Texte intégral
Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs,
Si j'ai accepté bien volontiers, Monsieur le président, de répondre à votre invitation, c'est que je suis convaincu du fait que le thème choisi, mes engagements d'hier, mes fonctions d'aujourd'hui tracent une continuité dont je souhaite que la rencontre de ce jour soit un nouveau témoignage.
J'ai parlé des engagements d'hier. Permettez-moi de dire ici, devant une assemblée construite autour du mot "humanitaire" que je n'exprime aucun orgueil à avoir été souvent associé à bien des combats menés ici par l'un ou l'autre. Même si le mot choisi n'était pas le même aucun orgueil mais l'idée simple que l'humanitaire ne peut se résumer à la fourniture du pain ou du vaccin, mais qu'il rejoint – sous des formes nouvelles – toutes les luttes menées, au nom d'une certaine conception de l'homme, contre les injustices – celle de la faim, celle de la servitude, celle de la misère organisée ou subie.
En 1980, sur le pont de Poi-Pet, face à une frontière cambodgienne désespérément fermée à l'aide internationale, nous étions là ensembles, fin 1985 ; quand Médecins sans frontières a pris la courageuse décision de dénoncer l'odieuse manipulation de la famine éthiopienne par un régime totalitaire, j'ai publiquement participé à sa campagne.
L'année suivante, c'est avec Claude Malhuret, que nous avons concrétisé et affirmé la place dans la politique étrangère française de la nécessaire défense des Droits de l'Homme.
De la campagne nationale que nous avons organisée en faveur de Sakharov et des juifs soviétiques refuzniks jusqu'aux actions que nous avons menées en Lituanie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie ; du soutien apporté à Lech Walesa dès 1981 à Gdansk à la défense des communautés libanaises écrasées par la guerre, les occasions d'agir côte à côte n'ont pas manqué ces dix dernières années. Je ne vois aucune raison de séparer les actions humanitaires consistant à lutter contre la faim ou la maladie et le combat en faveur des Droits de l'Homme qui prend pour cible une autre injustice, celle de la force. Je crois que ces actions forment un tout le beau mot "d'humanité", forgé par les philosophes des Lumières désigne cette ambition d'élever l'homme dans toutes ses dimensions : le nourrir, certes, mais aussi li donner plus de liberté, la pleine capacité de se réaliser lui-même.
Si le soutien de l'action humanitaire a toujours été une des dimensions de ma vie publique, cela tient, je crois à l'idée que j'ai de la république. Je suis reste fidèle à une très vieille et très fondamentale découverte de Tocqueville. Lorsqu'il est parti en Amérique pour chercher dans ce pays l'essence même de la démocratie, il a fait deux constatations indissociables, la première, la plus connue, est que la démocratie, se définit par l'égalité des conditions. Mais la deuxième, qui en découle, est que des hommes égaux entre eux voient dans la détresse des autres l'image de leur propre détresse et ils sont naturellement portés à leur venir en aide. C'est ainsi que l'histoire de l'humanitaire et l'histoire des démocraties sont liées pour le meilleur et pour le pire. Une société où les hommes auraient perdu ce ressort de la compassion, où ils n'éprouveraient plus comme les leurs, les malheurs de leur prochain, une telle société serait un conglomérat de tribus mais pas une démocratie. Ce ne serait certainement pas, non plus une "communauté", nom que nous avons voulu donner à l'Europe même si nous savons bien qu'aujourd'hui la médiatisation de la générosité s'accompagne très souvent, dans nos démocraties, d'un égoïsme ardent et d'une prudente indifférence.
Je suis donc particulièrement sensible à ce que vous venez de dire, Monsieur le Président et qui résume fidèlement l'ouvrage "face aux crises" dont vous avez pris l'initiative. Vous affirmez et vous le démontrez par de nombreux exemples que l'espace humanitaire est aujourd'hui menacé. Cette menace procède selon vous d'une confusion constante et dangereuse entre les domaines militaires, politiques et humanitaires, à la faveur d'opérations internationales dont vous soulignez les incohérences.
