Interviews de M. Philippe de Villiers, député UDF PR et président de Combat pour les valeurs, dans "Le Quotidien de Paris" du 30 janvier 1993 et dans "La Croix" du 18 février, sur la lutte contre le chômage notamment par l'institution, au niveau européen, d'un droit de douane compensant la différence des coûts de main d'œuvre.

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Média : LE Quotidien de Paris - La Croix

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Philippe de Villiers : "Réactiver une économie d'initiative"

Auteur du livre sur le chômage "Avant qu'il ne soit trop tard", Philippe de Villiers s'exprime sur les derniers chiffres de l'ANPE. Le député de l'opposition prépare ses propositions en vue de l'alternance.

Le Quotidien : Les derniers chiffres du chômage annoncent une hausse de 0,2 % en décembre. Ne vous attendiez-vous pas à plus ?

Philippe de Villiers : Ces chiffres ne signifient rien dans la mesure où les demandeurs d'emploi sont en réalité quatre millions huit cent mille, sans compter les RMIstes et les demandeurs d'emploi à temps partiel. Aux trois millions qui sont officiellement déclarés, il faut ajouter ceux qui se trouvent en traitement social et qui n'entrent pas dans les statistiques. À ce niveau, je crois que nous pouvons dire que nous sommes à la limite de la rupture. Le véritable taux de chômage ne peut être inférieur à 17 % de la population active.

Le Quotidien : Toujours d'après l'ANPE, la barre fatidique des trois millions n'a pas été atteinte. Pensez-vous que le gouvernement puisse se permettre de maintenir artificiellement ce niveau avant les prochaines législatives ?

Philippe de Villiers : Lorsqu'un gouvernement truque les statistiques, elles finissent toujours par se venger. Le plus important, c'est de savoir pourquoi on en est arrivé là. J'y vois trois causes dues à de graves dérèglements. Celui du système mondial d'échange, tout d'abord, comme le prouve ces jours-ci le problème de l'acier. Le dérèglement européen ensuite puisque la Communauté est devenue une passoire et qu'en plus les investisseurs des pays tiers peuvent jouer sur nos divisions, comme le montre l'exemple d'Hoover. Enfin, le dérèglement national : les charges sociales sont trop lourdes et nos entreprises sont en train d'en mourir. On peut également parler de la concurrence déloyale du Sud-Est asiatique. Ces pays pratiquent des coûts de main-d'œuvre très bas et aspirent nos entreprises qui choisissent de délocaliser. Si nous ne faisons rien, nous allons assister au désossage industriel de toute l'Europe.

Le Quotidien : Que proposez-vous justement ?

Philippe de Villiers : L'institution, au niveau européen, d'un droit de douane compensant la différence des coûts de main-d'œuvre. C'est un système qui mérite un vrai débat avant qu'il ne soit trop tard. Sans cette préférence communautaire nous sommes perdus.

Le Quotidien : Si l'opposition devient la majorité concernant quelles doivent être ses priorités concernant le chômage ?

Philippe de Villiers : Trois défis sont à relever au lendemain de l'alternance. Tout d'abord, nous devons refuser l'accord du GATT, notamment le compromis agricole de Washington. Ensuite exiger de Bruxelles le rétablissement de cette fameuse préférence communautaire, mais pour cela il faut mettre fin à la toute-puissance de la commission, qu'elle change de philosophie, et cela nécessite qu'elle soit remise au pas par les États membres. Très important également, mettre nos amis et partenaires allemands devant leurs responsabilités en ce qui concerne le GATT et les taux d'intérêt. Car, aujourd'hui, l'Allemagne fait payer à la France le prix fort de sa réunification.

Le Quotidien : Aucune mesure nationale ne doit être prise ?

Philippe de Villiers : Si bien sûr, mais ces mesures ne reposent finalement que sur une nécessité : alléger la barque. Nos entreprises courent avec des semelles de plomb, alors que nos concurrents utilisent des semelles de vent. Les socialistes ont asphyxié l'économie française et il est temps de lui redonner de l'oxygène.

Le Quotidien : Le traitement social ne fait pas partie de vos projets…

Philippe de Villiers : Il est nécessaire, mais pas à la manière des socialistes. Un traitement social ne soignera jamais l'économie, il ne fait que soulager la maladie. Le vrai traitement de la crise passe par un traitement économique, c'est-à-dire par la création d'emplois. À force de secourir les chômeurs, il y aura bientôt en France plus de gens qui secourent que de gens qui créent. Voilà pourquoi la réactivation d'une économie d'initiative sera l'objet même de l'alternance.

