Texte intégral
Rapport parlementaire sur la mafia en France
J.-P. Elkabbach : La Mafia menace-t-elle certains secteurs de l'économie en France ? Vous dites oui. Lesquels ?
F. d'Aubert : C'est un vrai danger pour la France, dans le secteur de l'immobilier et de l'aménagement au sens plus large, dans le secteur de la viande, dans l'école, dans le tourisme, dans le secteur financier. Tout cela ne vas pas sans l'implication des banques. Géographiquement, il y a des zones qui sont plus concernées que d'autres.
J.-P. Elkabbach : Lesquelles ?
F. d'Aubert : D'abord la Côte-d'Azur, car c'est proche de l'Italie, il y a Monaco qui n'est pas loin, Grenoble est sûrement concernée mais c'est un cas très particulier.
J.-P. Elkabbach : Et la Corse ?
F. d'Aubert : Il y a deux choses : les comportements mafieux de la part de groupes locaux qui existent en Corse. En Corse a été repéré à Cavallo, une petite île au Sud de la Corse, une tentative d'investissement de la Mafia au travers d'une société qui s'appelle la CODILE.
J.-P. Elkabbach : La Mafia aurait-elle déjà contaminé l'administration française, l'État ?
F. d'Aubert : Il y a eu des tentatives de corruption très fortes, notamment lors de l'affaire "Zaza" numéro de la Camorra, aujourd'hui en liberté provisoire.
J.-P. Elkabbach : ça n'a pas marché ?
F. d'Aubert : On espère que non, on n'en est pas sûr.
J.-P. Elkabbach : Quelle est l'attitude des maires, des autorités locales ? Ils sont au courant ?
F. d'Aubert : Il y a beaucoup de naïveté. En ce moment, il y a un grand besoin d'argent en France. Il y a les communes qui ont des projets d'aménagement, de golfs, de réhabilitation de centres villes, de réaménagement de logements, de zones d'habitation. Il y a des promoteurs immobiliers qui sont collés avec des programmes, des entreprises qui marchent mal, donc elles sont très vulnérables. D'un autre côté, il y a la Mafia qui a 500 milliards de francs à placer sur l'Europe tous les ans. Il y a une disproportion entre cette gigantesque quantité d'argent sale et des besoins d'argent. Ce qui fait que les gens sont parfois un peu naïfs ou imprudents.
J.-P. Elkabbach : D'autres pays européens que la France sont concernés ?
F. d'Aubert : L'Allemagne est beaucoup plus concernée que nous et la Belgique. L'Allemagne, car on a découvert qu'il y avait des familles de la Mafia installées dans des petites villes, comme à Mannheim par exemple ou en Bavière et qui étaient le centre de trafics internationaux.
J.-P. Elkabbach : Pourquoi "des familles de la Mafia" ?
F. d'Aubert : Vous avez 150 familles clans mafieux en Sicile sur une île qui fait 6 millions d'habitants. Il y a environ 10 000 mafieux noyaux-durs. Chaque famille, dans chaque village concerné, a très souvent des correspondants à l'étranger dans la diaspora sicilienne.
J.-P. Elkabbach : Vous avez cité Grenoble, "ville infiltrée par la Mafia" dit le rapport. Le maire RPR, votre ami Carignon est fou furieux et vous demande des preuves. Lesquelles lui donnez-vous ?
F. d'Aubert : On a interrogé des gens dans la Commission, ce n'est donc pas à moi de dire qui. Nous avons fonctionné sous le régime du secret le plus absolu dans cette affaire. Ce que je peux dire et qui est connu, c'est qu'un. Repenti célèbre, L. Messina qui s'est livré en septembre, quand la police italienne et la Commission anti-Mafia parlementaire italienne, lui ont dit : "est-ce que la Mafia existe à l'étranger à votre connaissance ?", a répondu : "oui à Grenoble, et là-bas il y a M. Pagano". Son nom était dans la presse bien avant qu'on en parle dans la Commission.