Vos remarques et critiques s'adressent à un très grand nombre d'acteurs puisque la communauté internationale est une nébuleuse où, à la complexité interne des différents états, s'ajoutent les complexités propres de la décision multinationale. En ce qui me concerne, je ne peux répondre qu'à ma place, celle d'un ministre appartenant au gouvernement d'un pays que nous aimons lorsqu'il s'identifie aux grandes causes de la liberté et de la justice, qui ne peut ni tout décider lui-même ni tout entreprendre seul, mais qui décide et qui entreprend néanmoins.
Ces limites posées, je m'efforcerai de tenir un langage de clarté et de vérité.
Les rapports de l'humanitaire et du militaire tout d'abord. Sur ce point, je ne peux que rejoindre vos préoccupations. Il est essentiel de tracer une ligne de partage claire entre les responsabilités des uns et des autres. Probablement aussi entre les moyens et les objectifs des uns et des autres.
Le rôle des ONG est irremplaçable: elles ont les qualités de neutralité, d'indépendance et d'impartialité nécessaires à l'action dans les terrains difficiles de crise. Nul ne saurait chercher à se substituer à elles ou à entraver de quelque manière que ce soit leur liberté d'initiative et d'action.
En contrepartie, elles doivent comprendre, et vos propos indiquent que tel est le cas, qu'elles n'ont pas le monopole de l'action de secours. Les armées ont, en la matière, une tradition ancienne, éprouvée, souvent pionnière. Avec des moyens considérables et un dévouement exemplaire : les soldats de la France assurent, depuis longtemps, dans le monde entier, des missions de secours et de soins.
Il faut insister sur le fait que, dans la plupart des circonstances, les actions privées et celles des armées se complètent sans se heurter comme dans une société démocratique l'autonomie de la société civile se construit sans mettre en cause la responsabilité de l'État. Les appuis logistiques fournis aux ONG, les mises à disposition de volontaires, la complémentarité des moyens – particulièrement en particulièrement en matière de catastrophes naturelles – sont des réalités constantes, connues et éprouvées. Il faut resserrer ces liens et les fonder sur le respect mutuel : les soldats doivent respecter votre totale indépendance, l'impartialité de votre démarche. Vous devez respecter, à travers leur hiérarchie, l'État qui les commande, la spécificité de leur mission, la nature militaire de leur engagement, les forces armées doivent apprendre à mieux connaître et mieux apprécier la compétence des ONG. Celles-ci doivent accepter l'idée que beaucoup des opérations menées par les armées françaises à l'étranger comportent un volet humanitaire (60 000 consultations ont été effectuées ces 6 derniers mois au profit des populations, 250 civils, affreusement blessés sur l'aéroport de Sarajevo, ont été recueillis, parfois sous le feu, par nos hommes et traités à l'antenne chirurgicale sur place).
Pour resserrer les liens Armées-ONG, j'entends travailler dans trois directions.
1. Je souhaite encourager les échanges en ce qui concerne la formation des personnels. De nombreux enseignements se mettent en place, notamment dans le domaine de la médecine humanitaire. Militaires et humanitaires civils enseignent ou apprennent côte à côte. Il faut multiplier et coordonner ces expériences.
2. Je voudrais également développer la dimension humanitaire dans le service national. Nous menons sur ce sujet une réflexion qui débouchera sur des propositions à propos desquelles les ONG seront consultées (l'orientation générale étant plutôt de faciliter l'action d'unités constituées et spécialisées que de mettre en première ligne des individus isolés).
