Discours de M. Jacques Chirac, président du RPR, le 16 janvier 1993 à Paris lors de la réunion du Mouvement national des élus locaux, sur le paysage politique français, le programme de l'opposition UDF-RPR, l'union de l'opposition et la cohabitation.

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Circonstance : Réunion du Mouvement national des élus locaux (MNEL) le 16 janvier 1993 à Paris

Texte intégral

Monsieur le Président,
Mesdames,
Messieurs,

Il est très important pour moi, tout particulièrement en ce début d'année 1993, qui promet d'être pour notre pays une année charnière, de recevoir le Mouvement National des Élus locaux. Notre rencontre constitue chaque année un grand rendez-vous politique. Cela tient d'abord à votre qualité d'élu local. Vous êtes des hommes et des femmes en prise directe avec les difficultés, les aspirations, les attentes des Français. Vous avez de leurs problèmes quotidiens une approche concrète. Vous êtes conscients, plus que d'autres, de la psychologie collective de notre pays, marquée, aujourd'hui, par un mélange d'attentisme d'inquiétude et de morosité.

Cela tient ensuite à ce que nous sommes à quelques semaines des élections législatives. Je vous disais ici même l'an dernier, à la veille des élections régionales et cantonales, combien cette année 92-93 allait être importante pour préciser nos idées, convaincre les Français qu'il n'y a pas de fatalité et qu'ils devaient se rassembler pour mettre en œuvre l'alternance. Ce moment est arrivé. Dans quelques semaines, j'en ai la conviction, les Français nous demanderont d'assumer de nouveau les charges et les responsabilités du pouvoir. Mes Chers amis, vous êtes là, très nombreux, et c'est le signe de votre mobilisation, de votre engagement dans notre combat commun. Nous sommes là, nous, les responsables de l'opposition, ensemble, ce qui n'est pas sans signification au regard des enjeux. Je voudrais vous tenir un langage de vérité et un langage d'espoir.

Quel est, aujourd'hui, la situation politique de la France ? Si je devais la qualifier, je dirais qu'elle est à la fois mouvante et paradoxale.

Il y a d'abord, depuis quelques mois, l'effondrement accéléré des socialistes, qui ont fait la preuve de leur incapacité à résoudre les problèmes de nos compatriotes, et qui sont l'objet, de surcroît, d'un discrédit moral que la tragédie du sang contaminé a encore aggravé. Tous les Français qui s'étaient naguère reconnus dans l'idéologie dite "de gauche" et qui avaient tout attendu de l'accession des socialistes au pouvoir sont désormais orphelins de leur espérance. Beaucoup d'entre eux, réticents à l'égard des formations de l'opposition, parce que le chemin est long à parcourir, essaient de retrouver dans l'écologie des raisons de s'engager, sans pour autant adhérer nécessairement à toutes les propositions dont elle est porteuse.

Il y a ensuite le relatif maintien du Parti Communiste à son étiage. D'aucuns l'avaient définitivement enterré après la chute du Mur de Berlin et les bouleversements de l'Est. Tout semble indiquer qu'il garde en réalité une existence résiduelle, dans la mesure où il capte un certain nombre de votes protestataires. D'où les compromis incessants et d'ailleurs scandaleux que les Socialistes multiplient, tout particulièrement dans cette période électorale, avec le dernier parti stalinien d'Europe.

Il y a encore la stagnation du Front National. Ses électeurs sont de plus en plus nombreux à se détourner d'un mouvement discrédité par la démagogie et les outrances de ses chefs, et qui, en tout état de cause, n'est pas et ne sera jamais un parti de gouvernement. Je souhaite naturellement que cette évolution se poursuive, et que tous les Français qui, pour toutes sortes de raisons, ont pu être sensibles aux sirènes de l'extrémisme, se rendent compte que les vraies réponses aux vraies questions, c'est l'actuelle opposition parlementaire qui peut les apporter, et personne d'autre. Sachons cependant rester vigilants. En la matière rien n'est définitivement acquis. À nous de ne pas décevoir demain des électeurs qui ne demandent aujourd'hui qu'à nous faire confiance.

Quant au mouvement écologiste, dans sa diversité, il a pris sa place dans le paysage politique français. D'abord parce que les préoccupations qu'il exprime, et que nous pouvons partager concernent profondément nos concitoyens, et touchent particulièrement les jeunes. Comment en serait-il autrement alors qu'une énième marée noire est en train de provoquer de terribles ravages au large des Iles Shetland ? L'impuissance, l'atonie de l'Europe, là où l'Amérique, par exemple a pris des décisions fortes, ne peut que nourrir une exaspération dont profitent directement les partis écologistes.