J.-P. Elkabbach : M. Pagano son adresse etc.
F. d'Aubert : G. Pagano existe. Ce n'est pas un mythe, il est dans les papiers de la police italienne. Messina a dit : "cet homme est le patron d'une dizaine", qui est l'unité de base de la Mafia installée à Grenoble.
J.-P. Elkabbach : Et cela suffit pour vous ?
F. d'Aubert : ça suffit pour alerter les pouvoirs publics, Carignon et les autres.
J.-P. Elkabbach : Cet argent, il provient de quoi, de la drogue ?
F. d'Aubert : Dans le cas de la Mafia, la drogue représente 30 %. Ce ne sont pas les meilleurs sur le marché de la drogue. En revanche, ils sont très forts sur les extorsions de fonds et les appels d'offres. C'est de là qu'ils tirent le principal de leurs revenus.
J.-P. Elkabbach : Le montant ?
F. d'Aubert : 500 milliards de francs en Europe.
J.-P. Elkabbach : Comment blanchit-elle l'argent ?
F. d'Aubert : C'est un système compliqué. Ce sont des gens sophistiqués malgré leurs airs rustres. Ils ont des experts, des juristes. Cela se passe en trois phases : l'endroit où l'argent est racketté ; l'endroit où l'argent est blanchi, c'est-à-dire transformé de monnaie illégale en monnaie légale. Il faut citer Monaco, Luxembourg, la Suisse. Enfin, l'argent est investi dans d'autres pays dans des secteurs normaux. 50 % du chiffre d'affaires de la Mafia est parfaitement légal. Une fois l'argent blanchi, il atterrit dans des pays normaux.
J.-P. Elkabbach : IL y a des complices.
F. d'Aubert : Il y a tout un monde, qui n'est pas seulement sicilien.
J.-P. Elkabbach : Que peut-on faire ?
F. d'Aubert : Sur Saint-Martin, il y a des douaniers, mais pas de bureaux de douane. Quand on sort de France, on doit déclarer toute somme supérieure à 50 000 francs. Le seul endroit où cela ne se passe pas, c'est quand on sort de Saint-Martin France vers Saint-Martin Hollande. Il n'y a pas de bureaux de douane là-bas.
J.-P. Elkabbach : Que fait-on à Monaco ?
F. d'Aubert : Il faut vraiment y faire le ménage. Actuellement, il y a 65 milliards de dépôts à vue dans les banques monégasques dont les trois quarts sont arrivés dans des valises. C'est sympathique pour notre balance· des paiements, si on n'est pas trop regardants.
J.-P. Elkabbach : Que suggérez-vous comme réaction anti-Mafia ?
F. d'Aubert : Il faut qu'il y ait une prise de conscience politique. Il faut avoir une politique pénale forte. Je suis pour une procédure inquisitoire plutôt qu'accusatoire.
J.-P. Elkabbach : Des tribunaux spécialisés ?
F. d'Aubert : Non, mais il faut un regroupement et faire comme le terrorisme. Quand il y a grande criminalité, on pourrait introduire le renversement de la charge de la preuve.
J.-P. Elkabbach : La Mafia a aussi un grand avenir en Europe de l'Est. Avez-vous reçu des menaces ?
F. d'Aubert : Non.
J.-P. Elkabbach : Quand C. Pasqua accuse les socialistes d'avoir un comportement mafieux, que pensez-vous ?
F. d'Aubert : C'est un peu exagéré. En Italie, il y a une compromission entre tous les partis politiques et la Mafia. J'espère que cela ne va pas déborder en France.
J.-P. Elkabbach : Les socialistes auraient-ils des comportements ou des liens avec la Mafia ?
F. d'Aubert : Ils n'ont pas de lien avec la Mafia. Le racket opéré par leurs bureaux d'études ressemble à un comportement mafieux.
J.-P. Elkabbach : Seraient-ils les seuls dans ce cas ?
F. d'Aubert : Ils ont une tendance un peu plus marquée que les autres.
3 février 1993
France 2
France 2 : Vous n'êtes pas allé trop loin ? A. Carignon et le procureur portent plainte.
F. d'Aubert : Eux m'étonnent. À l'origine, il y a les confessions d'un repenti célèbre, L. Messina, qui a parlé au mois de juillet. Quand on lui posait la question : où est la mafia en Europe ? Il a cité la Belgique, l'Allemagne, pour la France, uniquement Grenoble et dans le cas de Grenoble, il a cité le nom du patron de la décime, c'est-à-dire dix hommes de la Mafia, qui s'appelle G. Magano. Dans les coupures de journaux de Repubblica figurent régulièrement son nom. Quand on voit aujourd'hui le procureur qui dit : ils ont "foutu" en l'air une enquête, c'est vraiment une plaisanterie. Ce que je vois en revanche, c'est qu'il y a des procureurs qui sont prêts à faire la part belle à la Mafia. C'est lamentable d'arrêter l'enquête. Et puis quelle enquête ? Quand elle a commencé ? Nous, nous avons une lettre du Garde des Sceaux du 3 juillet 1992, nous sommes dans le cadre d'une commission d'enquête dont nous avons scrupuleusement respecté les règles, qui nous dit que sur les sujets que nous pouvons traiter, c'est-à-dire les sujets de la Mafia, il n'y a pas de procédures judiciaires en cours.
France 2 : Mais le rapport a été largement révélé à la presse, avant que vous ne le présentiez ce matin.
F. d'Aubert : Le rapport a été discuté en commission mardi dernier. Pendant cet intervalle de temps de cinq jours, il a été mis à la disposition des membres de la commission.
France 2 : Vous pointez du doigt également Monaco et l'île de Saint-Martin.
F. d'Aubert : Ce sont des endroits où l'on fait du blanchiment de l'argent. Il y a 500 milliards de francs qui sont investis tous les ans sur les pays d'Europe, venant de l'argent de la Mafia et des organisations criminelles. L'argent est prélevé essentiellement en Italie, beaucoup sur le trafic de drogue, beaucoup aussi sur les appels d'offres publiques. Après, il est blanchi dans des paradis fiscaux, comme Monaco qui a tout un système de sociétés extrêmement opaques où, il y a 150 milliards de dépôts à vue dans les banques monégasques. Ces dépôts ont augmenté de 40 % en l'espace d'un an et demi. Et puis il y a Saint-Martin, où se trouve, dans la partie néerlandaise de l'île, un mafieux célèbre Spadaro.
France 2 : Que préconisez-vous comme remède ?
F. d'Aubert : Il faut d'abord une prise de conscience. Les réflexions de Grenoble sont hallucinantes. A. Carignon dit : c'est l'honneur de ma ville qui est cause. Je comprends qu'il défende l'honneur de sa ville, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille qu'il défende systématiquement l'honneur de chaque citoyen de sa ville. Il y a des mesures à prendre : le renforcement du code pénal, l'introduction du délit d'association mafieuse, peut-être un jour de renversement de la charge de la preuve, une meilleure organisation, une coordination entre les polices et avec la magistrature, la création de structures inter-régionales spécialisées.
France 2 : La police italienne a arrêté quelques grands de la Mafia. Il y aura des effets en France ?
F. d'Aubert : Sûrement. Ils arrêtent des gros légumes de la Mafia. Il y a simplement un décalage entre l'importance des gens arrêtés et la faible importance des sommes saisies à l'extérieur. La Mafia est extraordinairement riche.
22 février 1993
Le Quotidien de Paris
Autres questions gênantes posées par le président de la commission anti-Mafia
Le députe UDF de la Mayenne, François d'Aubert, vient de publie-le livre "l'Argent salé" (chez Plon), sur les liens entre l'argent douteux et l'establishment politico-financier. Il est aussi le président de la commission parlementaire anti-Mafia, dont le rapport, récemment rendu public, citait le nom de Giacomo Pagano, comme faisant partie d'une petite tête.de pont de la Cosa Nostra à Grenoble. Interrogé par le Quotidien François d'Aubert donne son sentiment sur l'annonce de l'expusion·de Giacomo Pagano. Il pose également trois, questions au sujet du-permis de séjour qu'a pu obtenir Pagano, en 1991. En dépit de l'arrêté d'expulsion qui le frappait, depuis 1980.