3. Enfin, je pense qu'il est indispensable d'améliorer les liaisons opérationnelles sur les théâtres de crise entre les différents acteurs de l'humanitaire. Nous avons commencé à le faire pour ce qui concerne l'articulation entre nos forces nationales l'Organisation des Nations unies, en tant que telle ou dans ses diverses ramifications. Des idées de réformes de la cellule d'urgence, cellule interministérielle à laquelle la défense doit prendre une part plus active, sont également contenues dans le rapport que le docteur Jean-Christophe RUFIN a remis récemment au gouvernement. Je vous informe à cette occasion de sa nomination comme conseiller auprès de moi. Il mettra sa connaissance des conflits du tiers monde et des questions nord-sud au service de la nouvelle réflexion stratégique qu'impose la transformation de la situation mondiale. Par sa connaissance des ONG et des questions humanitaires, il contribuera, je le pense, à renforcer les liens de confiance entre la défense et vos associations. Sur le fond, je peux donc me résumer en affirmant que, si nous en avons la volonté, les rapports de l'humanitaire et du militaire dans notre pays peuvent être à la fois clairement délimités, fondés sur le respect et mutuellement profitables. Il est de toute façon utile qu'un véritable débat public ait lieu à ce sujet afin que la nation prenne conscience de la multitude des tâches comme de la multitude des crises auxquelles nos forces armées ont à faire face. Je souhaite, pour ma part, que l'on cesse d'opposer la "vertu guerrière" qui est une nécessité pour des combattants (être rompu à la confrontation et faire face à la violence) et la vertu humanitaire, par définition pacifique. L'une et l'autre supposent le courage, exigent la maîtrise de soi, impliquent la générosité et la disponibilité. Si l'histoire de l'homme c'est aussi l'histoire de sa violence, ni le soldat ni le médecin ne peuvent y souscrire sans autre forme de procès. L'un et l'autre – et souvent l'un avec l'autre – se sont inscrits en faux contre la haine et, si je pouvais le dire ainsi contre la mort... Reste à envisager la question la plus délicate : celle du rôle de chacun dans le contexte difficile des opérations de maintien de la paix.
C'est votre propre phrase Monsieur le Président, qu'il faut ici rappeler : "le droit sans la force débouche le plus souvent sur la force sans le droit".
Des remarques contenues dans votre ouvrage, il en est une autre à laquelle je souscris volontiers. Vous classez les opérations internationales selon une échelle de volonté politique et vous affirmez que les rapports de l'humanitaire et du militaire sont d'autant plus harmonieux que l'intervention internationale est menée dans un cadre et avec des buts politiques clairs. C'est dans cet esprit d'ailleurs que je ressens et exprime le primat du politique sur le militaire. Ne demandons pas à nos soldats – malgré toutes les qualités qui sont les leurs – d'inventer jour après jour, un concept politique qui devrait nécessairement et clairement précéder et encadrer leur action. On leur reproche parfois de ne pas faire la guerre. Mais la nation le leur a-t-elle demandé ? S'est-on interrogé sur le mandat juridique qui leur est confié par la communauté internationale ? Leur reprochera-t-on être passifs lorsqu'ils obéissent ? Trop actifs lorsqu'ils enseignent et soignent, pas assez guerriers lorsqu'ils protègent et négocient ?
Lorsque le mandat est clair, l'action l'est aussi. Voilà pourquoi au Cambodge, malgré toutes les incertitudes et tous les obstacles dressés sur la voie de la paix, l'opération internationale se déroule de façon globalement satisfaisante. Le volet humanitaire y est présent et important mais il ne résume pas la situation car il s'intègre dans le cadre politique d'ensemble qu'ont fixé les accords de Paris. Il n'est qu'un élément d'un tout et non un but en soi.
Si je vous ai bien compris, vous ne souhaitez pas que l'on se dissimule derrière vous pour masquer un manque de lucidité ou de volonté politique. Comment ne pas rejoindre votre préoccupation ? Vous prenez comme exemple la Somalie : il me paraît propice à démontrer notre convergence de vue.
Qu'ont fait les troupes françaises en Somalie ?
Elles ont exécuté pleinement leur mandat de rétablissement de la paix. L'action humanitaire a été l'un des volets de ce mandat. En se déployant d'emblée sur la totalité de la zone qui leur avait été confiée, en désarmant de façon systématique tout ce territoire, en remettant en route les infrastructures élémentaires qui permettent à la vie en société de renaître les militaires Français ne se sont pas bornés à une mission parcellaire et qui aurait été dérisoire. Ils ont restauré, j'espère durablement, la paix et la dignité dans leur zone, ce qui permet d'envisager aujourd'hui leur retrait progressif, mission étant accomplie. J'ai employé le mot de dignité car je crois que c'est ce mot qui fait le lien entre l'humanitaire et le militaire. Ils se compléteront tant que leur objectif commun sera le retour à la dignité humaine, dignité blessée par la faim ou par la violence. Ils s'éloigneront si cet objectif est obscurci.
