Texte intégral
Je voulais vous dire quelques mots de notre réunion. Je voulais d'abord commencer par vous dire que je trouve souvent injustes et inexacts les propos selon lesquels l'Europe, face à la tragédie qui se déroule dans l'ex-Yougoslavie depuis des mois et des mois, est inactive. La seule grande puissance qui aujourd'hui essaye d'agir pour faire cesser la guerre, c'est l'Union européenne, je n'en connais pas d'autre. Et au sein de l'Union, la France, depuis des mois, a joué tout son rôle dans ce sens. Je ne referai pas l'histoire. Je voudrais malgré tout rappeler que, depuis le mois d'avril, nous avons joué un rôle déterminant dans le renforcement des sanctions à l'égard de la Serbie. Or, aujourd'hui, les sanctions sont le seul levier dont nous puissions disposer pour faire pression sur la partie serbe. Nous avons ensuite obtenu, vous vous en souvenez, c'était au mois de mai, la création des zones de sécurité, et on ne peut pas reprocher à la France le fait qu'elle n'ait malheureusement pas été suivie d'effets sur le terrain. Sur les 7 500 hommes nécessaires pour mettre en œuvre ces zones de sécurité, selon le secrétariat des Nations unies, seule la France en a dépêché sur le terrain un millier au mois de juillet dernier. Ensuite, ce fut l'initiative franco-allemande du 7 novembre, qui a donnée lieu à la lettre conjointe que Klaus Kinkel et moi-même avons adressée à la présidence belge, initiative franco-allemande reprise par l'ensemble de l'Union européenne et concrétisée le 29 novembre dernier par la conférence de Genève au cours de laquelle les trois parties concernées nous ont données leur accord pour discuter et négocier sur cette base.
Enfin, après les discussions qui ont eu lieu depuis le 29 novembre, il y a cette nouvelle réunion qui est une nouvelle initiative de l'Union européenne aujourd'hui à Bruxelles.
Je pense que nous ne pouvons pas accepter le reproche d'inaction ou de passivité qui nous est parfois adressé. Certes, ces initiatives successives n'ont pour l'instant pas abouti à ce que nous espérons de tout cœur, c'est-à-dire à la paix, mais ça n'est pas faute de notre part d'avoir tout essayé et de continuer à vouloir tout essayer.
Faut-il ajouter à cela la présence de nos soldats sur le terrain, la présence de nos organisations humanitaires sur le terrain et l'effort financier considérable qui a été fait par les pays de l'Union européenne, et par la France notamment, au chapitre de l'aide humanitaire ?
Que s'est-il passé aujourd'hui ? C'est de cela sans doute que vous êtes curieux, mais j'ai tenu à rappeler dans quel contexte se situait notre discussion
Nous avons progressé sur un certain nombre de points : pas suffisamment, et je le regrette, du fait de la rigidité des parties en présence, et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'on n'a pas senti autour de la table ce que nous nous attendions à sentir, c'est-à-dire une volonté manifeste d'établir la paix de manière urgente. Premier progrès : toutes les parties ont donné leur accord à une trêve de Noël qui devrait se marquer par l'arrêt des bombardements sur Sarajevo. Les représentants serbes ont, de ce point de vue, pris un engagement formel, l'engagement de laisser les convois humanitaires cheminer librement, et l'engagement, enfin, de laisser les Casques bleus accéder librement partout où leur mission les appelle. Premier point positif de cette réunion. Deuxième point positif : nous avons constaté que le consensus était désormais établi sur l'idée que la république à majorité musulmane au sein de la Bosnie Herzégovine devait obtenir un tiers, 33,3 %, du territoire total de la Bosnie. Vous savez que cela faisait partie du plan de l'Union européenne. Telle ou telle des trois parties l'avait accepté. Aujourd'hui, nous avons pu acter le consensus des trois parties sur cet objectif chiffré. Cela ne suffit pas, car s'il y a accord sur la quantité, il n'y a pas eu accord, hélas, sur la répartition qualitative de ces territoires, et nous avons donc demandé aux deux co-médiateurs de poursuivre avec les parties concernées les discussions dès ce soir et jusqu'à un accord sur la carte. Les parties ont accepté cette procédure.
Troisième point de satisfaction: des progrès ont été accompli en ce qui concerne la situation dans les zones croates sous mandat des Nations unies, ce que l'on appelle plus usuellement les Krajina, et aussi bien M. Tudjman que M. Milosevic nous ont confirmé leur accord sur le plan de l'Union européenne qui se décompose, vous le savez, en un modus vivendi, en des mesures de confiance débouchant sur un règlement définitif lors de ce que nous appelons les Conférences de Londres 2 et de Londres 3. Il y a donc accord sur ce point et accord pour finaliser le plus vite possible les engagements respectifs. C'est un troisième point positif.
Quatrième point, à moitié positif, à moitié interrogatif, si je puis dire: l'accès à la mer. Il a été confirmé que des facilités portuaires seraient données à la partie musulmane à Ploce et qu'un port sur la Neretva permettrait également la navigation fluviale. En ce qui concerne le choix entre Praulaka et Neum, il a été décidé de continuer à approfondir ces solutions; celle de Praulaka d'un côté présente certains avantages, mais l'inconvénient de n'être reliée à la partie musulmane que par une route de plus de 100 kilomètres. Il a été également convenu de poursuivre la discussion sur Neum. Là, l'Union européenne a marqué sa préférence pour l'accord qui a été conclu sur l'Invincible. Une autre formule, notamment une formule de condominium ou d'administration locale conjointe, pourrait être mise à l'étude.
Voilà pour les progrès réalisés, j'en ajouterai un cinquième, si ma liste est bonne Mostar. Dans une conversation un peu rude il faut bien le dire, au cours de laquelle il a fallu parfois secouer un peu le débat, les parties concernées ont confirmé leur accord pour que Mostar soit placée sous administration de l'Union européenne, étant entendu que la ville ne serait pas divisée.
Sur deux autres points en revanche, du fait de la rigidité de la partie bosno-serbe, les progrès que nous attentions n'ont pas été obtenus. Il s'agit d'abord de Sarajevo. M. Karadzic a refusé le mandat de l'ONU que nous avions proposé en attendant la définition d'une solution définitive. Il en a été de même sur la demande que nous avons formulée à nouveau d'ouverture de l'aéroport de Tuzla à des fins strictement humanitaires sous contrôle de l'ONU, de la FORPRONU, et avec, le cas échéant, co-contrôle des Serbes comme cela se passe sur l'aéroport de Sarajevo. J'ai été amené à protester contre l'obstination avec laquelle cette demande de l'Union européenne a été rejetée, alors que tout commande de réouvrir rapidement l'aéroport de Tuzla pour faciliter l'acheminement de l'aide humanitaire.
Voilà où nous en sommes. Des progrès, des progrès insuffisants, la volonté de poursuivre la discussion, l'obstination de l'Union européenne à continuer à jouer son rôle puisqu'elle seule aujourd'hui fait des propositions qui sont de nature à faire avancer les choses, et un très fort engagement, il faut bien le dire, de nos pays, en particulier de l'Allemagne, de la France, mais d'autres encore, pour essayer de faire en sorte que les forces de paix finissent par l'emporter dans ce drame qui nous traumatise tous. Voilà ce que je voulais vous dire de cette longue réunion d'aujourd'hui, qui marque, je l'espère, une nouvelle étape dans la direction qui pourra conduire à la paix.
Déclaration du ministre, Paris, le 24 décembre 1993
Le 22 décembre à Bruxelles, les douze ministres des affaires étrangères de l'Union européenne ont solennellement demandé aux belligérants d'arrêter, pendant la trêve de Noël, les bombardements qui meurtrissent Sarajevo et font chaque jour tant de morts dans la population civile, en particulier parmi les enfants.
Toutes les parties concernées – y compris MM. Milosevic et Karadzic – ont donné leur accord.
Je constate avec indignation qu'une fois encore la parole donnée n'a pas été tenue.
La barbarie avec laquelle on s'acharne sur cette malheureuse ville et la reprise des combats en plusieurs endroits de la Bosnie sont criminelles.
Malgré les efforts de médiation que l'Union européenne a déployés pour trouver une solution politique qui est à portée de main, malgré l'aide que nous apportons grâce à la présence courageuse de nos soldats et à l'acheminement de nos convois, les trois parties en présence – tout en faisant mine de discuter à Bruxelles ou à Genève – continuent leurs assauts sur le terrain.
Cette obstination et ce mépris pour la vie des populations sont plus que jamais révoltants. Il faut aujourd'hui clairement désigner les responsabilités.