La deuxième raison, c'est que ces mouvements ont l'attrait d'une relative nouveauté, et donnent l'impression de trancher avec le langage et le fonctionnement des partis traditionnels. Les difficiles alliances conclues entre leurs différentes formations montrent que cet angélisme apparent mérite d'être nuancé, mais l'impression générale demeure.

Enfin, l'opposition ? Sa situation est également paradoxale. Chacun prédit sa victoire aux prochaines législatives. Les Français, tous les sondages et enquêtes d'opinion le démontrent, pensent que nous gouvernerons mieux que les socialistes, et nous créditent notamment d'une volonté et d'une capacité à conduire les réformes nécessaires, preuve que notre message porte. Pourtant, dans le même temps, certains doutes demeurent, qui font qu'"alternance" ne rime pas toujours avec "espérance".

Voilà brièvement esquissées, les grandes lignes d'un paysage politique qui exige de notre part opiniâtreté, imagination, confiance en nos idées, mais aussi subtilité et extrême attention à la psychologie des Français et aux évolutions de notre pays. Évolutions qui sont de plus en plus rapides, à un moment où la France traverse une crise très profonde, tout à la fois une crise économique et sociale, une crise de l'État et une crise morale doublée d'une crise des valeurs.

Avons-nous un vrai programme d'alternance ? À cela, je réponds résolument "oui". Quiconque suit nos travaux et s'intéresse à nos propositions le sait. Nous avons la volonté, les idées et la capacité de gouverner autrement. Qu'est-ce que cela signifie ?

D'abord qu'il faut dire la vérité aux Français, parce qu'il serait irresponsable de promettre tout et n'importe quoi à nos compatriotes. Chacun en a conscience, nous allons hériter une situation profondément dégradée. Le gouvernement socialiste multiplie promesses et engagements en tous genres dont les financements ne sont aucunement prévus, et qui seront autant de bombes à retardement. C'est dire que la nouvelle majorité, issue des prochaines élections, devra faire en sorte qu'un audit approfondi soit réalisé, afin de connaître avec précision l'état de la France, et d'en informer les Français. Notre peuple est adulte, et en supporterait pas d'être trompé. Le redressement exigera du temps et de la persévérance. Il s'agit de dire d'entrée de jeu ce qui est possible et ce qui ne l'est pas.

Il faut, ensuite, ne pas esquiver les problèmes, ne pas pratiquer, à l'exemple des socialistes, l'art de remettre au lendemain ce qui doit être fait le jour même. La France est malade de toutes les réformes qui n'ont pas été faites. Voyez l'état de notre système éducatif qui, à côté de quelques réussites évidentes, continue de générer un nombre impressionnant d'échecs, échecs à la sortie du primaire, échecs à la sortie de l'enseignement professionnel, échecs à la fin du premier cycle de l'enseignement supérieur. Voyez l'état de notre protection sociale, et les menaces qui pèsent sur elle et notamment sur les retraites. On retrouve chaque fois l'incapacité des gouvernements socialistes successifs à s'attaquer aux problèmes, à bousculer l'ordre établi, à prendre des décisions. C'est cet immobilisme et rien d'autre, qui fait courir un grand risque aux acquis sociaux comme en portent, hélas, témoignage les cinq millions de Français qui sont aujourd'hui exclus du monde travail.

D'où notre troisième exigence : faire des réformes, dans un esprit d'audace, d'imagination et concertation, quitte à bousculer les conservatismes en tous genres.

Je n'ai pas l'intention de me livrer devant vous à un exposé exhaustif de toutes les réformes dont notre pays a besoin.

Vous les connaissez, et j'ai constaté avec plaisir que les Français, ainsi que les enquêtes d'opinion le montrent, comprennent de mieux en mieux que l'esprit de réforme est porté par l'opposition.

En revanche, il me semble important de faire quatre remarques sur la façon dont il faudra conduire ce programme de réforme.