Toute autre, évidemment, est la situation en Bosnie : vous dénoncez-là ce que Claude Malhuret a appelé l'"humanitaire-alibi l'inaction politique". Encore faut-il, lorsque l'on porte cette critique, ne pas se tromper de cible. Le scandale n'est pas que l'aide humanitaire soit massivement apportée en Bosnie, y compris par des armées. Le scandale est que l'on puisse se satisfaire de ce seul geste dont on sait bien qu'il continue à se dérouler en côtoyant l'insoutenable.
L'Europe que nous aimons, l'Europe que nous voulons doit être celle du courage comme elle doit être celle de la mémoire. Il est difficile de comprendre ses hésitations, il devient impossible d'accepter ses lâchetés. Si nous séparons – ne fût-ce qu'un instant – l'Europe, de l'humanisme qu'elle a enfanté, nous la faisons retourner à la nuit dont elle ne cesse de s'échapper. Ceux qui pensent éviter leurs responsabilités en Bosnie, en se cachant derrière l'action humanitaire, me rappellent la terrible phrase de Saint Just : rien ne ressemble à la vertu comme un grand crime. Ce crime d'abandon ne sera pas lavé par une vertu humanitaire qui serait indifférente aux malheurs qu'elle ne peut traiter.
Cette conviction est la mienne depuis le début du conflit. À cette époque, j'ai pris publiquement position pour une action militaire offensive. Mais nous avons laissé faire – nous l'Onu, nous l'Europe – Vukovar, nous avons laissé faire Dubrovnik, nous avons laissé faire Srebrenica... Lorsqu'au cœur d'une zone qualifiée de "protégée" par l'ONU, on bombarde une école sans qu'une réaction puisse être immédiatement engagée, souligne certaines des faiblesses dont nous souffrons dans ce conflit. Faiblesses qui portent en germe une perte grave de crédibilité. Ce qui a changé aujourd'hui ce n'est pas la fonction que j'exerce mais la nature et le déroulement de ce conflit. Conflit qui, après avoir pris à ses débuts la forme relativement simple d'une guerre d'agression, s'est peu à peu transformé d'hésitations en impuissances de reculades en reniements, pour devenir quasi inextricable et rendre chaque jour plus difficile la décision et l'action.
Cette complexité, cependant, ne légitime en rien le renoncement. Le gouvernement français reste, vous le savez, le plus déterminé. Parmi toutes les grandes puissances, la France a fait et continuera de faire les efforts les plus grands. Lorsqu'après le sommet de Copenhague, la décision a été prise de garantir des "zones de sécurité" dans les enclaves de Bosnie orientale, la France a envoyé le contingent de 1 200 hommes qui lui était demandé. Elle a été la seule.
Le 29 octobre dernier, la France a proposé le désenclavement de Sarajevo par l'ouverture d'un itinéraire vers cette ville. Pour y parvenir nous demandions que soit admis l'usage de la force, c'est-à-dire la simple application des actuelles résolutions du conseil de sécurité. Nos partenaires ne nous ont pas suivis sur ce dernier point.
Il n'est pas question, pour autant, de renoncer. Je le répète je reste favorable en Bosnie à l'usage de la force au service du droit. Je continuerai d'agir, au sein du gouvernement, pour que notre action en Bosnie soit ferme, pour que nous convainquions nos partenaires et qu'une Europe de la volonté et de la lucidité se mette enfin à l'œuvre. Cette Europe dont le monde a besoin, et dont nous avons besoin, est plus menacée aujourd'hui dans ses valeurs et dans son identité par la Bosnie que par le GATT.
