher les attentes qui existent et mettre en permanence en adéquation l'offre et la demande d'emplois.
Le Quotidien : Les personnels actuels y suffisent-ils ?
Paul Marchelli : Sûrement pas. Il faudra embaucher. Quand vous pensez qu'actuellement, pour 500 chômeurs, il n'y a qu'une personne à l'ANPE, il n'est pas étonnant que celle-ci en soit réduite à faire du pansement social. Pour faire ce que je demande, il faudrait sans doute multiplier par cinq le nombre actuel des personnels de l'ANPE.
Le Quotidien : En tout cas lorsqu'on vous écoute, on se dit qu'il n'y a pas de fatalité ?
Paul Marchelli : Sûrement pas. Sans doute parce que trop de gens ont le nez sur le quotidien, ils ne se rendent pas compte de l'envie de réussir qui existe dans ce pays, notamment chez les jeunes, bien qu'ils sachent qu'ils risquent de se retrouver au chômage, il y a une attente qui peut nous conduire très rapidement au redressement, et d'autant plus que notre outil industriel et commercial est encore très compétitif et que la grande vague de modernisation – qui nous a, certes, coûté cher en emplois – est désormais passée. Nous pouvons donc aller à la bataille économique avec de bonnes chances de gagner. Certes, ce ne sera pas facile mais aujourd'hui, tous les moyens sont réunis, y compris la présence d'un gouvernement qui a lui aussi, envie de gagner. Et de gagner dans les deux ans qui viennent.
Le Quotidien : En tout cas lorsqu'on vous écoute, on se dit qu'il n'y a pas de fatalité ?
Paul Marchelli : Sûrement pas. Sans doute parce que trop de gens ont le nez sur le quotidien, ils ne se rendent pas compte de l'envie de réussir qui existe dans ce pays, notamment chez les jeunes, bien qu'ils sachent qu'ils risquent de se retrouver au chômage. Il y a une attente qui peut nous conduire très rapidement au redressement, et d'autant plus que notre outil industriel et commercial est encore très compétitif et que la grande vague de modernisation – qui nous a, certes, coûté cher en emplois – est désormais passée. Nous pouvons donc aller à la bataille économique avec de bonnes chances de gagner. Certes, ce ne sera pas facile mais aujourd'hui, tous les moyens sont réunis, y compris la présence d'un gouvernement qui a lui aussi, envie de gagner. Et de gagner dans les deux ans qui viennent.
En tout cas, j'espère que personne ne se fait d'illusion : on ne peut pas imaginer le moindre avenir à un gouvernement et à une majorité qui ne sauraient pas mettre en œuvre tous les moyens pour gagner la bataille de l'emploi, c'est-à-dire, dans un premier temps, montrer que la tendance peut s'inverser. Mais j'y crois, parce que si l'emploi est bien le problème actuel de la société française, ce qui me plaît dans ce gouvernement, c'est que ce soit aussi, visiblement, son problème.
(1) Entreprises et développement économique, chargé des PME, commerce extérieur.
28 avril 1993
Les Échos
Paul Marchelli : "Il faut un grand emprunt national"
Le président de la CGC, qui a rencontré hier les ministres du Budget, Nicolas Sarkozy, et de l'Emploi, Michel Giraud, renouvelle sa proposition d'un grand emprunt national pour faire face aux déficits sociaux, relancer l'économie et lutter contre le chômage. Et met une condition très ferme à l'utilisation de la CSG.
Les Échos : Tous les syndicats, à l'exception de la CGT, sont sortis satisfaits de la concertation engagée par le Premier ministre. Maintenant que vous abordez dans le détail avec les ministres intéressés les dossiers de l'emploi, de la relance et des mesures de financement des comptes sociaux, avez-vous toujours la même satisfaction ?
Paul Marchelli : La CGC est satisfaite, car le gouvernement rompt délibérément avec la démarche de ses prédécesseurs. En effet, avant de prendre une décision, le Premier ministre, mais aussi chaque ministre dans son aire de compétence, prend soin de solliciter l'avis des partenaires sociaux. Auparavant, nous avions affaire à un gouvernement qui considérait qu'il connaissait tous les besoins et les exigences des salariés : nous avions l'impression de n'être qu'un miroir réfléchissant.
Les Échos : Vous êtes donc pleinement satisfait ?
P. Marchelli : Les dossiers étudiés aujourd'hui représentent à la fois un bilan et une espérance. Le bilan est extrêmement négatif, mais ce n'est pas une surprise. Depuis mars 1991, la CGC a prévenu et mené campagne pour exiger une relance de l'économie par le soutien au bâtiment, aux travaux publics et aux PME. En vain. L'espérance est que le nouveau gouvernement ait la capacité de faire preuve de suffisamment d'imagination et de courage pour remettre en cause un certain nombre d'habitudes et d'attitudes bloquées.
Les Échos : Lesquelles ?
P. Marchelli : Les attitudes bloquées ? Je pense aux chefs d'entreprise qui aujourd'hui ne veulent prendre aucun risque pour faire repartir la machine économique.
Les Échos : Quelle sera votre attitude par rapport au gouvernement ?