Première remarque : ne pas craindre d'aller loin. Les toilettages frileux ne sont pas de mise quand les problèmes ont l'ampleur et l'acuité que nous observons. Par exemple, nous avons l'intention de réformer réellement notre système éducatif, même si l'Éducation National a la réputation d'être la plus imprenable des citadelles. Nous le ferons parce que c'est nécessaire. Parce que les jeunes l'attendent de nous au nom du droit à recevoir une vraie formation, qui ouvre sur un véritable emploi. Parce que de très nombreux enseignants, j'en suis convaincu, l'attendent également. Ils sont las d'un système qui tue l'initiative et la responsabilité, et qui ne laisse au mérite, à l'effort personnel, qu'une place très réduite. Nous avons envie de faire confiance à l'intelligence, naturellement dans un esprit de concertation, et en nous appuyant, si nécessaire, sur l'opinion publique, seule capable d'imposer sa loi aux corporatismes.

Deuxième remarque : il faudra aller vite. Bien sûr, du temps sera nécessaire pour recueillir les fruits de notre action. Raison de plus pour mettre en œuvre les réformes le plus rapidement possible, tout simplement parce qu'il y a urgence, et que la période qui suit une victoire est particulièrement propice pour lancer le train du changement.

Troisième remarque : ces réformes doivent être conduites avec l'obsession de rassembler notre peuple. Il est faux de prétendre que les réformes portent en elles-mêmes les germes de la division. J'ai la conviction la conviction contraire : c'est l'immobilisme morose qui accentue les divisions et qui dresse les gens les uns contre les autres. Certaines réformes, dont les Français ressentent au fond d'eux-mêmes la nécessité, peuvent et doivent entraîner l'adhésion la plus large. C'est une autre condition de leur succès.

Enfin, je voudrais faire une dernière remarque sur le coût des réformes. Il y a, c'est vrai, des réformes coûteuses, pour lesquelles il faudra dégager les marges financières nécessaires, ce qui est d'ailleurs prévu. Mais il y a aussi de multiples réformes qui ne sont pas coûteuses, et qui pourtant ont une importance extrême pour le climat psychologique d'un pays, ou pour la vie quotidienne des citoyens. Par exemple, la justice. La réforme du Conseil Supérieur de la Magistrature, les mesures que nous préconisons pour mieux protéger le secret de l'instruction et pour responsabiliser davantage les juges, celles que nous voulons mettre en œuvre pour rendre le monde judiciaire plus compréhensible, plus proche des citoyens, en instituant une justice de proximité sous la forme de "juges de paix", toutes ces mesures ne coûtent pas cher. En revanche, elles contribueront à rendre à la justice indépendance, efficacité et honneur. Il en est de même pour l'immigration. Réformer le Code de la Nationalité, pour ne prendre que cet exemple, conformément aux conclusions de la Commission Marceau Long, n'est pas une réforme coûteuse, mais par elle, la dignité d'être Français sera clairement réaffirmée.

Voilà, Mes Chers Amis, dans quel esprit nous devrons mettre en œuvre notre programme d'alternance. Nous avons une ambition politique sur le long terme. Elle se fonde sur une conviction très profonde, c'est qu'il n'y a pas de fatalité. Pas plus de fatalité du chômage, que de fatalité du déclin. C'est de cela que nous devons persuader nos compatriotes.

La deuxième question en forme de doute que se posent les Français concerne notre union. L'opposition est-elle assez unie ? À cette question aussi je réponds "oui". Car même s'il y a entre nous des divergences d'opinion ou d'intérêt, nous savons les surmonter. Nous l'avons prouvé hier en gouvernant ensemble. Nous le prouvons aujourd'hui par notre rassemblement. Nous le prouverons demain par l'action que nous conduirons au service de la France.

Bien sûr, nous avons eu au cours de ces dernières années des débats internes, parfois vifs, tant au sein de l'opposition qu'au sein de chacune des formations qui la compose. Il y a, c'est vrai, des différences de culture, des différences de sensibilités, certaines questions sont plus épineuses que d'autres. C'est le jeu de la démocratie, et le temps des partis monolithiques est révolu. Le débat est sain et fécond, à condition qu'il en sorte des positions claires, qui rallient une majorité. C'est ce que nous avons toujours réussi à faire. Je fais confiance au sens de la responsabilité des dirigeants de nos deux formations pour qu'il en soit encore ainsi alors que nous sommes à trois mois d'une échéance capitale.

L'essentiel, à mes yeux, c'est le travail accompli ensemble au cours de ces dernières années, notamment dans le cadre des États Généraux, travail qui a inspiré notre programme dans les domaines de l'Éducation, de la Fiscalité, de l'Environnement, de l'Immigration, pour ne citer que quelques exemples.

L'essentiel, c'est le combat politique contre les gouvernements socialistes successifs, combat que l'opposition a mené au coude à coude, combat que chacun d'entre nous a mené dans sa ville, dans son canton, dans son département ou sa région, combat que, grâce à l'union, nous avons gagné en mars dernier.