Mais vous devez savoir que l'impulsion chez nos voisins d'Europe ne viendra pas seulement de l'extérieur. Les gouvernements n'ont pas toujours la force d'agir de leur propre initiative. Ils sont avant tout sensibles à la mobilisation de leurs peuples. Vous qui disposez, à travers un réseau européen, de puissants relais dans les opinions publiques, il faut vous mobiliser pour les mobiliser. Plus vous dénoncerez, comme vous le faites aujourd'hui, la passivité et le renoncement, plus vous rendrez intolérable aux peuples la situation d'aujourd'hui et plus vous créerez les conditions pour que soient acceptées des initiatives marquées par l'audace. Il vous revient autant qu'à moi d'expliquer sans cesse que la réalité politique peut parfois prendre les couleurs de l'idéal ou, tout simplement, de la conviction. Défendre les Droits de l'Homme, même lorsque l'on ne se sent pas menacé, c'est peut-être la meilleure façon de s'éviter le désagrément et le déshonneur d'être un jour la prochaine victime. Nous pourrions ensemble paraphraser – pour la Bosnie – la terrible affirmation de Churchill, qui s'adresserait aujourd'hui à la communauté internationale toute entière : "Vous aviez le choix entre la honte et la guerre. Vous avez choisi la honte et vous aurez la guerre".
Je rappelle ici que je ne parle pas de la France qui, sur ce sujet, a été de façon souvent exemplaire à l'origine de pratiquement toutes les initiatives diplomatiques ou militaires.
Et nous comprenons tous qu'en Bosnie comme souvent ailleurs, la France ne peut agir seule. Vous appelez les militaires à mettre en œuvre des actions vigoureuses de restauration de la paix. Sachez que dans le monde instable de l'après-guerre froide, il se présente plus d'occasions d'intervention que nous n'avons de moyens disponibles. Chaque jour, à entendre les appels qui nous sont lancés, nous aurions de nouvelles occasions d'intervenir.
Il n'est pas dans mon intention de dire que, faute de pouvoir intervenir partout, nous ne devrions intervenir nulle part. Cet argument, utilisé par certains à propos de la Bosnie, est irrecevable et indigne. Il l'est encore plus à propos de la France qui fournissait jusqu'à ces jours derniers le premier contingent au monde de soldats de l'ONU. Je veux simplement dire, que face à ces défis nouveaux, nous devons réfléchir à nos priorités et leur adapter nos moyens. C'est ce que nous sommes en train de faire avec le Livre blanc sur la défense.
Sans anticiper sur ses conclusions, je dirai seulement que nos priorités s'orientent, autour de trois axes.
Le premier reste évidemment la défense du territoire national, c'est la mission fondamentale de nos armes.
Le second est la protection de nos intérêts et de nos alliés dans les zones où la France possède une forte implantation géopolitique, en particulier en Méditerranée et en Afrique.
Le dernier, mais il est inutile de vous dire que, pour moi, il ne le cède en rien aux deux autres, c'est la priorité européenne.
La tragédie bosniaque dans tout ce qu'elle exprime aujourd'hui de négation des droits de la personne est une insulte au cœur et à la raison des Européens. Elle bafoue à peu près tout ce que nous avons voulu construire depuis 1945 sur les ruines du nazisme. Les enfants pris pour cibles, les femmes violées, les Guernica hebdomadaires, les camps et les exécutions, le typhus et le scorbut, la famine enfin si nous acceptons tout cela, c'est que nous ne croyons plus à rien.
Cette tragédie – si besoin était – nous incite à créer dès maintenant les instruments d'une défense européenne : réactualisation de l'UEO et création de l'Eurocorps qui en sera le bras armé. Vous savez que, des trois missions qui sont confiées à cet outil naissant, l'une d'elles est humanitaire. C'est un signe. Non que la confusion que vous dénoncez se prolongera mais au contraire que la future défense européenne sera d'abord et avant tout orientée vers la protection de nos valeurs, celles de démocratie et celles, indissociables, de la promotion des droits de l'homme.
Voilà, Monsieur le Président, ce que je tenais à vous dire, je le fais comme l'un d'entre vous, sans arrogance mais sans faiblesse non plus. Nous savons tous, à travers notre débat, que ce qui est en cause c'est l'homme lui-même dans cette fin de siècle où se trouve de nouveau niée sa singularité, sa raison, son éminente dignité. Ce droit à être un homme que Médecins sans frontières défend sur tous les continents, nous continuerons de l'affirmer quoi qu'il arrive, contre vents et marées. Et les vents et les marées existent.
Il nous reste à retrouver dans cette action et dans cet engagement la belle définition que Sartre nous propose à la fin des "mots", et sur laquelle je souhaite conclure, en l'appliquant à chacun d'entre nous comme à chacun de ceux que nous aimerions sauver : "Un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui".