Déclarations de M. François Léotard, ministre de la défense, sur la coopération franco-allemande en matière militaire et son rôle pour renforcer la responsabilité politique de l'Europe, Dresde et Paris le 3 décembre 1993.

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Circonstance : Commémoration du 30e anniversaire du Traité de l'Elysée à Dresde (Allemagne) et à Paris le 3 décembre 1993

Texte intégral

Monsieur le ministre de la Défense, mon cher collègue et ami,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et Messieurs,

Vous venez, cher Volker Ruhe, de retracer avec une grande clarté l'histoire et le développement des relations entre la France et l'Allemagne, telles que le traité de l'Élysée de 1963 et ses trente années d'accomplissement en commun les illustrent. Wege zur Freundschaft : les chemins de l'amitié. Voilà bien une démarche et un résultat exemplaires. Comme l'est cette belle exposition qui les retrace et que nous avons conçue et réalisée ensemble, ici à Dresde, au Musée d'histoire militaire et à Paris, au Musée de l'Armée.

Que nous puissions, trente ans après le traité franco-allemand, non seulement vivre, nous défendre, exister et peser ensemble sur la scène européenne mais bien plus penser ensemble notre passé est, je le crois, une exceptionnelle preuve du caractère de nos liens. Richelieu avait coutume de dire "qu'un pays n'a pas d'amis. Il n'a que des intérêts". Nos deux grandes nations ont un passé militaire glorieux. Elles se sont souvent affrontées, sur les champs de bataille dans l'histoire tourmentée de notre vieux continent. Elles parviennent, ici, à écrire l'histoire non seulement ensemble, mais de la même façon, avec la même plume, avec le même regard et le même cœur. Nous nous sommes éloignés de nos seuls intérêts, nous avons dépassé l'amitié ; nous devons aujourd'hui avoir le courage et la force de parler de fraternité. Je l'avais dit à Mühlheim "Brüder Zu Werden".

Je le redis, ici, à Dresde. Dans l'ancienne capitale des rois de Saxe. Dans cette ville qui fut au XVIIIème siècle une des quelques cités-phare du mouvement que l'on appelle, en France, les Lumières et que vous nommez, chez vous, du très beau mot d'Aufklärung : l'illumination, l'accession au beau, au juste, au vrai. Weimar – et GOETHE – ne sont décidément pas loin de Dresde !

Cette ville a été doublement et durement meurtrie par l'histoire, en 1945 et pendant les quarante-cinq ans qui ont suivi. La présence ici, au milieu de vous, des ministres allemand et français de la Défense dépasse, nous le sentons tous, le seul cadre – fût-il prestigieux – de cette belle exposition commune. Nous sommes, ici, en Allemagne. Au cœur de l'histoire et de la culture de votre patrie réunifiée. Ce jour n'est pas tout à fait un jour comme les autres !

Le 30 juin 1952 – cela fait plus de quarante ans ! – Raymond Aron s'adressait aux étudiants allemands de l'Université de Francfort. J'ai retrouvé ce beau texte. Il leur disait ceci "… rendre aux Allemands de l'Est le droit de choisir librement leur destin est un objectif commun à tous les Européens de l'Ouest, et non pas seulement un objectif de la République fédérale… une grande tâche (...) continuera de s'imposer : élaborer, sur le sol labouré par l'histoire de notre Vieux Continent, des unités supérieures, sans recourir aux procédés traditionnels des bâtisseurs d'empire… la communauté européenne (…), ce n'est pas le thème pour l'enthousiasme d'un jour, c'est le terme final de l'effort qui donne un sens à une vie".

Souvenons-nous ici et aujourd'hui des instructions que rédigeait en 1756 le cardinal de Bernis à l'intention de Choiseul qui partait pour négocier à Vienne : "il faut tout prévoir et ne pas tout craindre". Nous le savons l'intelligence n'est rien sans le caractère. Que nous soyons réunis, ici à Dresde et dans quelques heures à Paris nous donne une belle leçon de lucidité et de maîtrise de nous-mêmes à laquelle doit répondre, pour confirmer notre espérance commune, une audace intellectuelle et morale. Ainsi le disait déjà le chancelier Kaunitz, familier de la cour des rois de Saxe : "Vieles wird nicht gewagt, weil es schwer erscheint ; vieles erscheint nur darum schwer, weil es nicht gewagt wird"(1)

(1) "Bien des choses ne sont pas tentées parce qu'elles semblent impossibles ; mais bien des choses ne semblent impossibles que parce qu'elles ne sont pas tentées".

 

Lundi 13 décembre 1993

Allocution de Monsieur François Léotard, ministre d'État, ministre de la Défense à l'occasion de la commémoration du trentième anniversaire du Traité de l'Élysée, à Paris, le 3 décembre 1993

Monsieur le ministre, cher collègue et ami,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et Messieurs,

Le 22 janvier 1963, dans la salle des fêtes de l'Élysée, Charles de Gaulle et Conrad Adenauer apposent leur paraphe sur l'un des textes les plus forts de notre histoire commune. Ce traité sur la coopération franco-allemande met fin à une période de trois quarts de siècle d'affrontements, de la guerre franco-prussienne à l'armistice de 1945, suivis de dix-huit années d'efforts communs et patients entrepris pour ce qui concerne la France, sous deux républiques successives.

Il s'inscrit, surtout, dans une histoire longue, tourmentée, exaltante et blessante à la fois où nos deux peuples se sont tour à tour affirmés, affaiblis et reconstruits, depuis qu'en 1648 les traités de Westphalie ont fondé l'équilibre de l'Europe sur des rapports de force.