Le Quotidien : La commission anti-mafia que vous présidez avait évoqué le nom de Giacomo Pagano ce qui avait provoqué un concert de protestations à Grenoble. Aujourd'hui son expulsion vous donne-t-elle raison ?
François d'Aubert : Il s'agit du dénouement provisoire d'une affaire qui a effectivement été soulevée, à partir d'informations sérieuses, par les membres de la commission anti-Mafia, et par son rapporteur, Bertrand Gallet. Notre travail s'est voulu consensuel, sans aucun parti pris politique, puisque toutes les tendances étaient représentées au sein de la commission. Nous avons été très surpris par les réactions qu'a suscitées notre rapport à Grenoble, de la part de la municipalité et du procureur général, Michel Albarède. Nous n'avons pas compris les raisons d'un tel vacarme D'une part, les faits que nous évoquions, et le nom de Giacomo Pagano, Avaient, déjà été largement relatés par la presse italienne. D'autre part, si l'on s'appuie. Sur ce genre de patriotisme local, voire municipal il ne sera jamais possible de mettre à jour les réseaux de la Mafia et de lutter contre ce fléau, pourtant bien réel.
Le Quotidien : On a surtout reproché à votre commission de livrer en pâture à l'opinion publique des noms et des faits précis alors que vous n'aviez aucune qualité juridique pour le faire ?
F. d'Aubert : La commission parlementaire a voulu donner, autant que possible, des exemples précis sur l'implantation de la Mafia en France. Elle a estimé qu'elle avait le droit de citer des noms, dès lors qu'elle n'agissait pas à la légère et qu'elle s'appuyait sur des informations sérieuses et vérifiées. Mais nous avons souvent buter sur la législation pénale française, qui ne reconnaît pas, comme en Italie, le délit "d'association mafieuse". C'est pourquoi, la France est souvent une base de repli pour les membres de la Mafia. On en a encore la preuve avec le caïd de la Mafia Michèle Zaza, qui séjourne le plus tranquillement du monde sur la Côte d'Azur et qui n'a toujours pas été extradé par la France, alors qu'il est réclamé, à cor et à cri, depuis plusieurs années par les autorités italiennes.
Le Quotidien : Justement, dans le cas de Giacomo Pagano, comment se fait-il que la justice française se réveille-telle seulement maintenant ?
F. d'Aubert : C'est l'un des mystères du dossier. Pour ma part, je pose trois séries de questions aux autorités concernées.
1) Par quel miracle, Giacomo Pagano, objet d'un arrêté d'expulsion en 1980, à la suite de délits divers, s'est-il vu accorder une carte de séjour en 1991 ? Quelle autorité le lui a accordé ? Pour quels motifs ?
2) Comment se fait-il que, selon mes informations, Giacomo Pagano ne figure pas sur la liste des Italiens en France t'elle qu'elle a été établie par le dernier recensement ?
3) Lorsqu'il a été repéré puis expulsé, Pagano était semble-t-il en villégiature chez l'un de ses proches, près de Nice. Cela veut-il dire, comme beaucoup le craignent que la Mafia a jeté son dévolu sur la Côte d'Azur ?
Le Quotidien : L'avocat de Giacomo Pagano, Me Georges Rossetti, se déclare "ahuri" par l'annonce de l'expulsion de son client.
F. d'Aubert : Je lui renvoie la balle en lui demandant comment il compte être payé. Pagano, selon ses propres déclarations, est un chômeur sans ressources, qui pointe aux Assedic. Je m'étonne qu'un demandeur d'emploi aussi démuni puisse s'offrir les services d'un des ténors les plus réputés du barreau de Grenoble. Avec quel argent ?