Interview de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, dans "Le Journal du dimanche" du 19 décembre 1993, sur l'historique des négociations du GATT depuis son arrivée au ministère, intitulé "Mon GATT ? Un roman".

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Média : Le Journal du Dimanche

Texte intégral

"D'abord, on essaie de barbouiller les différentes délégations avec des sandwiches absolument immondes et de la bière tiède."

Prises de bec et nuits blanches, le ministre révèle les dessous de la négociation : la diplomatie comme vous ne l'avez jamais vue

Un homme heureux. Alain Juppé arbore un sourire qui ne trompe pas. Dans les salons du Quai d'Orsay flotte un air de bonheur depuis que s'est achevé le marathon du Gatt. Le patron de la diplomatie française se prête de bonne grâce aux questions du JDD, raconte les dessous d'une négociation gagnante. Sous le technocrate raide perce un homme plein d'humour que la période et la fonction révèlent. Le voici comme libéré. Quelques heures avant de répondre à nos questions, n'expliquait-il pas que, si on le lui demandait, il pourrait accepter de conduire la liste RPR-UDF aux élections européennes ?

JDD : La négociation vient de s'achever, vous l'avez suivie de bout en bout. On a envie que vous nous racontiez votre Gatt.

A. Juppé : Mon Gatt ? Oh ! la la ! Ce fut toute une aventure. Un vrai roman à épisodes. Avec ses moments forts, ses nuits blanches, ses prises de bec et ses succès. Tout a commencé lors de mon premier conseil des ministres européen à Bruxelles le 5 avril. Je venais d'être nommé depuis moins d'une semaine. Ça a vraiment été mon baptême du feu. Nos partenaires faisaient pression fortement pour qu'on en finisse avec Blair House en particulier.

JDD : Quelle était votre mission ce jour-là ?

A. Juppé : Gagner du temps. Je me retrouvais complètement isolé et totalement incompris. La plupart de mes collègues me demandaient, mais enfin, que voulez-vous ? Vous voulez faire échouer le cycle de l'Uruguay ? Quelles sont vos revendications, vos priorités ? etc. Bref, je n'étais pas très à l'aise. Je leur ai expliqué qu'il nous fallait du temps pour remettre le dossier à plat. On m'a donné un délai de grâce d'un mois. À partir de là nous avons mis en place toute une machine, en liaison avec Matignon et les ministères concernés. 

JDD : Avez-vous été surpris par la façon dont cela se passait ?

JDD : Au début, c'était policé, après il y a eu des moments de... franches explications. L'affaire était très complexe. Le commissaire européen, M. Brittan, un homme intelligent et habile, voulait conduire sa négociation sans qu'on lui demande de comptes. Il nous fallait donc à la fois convaincre nos partenaires que nos demandes étaient raisonnables et donc bétonner à partir de là une position européenne commune et faire comprendre à sir Leon qu'il ne pouvait pas batifoler tout seul, mais qu'au contraire il devait tenir compte du mandat qui lui était confié.

JDD : Quand vous êtes arrivé au Quai d'Orsay, que saviez-vous du dossier ?

A. Juppé : Nous savions vaguement ce qu'il y avait dans le préaccord de Blair House. Il n'existait pas de texte écrit de l'accord... Mais nous connaissions à peu près son contenu. Ce qui m'a le plus surpris, c'est l'absence totale de hiérarchisation des objectifs de la France. On avait dit non à Blair House, mais quoi à la place ? Rien ! C'est cela qui inquiétait nos partenaires. Ils ont commencé à nous prendre au sérieux quand nous avons dit : "Voilà les sujets qui nous tiennent à cœur." Nous avons construit un dossier qui n'existait pas. 

JDD : Avez-vous été nombreux à y travailler ?

A. Juppé : Entre les diplomates, la cellule de Silguy à Matignon, l'équipe de l'agriculture, du commerce extérieur, ça fait bien cent personnes.

JDD : À quel moment sentez-vous que cela commence à bouger ?

A. Juppé : Quand nous avons présenté notre premier mémorandum en mai. Pour montrer notre bonne volonté, nous avons décidé.de faire un geste : accepter ce qui était acceptable. Pour montrer que nous n'étions pas contre tout accord, mais pour un accord, "global, équilibré et durable". Il y avait sur la table le fameux dossier des oléagineux. La première étape que nous avons franchie, c'est l'acceptation de cet accord, qui était prêt. Première étape et première tourmente. En accord avec le Premier ministre, j'ai dit "oui" un mardi à Bruxelles. Quand on l'a su à Paris, on a interpellé le gouvernement à l'Assemblée. Émotion, agitation et le lendemain on me téléphone pour m'annoncer que ma permanence rue Caulaincourt a été peinte en jaune par le CNJA. L'enquête a abouti récemment. Il s'agit de deux responsables du CNJA... tout à fait extérieurs au XVIII arrondissement où il n'existe qu'un viticulteur, à Montmartre. J'ai retiré ma plainte.