 

8 février 1993
La Croix

Législatives. – Adversaire résolu de la cohabitation, le président de "Combat pour les valeurs" met en garde l'opposition contre les dangers d'un certain libéralisme

"Peut-on accepter que le progrès social devienne un handicap économique ?"

La Croix : Vous publiez un livre intitulé Avant qu'il ne soit trop tard (1), dont le thème est le chômage. Quelle réponse spécifique pensez-vous apporter ?

Philippe de Villiers : Nous assistons à un processus de désossage industriel de la France. L'actuel mot de passe des entreprises c'est : la délocalisation ou la mort. Il n'y a plus de préférence communautaire aux frontières extérieures de l'Europe. Dès lors, dans un monde où les États-Unis et le Japon se bardent de protections sournoises et où certains autres exploitent leur population, il y existe un déséquilibre qui peut être fatal. Si le chômage explose aujourd'hui, c'est que nos industries n'ont pas les moyens de résister.

La Croix : Ce sont pourtant les règles du libre-échange ?

Philippe de Villiers : Le libre-échange oui, mais à condition qu'il y ait échange, c'est-à-dire parité dans la négociation. Pourquoi Hoover a-t-il choisi l'Écosse de préférence la France ? Parce qu'il est menacé par les pays de l'Asie du Sud-Est. La vraie question c'est : peut-on accepter que le progrès social devienne un handicap économique ? Il y a certes un problème de règle du jeu européen. La Grande-Bretagne n'acceptant pas les mêmes règles sociales que l'Europe, elle va aspirer toutes les entreprises en difficulté. Mais il y a également un problème de concurrence mondiale. Comment faire face à une concurrence qui fait travailler des enfants de treize ans dans des camps en Chine ? Il faut instaurer, très vite, des droits de douane compensant la différence de coût de main-d'œuvre entre les pays à bas salaire de l'Asie du Sud-Est et la moyenne des pays européens.

La Croix : Dans cet esprit, quelles devraient être selon vous les priorités du gouvernement qui sortira des urnes en mars ?

Philippe de Villiers : Les trois priorités du gouvernement d'alternance devraient être : résoudre le problème du taux d'intérêt ; remettre sur les rails le Gatt ; remettre sur ses rails le processus communautaire de l'Europe, compte tenu de l'échec de Maastricht. La plate-forme de gouvernement de l'UDF et du RPR est pleine de bonnes idées mais elle élude ces trois problèmes fondamentaux. Si le mot est cité, à aucun moment le principe de préférence communautaire n'est posé dans son ensemble. Cette plate-forme a été formatée pour être appliquée par un gouvernement de cogestion avec François Mitterrand. Je pense qu'un gouvernement de cohabitation qui ne serait, a priori, composé que de gens qui ont la vision de François Mitterrand sur sa conception de l'Europe serait un gouvernement minoritaire dès le départ.

La Croix : Donc, ce gouvernement serait voué à l'échec ?

Philippe de Villiers : Nous risquons de perdre deux ans. Surtout que, en l'occurrence, il s'agira de l'échec de la France puisque le peu d'espoir que les gens mettent aujourd'hui dans l'alternance risque de s'envoler avec une alternance qui-échouerait. Le jeu de la cohabitation nous prive de vrais débats. On parle de la cohabitation et, du coup, on n'a pas de vrai débat sur le Gatt ou sur l'Europe, qu'il convient aujourd'hui de construire autrement avec ses deux moitiés.

La Croix : Quelle serait alors la situation si vos pronostics sont exacts ?

Philippe de Villiers : La France ira vers l'implosion ou l'explosion. L'implosion parce que le pays videra de l'intérieur. C'est un peu ce qu'on vit en ce moment, cette espèce de résignation silencieuse. L'explosion, au contraire, veut qu'à un moment donné, l'exaspération se cristallise et les gens cherchent un bouc émissaire. Cela peut conduire à des formes exacerbées d'extrémisme ou en tout cas a des attitudes conflictuelles ; actifs contre inactifs, jeunes contre vieux, Français contre immigrés, banlieues contre villes… Prenons garde.

La Croix : Pourquoi, selon vous, n'existe-t-il pas de vrai débat dans cette campagne ?

Philippe de Villiers : Il n'y a pas de débat en France parce que libéraux et sociaux-démocrates sont tous convaincus qu'il n'y a pas de solution, en dehors de cette nouvelle idéologie du libre-échangisme mondial qui est en train de détruire nos emplois et de précipiter les vrais peuples pauvres du tiers monde dans la misère. Pour moi, un homme politique qui prétend qu'il n'y a pas de solution n'a qu'à retourner chez lui et faire autre chose. Il faut faire nôtre la phrase de Churchill : "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait."

(1) Avant qu'il ne soit trop tard, de Philippe de Villiers, Albin Michel, 252 p. 89 F.