L'essentiel c'est notre accord qui permettra à nos candidats, candidats uniques ou dans le cadre de primaires voulues, loyales et organisées, de constituer la majorité de demain.

Oui, nous allons conduire la campagne dans un esprit d'union. Oui, nous allons former une majorité unie, capable de gouverner ensemble. Une majorité forte de ses valeurs et de ses projets, une majorité ouverte à qui voudra la rejoindre.

La troisième question que se posent beaucoup de Français concerne l'éventuelle cohabitation. Des voix se sont élevées contre cette perspective. À ce sujet, je voudrais vous faire part de quatre réflexions.

La première, c'est que la situation change si vite, et les semaines que nous vivons sont tellement fertiles en événements, et je pense aussi, naturellement, aux événements internationaux qu'il est pour le moins malaisé de prédire l'avenir. Nous ne savons pas aujourd'hui, à la mi-janvier, ce que sera la situation politique de notre pays fin mars. Aussi, gardons-nous de déclarations définitives. Sachons faire preuve d'un sage pragmatisme.

Ma deuxième observation, qui découle de la précédente, parce que c'est la crise, et rien d'autre, qui est au cœur des pensées et des préoccupations de nos compatriotes, il serait regrettable d'ouvrir un nouveau débat au sein de l'opposition, comme au sein de l'opposition, comme au sein de nos formations. Si nous le faisons, tous commentateurs, au cours des semaines à venir, ne s'intéresseront plus à nos projets pour la France, mais se focaliseront sur le seul problème de la cohabitation. Ce n'est pas ce que les Français attendent de nous.

Troisième observation : ce débat est quelque peu surréaliste, dans la mesure où nous avons des Institutions que nous devons respecter. Que l'on ne se trompe pas. Nul n'est mieux placé que moi pour connaître les dangers et les effets pervers de la cohabitation. Je pense, et je l'ai dit à maintes reprises, que Monsieur Mitterrand devrait partir si l'opposition gagne les élections législatives, parce que cette victoire sera nécessairement un désaveu personnel. Cela serait conforme à l'esprit de nos Institutions, selon lequel le Président de la République doit bénéficier du soutien de l'opinion, principe que le Général de Gaulle a illustré avec éclat. Toutefois, je ne vois pas comment nous pouvons faire campagne en annonçant que notre objectif est de provoquer une crise politique qui s'ajouterait à la crise économique. Je ne vois pas comment nous pouvons demander aux électeurs de nous faire confiance pour, ensuite, refuser de gouverner.

Quatrième observation : nous devrons faire, le moment venu, ce qui sera le mieux pour la France. C'est notre ambition ultime, que chacun partage dans cette assemblée. Sachez que, pour ma part, c'est la seule préoccupation, à l'exclusion de tout autre, qui me guidera.

Maintenant, notre devoir est de faire campagne, de remporter la plus large victoire possible, parce que c'est elle, et elle seule, qui peut changer la donne. Nous avons une Constitution. Nous avons un programme. Nous avons des candidats. Nous avons la volonté de redresser la France, pas pour deux ans, mais sur la durée. Cela doit nous suffire pour les semaines qui viennent.

Mes Chers Amis, voilà ce que je voulais vous dire aujourd'hui, en toute sincérité. C'est-à-dire ma confiance dans nos idées, dans notre projet, dans notre union, qui justifie ma confiance dans l'avenir. Je voudrais que partout en France vous relayiez ce message de confiance et d'espérance. Il s'agit de susciter engagement et mobilisation, parce qu'il nous faut absolument une franche victoire.

Il nous faut cette victoire, parce qu'on ne peut conduire le train du changement sans être puissamment soutenu par l'opinion. Les forces d'immobilité, les conservatismes de toutes sortes seront légion. Si nous ne pouvons pas dire : "le peuple est avec nous", nous ne pourrons rien faire.

Il nous faut cette victoire que M. Mitterrand, ne pourra pas feindre très longtemps d'ignorer e verdict des urnes.

Il nous faut cette victoire, parce qu'elle traduira le sursaut de tout notre peuple contre les forces grises de la désespérance et de l'indifférence. Elle montrera à tous, à l'Amérique comme au reste du monde, que la France est décidée à reprendre en main son destin, et à mieux assumer le magistère moral que lui imposent son Histoire et son passé.

C'est cela aussi l'enjeu des élections de mars. Nous ne devons pas manquer ce rendez-vous.