JDD : Quel est le moment décisif pour l'accord entre les Européens ?

A. Juppé : Le 20 septembre. Nous avions demandé un conseil "Jumbo" qui réunit les ministres des affaires étrangères et de l'agriculture pour crever l'abcès de Blair House. Un autre grand moment ! L'objectif était, de faire accepter par nos partenaires l'idée qu'il y avait des problèmes et qu'il fallait reprendre la négociation avec les Américains. Jusqu'alors, la thèse qui prévalait était celle de Brittan, qui disait : "Ce n'est pas possible, les Américains ne veulent pas rediscuter." Et nos partenaires se résignaient au refus des Américains... Ce fut la réunion la plus dure. Le tour de table traditionnel a duré trois ou quatre heures, et les choses ont commencé à se nouer dans la soirée. Tradition bruxelloise. D'abord on essaie de barbouiller les différentes délégations avec des sandwiches absolument immondes et de la bière tiède. L'horreur ! Ensuite commence le "confessionnal". La présidence – belge à l'époque – convoque les délégations concernées une par une pour éviter les psychodrames. Le nœud de la négociation a eu lieu à trois heures du matin entre les Allemands Kinkel et Rexrodt d'une part, et de l'autre Lamassoure, Puech, Longuet et moi-même avec Brittan et Claess le président. J'avais préparé ce que je voulais retrouver dans les conclusions de la présidence. C'est là que j'ai eu une fameuse prise de bec avec Brittan : "Je n'ai pas besoin de mandat, je suis assez grand pour négocier", m'a-t-il dit. "Ça ne se passe pas comme ça ici, lui ai-je répliqué. Le pouvoir de décision, ce n'est pas vous, c'est nous. Donc vous aurez un mandat de négociation". C'est là que je l'ai un peu traumatisé. Il s'est énervé : "Il faut me faire confiance". Mais non, je ne vous fais pas confiance parce que je sais ce que vous avez déjà donné avec Blair House, lu ai-je pondu. Il a fini par caler ! Les Allemands m'ont soutenu, et à 5 heures on est parvenu au texte que nous souhaitions. J'ai repris l'avion à 6 heures.

JDD : À ce moment, aviez-vous l'impression d'avoir gagné ?

A. Juppé : Oui. On a été accueilli en triomphateurs à Paris. Plus que mercredi dernier. J'avais prévu d'aller aux journées parlementaires de l'UDF à Issy-les-Moulineaux. Nous y sommes allés en délégation avec Gérard Longuet. C'était l'enthousiasme. Giscard nous a félicités, il était tellement content qu'il a parlé des "quatre ministres UDF". Aux questions à l'Assemblée, ça a été carrément du délire.

JDD : Et l'audiovisuel ?

A. Juppé : Le dossier est apparu plus tard parce qu'on avait réglé la question agricole. Et puis, il s'agissait d'un choix du Premier ministre qui voulait recadrer la discussion et montrer qu'elle avait beaucoup d'autres aspects que le seul volet agricole. Le 4 octobre, on est arrivé à définir une position commune sur les autres sujets.

JDD : C'était plus facile ?

A. Juppé : Oui, en matière audiovisuelle, personne n'avait rien à nous objecter. Notre dossier était en béton. Chacun pouvait en profiter. Et les Américains ont été là d'une telle maladresse, d'un tel impérialisme, qu'ils ont braqué tout le monde contre eux, y compris, le dernier jour de la négociation. Pour que Brittan vienne nous dire lundi dernier : "J'ai pu arriver à un accord avec Kantor, mais ce matin il m'a proposé trois demandes supplémentaires que je considère comme inacceptables. Je propose au conseil des ministres de les rejeter". M. Brittan !... Il faut dire que je lui avais téléphoné plusieurs fois le dimanche, que je lui avais fait porter une lettre et que Toubon veillait au grain !... On l'avait bien chambré.

JDD : À partir de quand les Américains sont-ils entrés réellement dans la négociation ?