P. Marchelli : J'attendais du gouvernement qu'il nous propose un modèle. C'est fait. Qu'il nous propose des objectifs à court et moyen terme. C'est fait. À partir de ce constat, nous sommes prêts à collaborer et à soutenir la politique gouvernementale car, quelles que soient nos préoccupations socioprofessionnelles, le plus urgent c'est de faire repartir la machine économique et de mettre en place un dispositif novateur pour combattre le chômage.
Les Échos : Est-ce que l'urgence est telle que vous pourriez renoncer à demander la déductibilité de la CSG du revenu imposable ?
P. Marchelli : Non. Je veux qu'on puisse utiliser la CSG en l'augmentant au niveau nécessaire pour faire face à une partie du déficit. Le seul moyen de pouvoir l'augmenter est de commencer par la rendre déductible, sinon l'opinion publique n'acceptera pas cette hausse. Il y a d'ailleurs unanimité des partenaires sociaux et de la classe politique, y compris du PS, sur ce point. Mais il n'est pas question, dans notre esprit, d'utiliser la seule CSG pour faire face à l'avalanche des déficits sociaux. J'ai demandé au gouvernement de pianoter sur différents instruments pour tenir compte des contingences économiques. Une augmentation trop forte de la CSG aurait un retentissement fâcheux sur la consommation. C'est pour cela qu'en parallèle, il faut augmenter prudemment la TVA et la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers), de façon que l'impact soit le moins négatif possible.
Les Échos : Avez-vous l'espoir d'avoir été entendu sur la CSG ?
P. Marchelli : Non seulement je l'espère, mais je ne peux imaginer que ce gouvernement ratifie une erreur de M. Rocard. Si nous étions dans cette situation, la réaction de nos adhérents serait une formidable incompréhension que nous serions obligés de manifester dans la rue.
Les Échos : Est-ce que vous avez soumis à vos interlocuteurs d'autres suggestions ?
P. Marchelli : Les diverses hausses d'impôts directs et indirects ne seront pas suffisantes pour faire face aux déficits sociaux, relancer l'économie et mettre en œuvre une politique de prévention contre le chômage. C'est pourquoi j'ai demandé que soit lancé dans le même temps un grand emprunt national. C'est réellement le moment parce que les épargnants français s'interrogent sur le rendement des sicav monétaires dont ils détiennent de 600 à 650 milliards en provenance des ménages. Il aurait de très grandes chances de succès. D'ailleurs, une fois l'emprunt couvert, il faudra préparer les privatisations. Et cela, en bonifiant l'entrée dans un PEA de façon à déplacer quelque 100 milliards ou plus des sicav vers l'épargne longue. L'idée fait son chemin.
Les Échos : Pour une application immédiate ?
P. Marchelli : En tout cas, il faut que cette mesure soit prise avant les privatisations. Mais je souhaite par ailleurs que soit créé un fonds structurel pour l'emploi qui se substituerait aux différentes actions menées actuellement. Fonds dont le financement serait assuré par l'affectation d'un dixième du rendement de la TVA et éclaté en fonds régionaux gérés par les partenaires sociaux. Son but ? Intervenir préventivement dans toutes les entreprises qui envisagent de licencier pour mobiliser la matière grise et les hommes, rechercher des solutions alternatives.
Les Échos : Que préconisez-vous pour remettre à flot l'Unedic ?
P. Marchelli : D'abord il est nécessaire que le gouvernement confirme les 3,5 milliards accordés par son prédécesseur et non gagés, et qu'il complète cette enveloppe. Sur le fond, il faut que dès la réunion du 4 mai, les partenaires sociaux envisagent des dispositions pour refonder une nouvelle Unedic avec un double financement : d'une part un fonds d'assurance-chômage, financé par les entreprises et les salariés, qui garantirait douze mois de chômage, d'autre part un fonds d'intervention conjoncturel alimenté par une CSG défiscalisée qui prendrait en charge les chômeurs de longue durée, les primo demandeurs d'emplois, etc. Nous souhaitons par ailleurs une réforme structurelle profonde avec une fusion de l'Unedic et de l'ANPE, cette nouvelle structure aurait une force de frappe démultipliée à condition que le nombre des salariés employés soit multiplié par cinq. Il n'est pas normal qu'il y ait un agent de l'ANPE pour 500 chômeurs.
Les Échos : Pourquoi avez-vous reçu les syndicats de médecins ? Voulez-vous prendre la place du président actuel de la caisse maladie ?
P. Marchelli : Il est impossible de continuer la pseudo-gestion actuelle de l'assurance-maladie. Le conseil d'administration gère en pleine irresponsabilité. Pour assurer une régulation des dépenses de santé, il est indispensable d'avoir une collaboration étroite avec l'ensemble des prescripteurs. C'est pourquoi nous voulons les voir entrer au conseil d'administration.
Les Échos : Vous abandonnez la présidence de la CGC en octobre prochain. Appuyez-vous la candidature de Marc Vilbenoît ou allez-vous désigner un autre dauphin ?
P. Marchelli : Il n'est pas dans les habitudes d'un président en exercice de choisir un dauphin. Une organisation syndicale est une organisation démocratique. Il appartiendra au Congrès de se prononcer.