Nous le savons, les clauses militaires du traité franco-allemand ne furent que partiellement activées. Pourquoi ? La réserve exprimée par le Bundestag, les réticences initiales des États-Unis, l'évolution du contexte européen, par la suite, l'expliquent en grande partie.

C'est ainsi qu'il fallut, à partir de 1982, relancer la coopération bilatérale-militaire. Ce fut l'institution d'une Commission mixte de sécurité placée sous l'autorité conjointe des ministères des Affaires étrangères et de la Défense. Pour élaborer, en commun, des concepts en matière tactique et stratégique, élément-clef de la coopération bilatérale.

Le processus mis en œuvre au début des années quatre-vingt aboutit à un réseau très dense d'instances bilatérales ; à une intensification des échanges de personnels ; à la conduite de manœuvres militaires de grande envergure. Pour l'orienter, une instance politique devint, alors, nécessaire. Par un protocole annexé au traité de l'Élysée fut donc créé, en 1988, le Conseil de défense et de sécurité franco-allemand. Son action, je peux le dire aujourd'hui, se révéla déterminante au moment des bouleversements qui affectèrent l'Europe à partir de 1989.

La mise en place de ce Conseil franco-allemand a bien été une étape décisive. Réactivation de la coopération en matière d'armements ; harmonisation des positions respectives en matière de désarmement et de sécurité en Europe ; travaux communs sur la création d'unités, par les deux pays, telle que la brigade franco-allemande.

Les concepts d'interopérabilité, de multi nationalité des forces, d'entraînement et de formation communs, sont devenus des réalités quotidiennes pour les nations de l'Alliance atlantique. Tout cela, à l'évidence, confirme les choix prémonitoires de la coopération franco-allemande.

La dimension européenne de cette coopération, favorisée à la fois par l'ouverture du Vieux continent et le relâchement de l'équilibre hégémonique qui pesait sur la souveraineté de l'Europe, a pu s'affirmer avec force. La lettre commune du Chancelier allemand et du Président de la République française, le 14 octobre 1991, sur l'Union Européenne, a inscrit la relation militaire franco-allemande dans le cadre de la politique de sécurité et de défense définie à l'échelle européenne.

La création du Corps européen en 1992 en est une belle illustration.

Ce nouvel ensemble donne un contenu concret à la notion de politique de défense commune tout en contribuant à la rénovation de l'Alliance, par l'affirmation d'un pilier européen. Elle marque une inflexion de la politique des deux pays. La France accepte de placer, dès le temps de paix, des unités importantes sous un commandement multinational ; l'Allemagne accepte d'affecter à une force européenne des forces de réaction aux crises qui sont le fer de lance de sa nouvelle politique de défense. Le Corps européen, qui représentera environ le tiers des forces à haute disponibilité opérationnelle de l'Alliance, sera un élément essentiel dans l'équilibre global des forces en Europe.

L'avenir de la coopération franco-allemande est donc largement garanti par les efforts poursuivis depuis 1963. Cependant, l'histoire nous enseigne qu'une mobilisation politique constante de nos deux pays reste nécessaire.

À ce titre, deux données m'apparaissent essentielles. La coopération militaire franco-allemande doit renforcer la responsabilité politique de l'Europe. Elle doit, aussi, contribuer à l'équilibre du couple franco-allemand.

La responsabilité de l'Europe dans le monde, notre responsabilité commune, à nous Français, à vous Allemands, nous font un devoir de renforcer la coopération politique européenne autour de valeurs communes. Le conflit dans les Balkans, où ces valeurs se trouvent quotidiennement bafouées, a donné lieu à une position franco-allemande, certes difficilement mais finalement convergente. L'éclatement de l'Europe occidentale sur un modèle de rapports de forces entre puissances a, ainsi, pu être, sur ce sujet, évité. Même si le drame et la tragédie demeurent, à nos portes, comme un reproche permanent.

En outre, l'équilibre du couple franco-allemand me semble être une donnée essentielle de la dynamique européenne. La France et l'Allemagne, qui poursuivent toutes deux la restructuration de leurs forces armées, ont décidé de mettre en commun des moyens qui leur permettront de renforcer leurs capacités d'action respectives.

Cet équilibre passe par les échanges de savoir-faire, relatifs, par exemple, à l'engagement extérieur autant que par une vision commune des futures structures de sécurité en Europe. Il passe aussi par une rationalisation de la coopération bilatérale en matière d'armements, élément-moteur d'une initiative européenne pour l'approvisionnement en matériels de défense. Cette coopération devra assurer à l'Europe la base industrielle nécessaire à la maîtrise des technologies cruciales pour l'avenir.

Un dernier point – mais de taille, assurément – l'Allemagne s'apprête, avec une prudence légitime mais dans la détermination, à assumer pleinement ses responsabilités de sécurité, y compris "hors zone". C'est là, à l'évidence, un élément-clef qui conditionne pour partie la crédibilité d'une "Europe de la Défense".

Notre coopération, Mesdames et Messieurs, s'inscrit ainsi dans l'histoire de notre continent. Comme le soulignait avec justesse Carlo Schmidt, l'un des meilleurs artisans du rapprochement franco-allemand de l'après-guerre : "… depuis mille ans, le problème France Allemagne détermine le sort de l'Europe. Le pouls de l'Europe c'est celui de ces deux peuples, qui tantôt s'attirent, s'embrassent, tantôt se repoussent et tentent de s'étrangler, mais toujours restent face à face, inséparables".

Cher Volker Ruhe, mes chers amis, nous avons accepté d'emprunter depuis 30 ans le même chemin. Mon seul vœu aujourd'hui c'est qu'il soit pour longtemps – et pour chacun de nos deux peuples – celui de la paix, celui de la fraternité, celui de l'espérance.