A. Juppé : Après le 17 novembre, quand ils ont conclu l'Alena avec le Mexique et le Canada. C'était l'avant-dernière étape. Nous refusions de nous laisser mettre dans la seringue, où le 14 décembre au soir on nous dévoilerait tout d'un coup un accord en disant : c'est à prendre ou à laisser. Cela nous a permis de renverser un peu le climat en mettant les Américains sous les projecteurs.

JDD : Quand eut lieu le déblocage ?

La semaine dernière au conseil du 6 décembre. L'après-midi, Brittan nous a rendu compte de l'état des négociations et il a commencé à nous dire sur l'agriculture ça bouge. J'étais un peu au courant de ce qui s'était passé le dimanche, car le lundi matin M. Brittan m'avait appelé. Il avait été reçu par M. Balladur la veille et avait négocié par téléphone dans la nuit de dimanche à lundi avec Kantor. Mais sir Leon en est resté à un exposé extrêmement filandreux comme il en a le secret quand il ne veut pas dire les choses. Le conseil s'est interrompu ensuite vers 18-19 heures.

Nous sommes allés dîner dans un restaurant italien, nous avons mangé des spaghetti pomodoro au basilic et du prosciutto. Et Brittan nous a appelés au restaurant. Nous sommes partis avec Longuet et Puech le voir. Malgré nos ruses de Sioux pour déjouer la presse sommes passés par les sous-sols, les journalistes nous ont trouvés et, de guerre lasse, alors que Brittan l'après-midi avait dit "L'accord est conclu", j'ai répondu : "Pas du tout et c'est même inacceptable". Car je ne voulais rien dire avant d'avoir le résultat final des courses. C'est le B.A.-BA de la négociation. Puis nous sommes rentrés dans la nuit. Le matin, j'ai vu M. Balladur et je lui ai dit : "Maintenant je crois que nous pouvons accepter le volet agricole". Il m'a donné son accord. On est repartis pour Bruxelles où nous sommes arrivés à 11 heures, le Conseil avait déjà repris. Steichel a déposé son rapport écrit dans lequel il y avait tout ce que l'on sait sur le Gatt. C'est là que j'ai dit : "Sous condition qu'il y ait des garanties à Douze sur la jachère, on a fait des progrès, ce n'est plus Blair House, on a avancé. Nous avons les bases éventuelles d'un accord".

JDD : Alors, arrive le 15 décembre...

A. Juppé : C'est là que j'ai fait mon dernier coup de poker. J'avais monté un système avec Bazire (directeur de cabinet de M. Balladur) pour pouvoir prévenir le Premier ministre à la tribune. Mais je n'ai été fixé qu'à trois heures moins cinq. À Bruxelles, il y a eu une suspension de séance à l'heure du déjeuner. On a encore mangé des sandwiches congelés. La présidence belge a suspendu la séance pour confesser les Portugais qui voulaient imposer leur veto sur le textile. Sur les instruments de politique commerciale, il y avait eu un accord franco-allemand la veille, mais il fallait encore vaincre l'hostilité anglaise et néerlandaise. Alors là, ça commençait à s'agiter, j'ai eu un entretien franc avec Kinkel. Delors est venu me voir en me disant : "Il paraît que vous avez des contraintes horaires". Alors il est allé voir la présidence belge en la conviant à nous réunir tout de suite. On a repris à 14 heures. Mais comme les Portugais n'étaient pas revenus parce qu'ils consultaient Lisbonne, j'ai demandé un vote. Et là, je n'ai plus eu un poil de sec pendant quelques minutes parce que je me disais : si les Allemands me lâchent, je n'ai pas la majorité. Si l'on avait annoncé à 15 h 30 par une dépêche AFP : "La France battue à Bruxelles !" cela aurait fait un peu désordre. 

Finalement les Allemands ont marché, les Luxembourgeois qui flottaient les ont suivis et donc nous avons eu la majorité. Le vote a eu lieu à 15 h 15 mais j'avais compris dès 14 h 55 que c'était gagné et j'avais prévenu Bazire. Vers 16 heures, 16 h 15, c'était terminé. On s'est précipité dans l'avion. On a atterri à Villacoublay à 18 heures, c'était entièrement bouché. Pour une fois j'ai dit : allez on y va, on met le gyrophare. Mon chauffeur qui venait de faire un rallye à Madagascar m'a donné la plus belle sueur froide de ma vie, il roulait comme un fou. On est arrivé à 18 h 25 au moment où M. Balladur commençait à répondre aux orateurs.