Texte intégral
Le devoir de convaincre
"On ferme !". Tel semble être le mot d'ordre qui guide le gouvernement sur l'immigration. Une immigration que le ministre de l'Intérieur veut "réduire à zéro".
L'objectif affiché est absurde sur le fond. En effet, qui peut, dans un monde ouvert, penser tenable la fermeture des frontières aux hommes alors que tout le reste : capitaux, marchandises, idées, produits culturels, continuerait de circuler ?
Qui pourrait imaginer le visage d'une France d'aujourd'hui, avec ses habitants, ses responsables politiques, ses sportifs, ses artistes, qui aurait réussi depuis un siècle à tenir un tel pari ? À l'évidence, personne, pas même l'auteur de la proposition.
L'objectif est aussi irréaliste, sur le simple plan du bon sens. Qui peut croire que la voie prise par les nouvelles mesures, construisant un mur de protection autour de notre récession pourra avoir l'efficacité recherchée ? Autant ne pas déplacer les problèmes par des effets d'annonce : la fiction de la fermeture totale des frontières en période de crise ne peut tenir lieu de politique.
À l'inverse, pas plus que le libre échange économique ne provoque un développement harmonieux au niveau du monde, la liberté totale de circuler et de s'installer n'engendrera pas une répartition parfaite des populations et des échanges entre elles.
C'est pour cette raison que nous sommes favorables à la maîtrise des flux migratoires. Elle requiert trois conditions. La première est que les procédures utilisées soient respectueuses de l'État de droit et des droits de la personne humaine. Il y a, aujourd'hui, une dérive inadmissible en cette matière. La seconde consiste à amplifier l'effort de coopération et de développement en direction des pays du Sud et de l'Est, pour que leurs populations trouvent des raisons pour y vivre et y travailler. La troisième est déterminante : les personnes régulièrement installées doivent être intégrées rapidement. Pour cela une politique plus hardie, mobilisant plus et mieux de moyens, doit être menée.
Assurer l'intégration, en créer les conditions, c'est accueillir et ne pas suspecter par des mesures, de fait discriminantes, ceux qui sont installés sur notre sol. C'est aussi ne pas mélanger les problèmes. Gérer les flux migratoires pour que les conditions de l'intégration soient les meilleurs possibles en est un. Un autre problème, sur un tout autre registre, revient à assurer la sécurité de tous et à faire en sorte pour cela que le respect de la loi s'impose à tous. C'est aussi une responsabilité publique fondamentale. Car laisser se développer l'insécurité c'est faire courir un risque à la démocratie et laisser le champ libre à ceux qui n'en ont que faire.
Désigner un bouc émissaire face à ces problèmes est tout aussi dangereux. Si cela flatte l'opinion dans le sens où elle a envie d'aller, cela fait courir le risque de développer l'agressivité de toutes les populations, celles qui sont désignées comme coupables potentielles aussi bien que celles qui se sentent agressées.
Traiter pour ce qu'il est, le problème de la sécurité des citoyens ne peut pas conduire à faire fi des principes qui fondent la démocratie et la République.
La complexité de ce ces questions ne peut souffrir la simplification et les slogans. Il nous faut, nous aussi, expliquer sans simplifier, pour que la population saisisse les vrais enjeux et ne laisse pas prise aux démagogues et aux règlements de compte. Nous ne pouvons plus témoigner, nous avons le devoir de convaincre.