Interview de M. François Léotard, ministre de la défense, dans "Valeurs actuelles" du 6 décembre 1993, sur la difficulté d'acheminement de l'aide humanitaire en Bosnie, le souhait de voir appliquer les résolutions de l'ONU sur la violation des droits de l'homme, intitulé "Guernica chaque semaine"…

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Média : Valeurs actuelles

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Réunis à Genève depuis le 29 novembre, les Musulmans, les Serbes et les Croates ont accepté de reprendre les négociations sur l'avenir de la Bosnie. Dès le 29, ils signalent un accord garantissant la liberté de mouvement des convois humanitaires, autorisant "l'usage de la force" contre les éléments armés paralysant les convois. Mais les discussions se poursuivaient, âpres. Elles portent (depuis janvier dernier) sur le partage territorial et les garanties de sécurité que réclament les belligérants.

Près de 25 000 casques bleus tentent de faire appliquer les résolutions des Nations unies (49 à ce jour). Parmi eux, 5 900 Français. M. François Léotard, le ministre de la Défense, a prévu d'aller passer la veillée de Noël en leur compagnie, dans la poche de Bihac. Il confie à "Valeurs Actuelles" ses réflexions, en toute franchise, sur la situation en Bosnie. Ses propos sont aussi un message à l'adresse de nos militaires, confrontés, sur place, à un nouvel hiver de guerre et d'impuissance.

Valeurs Actuelles : Que peut-on faire aujourd'hui dans l'ex-Yougoslavie ?

François Léotard : Il n'y a pas de solution militaire. Il ne faut pas le laisser penser. Il ne peut y avoir que des solutions politiques, diplomatiques. À Genève où à Londres.

Valeurs Actuelles : Faut-il maintenir l'embargo sur la Serbie ?

François Léotard : Son effet commence à se faire sentir. Il faut être attentif à ne pas le lever trop rapidement et sans des contreparties réelles. Il a certainement ralenti la poussée serbe qui est à l'origine de la guerre. Il faut continuer à maintenir un niveau d'aide humanitaire sanctionné par la force si nécessaire. Les chefs de différents partis ont accepté, le 29 novembre à Genève, le passage des convois. Il faut donc assurer leur acheminement, y compris par la force, contre les éléments isolés, contre les chefs de bande, dans tous les cas de figure.

Valeurs Actuelles : Cela suppose des moyens supplémentaires ?

François Léotard : Avec près de 6 000 soldats, la France a déjà fourni le maximum d'efforts. Nous avons pris la décision de ne pas augmenter nos moyens humains ou matériels. Sauf si d'autres faisaient un effort significatif.

Valeurs Actuelles : Et s'il fallait ouvrir un corridor humanitaire à partir de la côte dalmate ?

François Léotard : J'estime, compte tenu des éléments qui m'ont été fournis par le général Cot, que c'est un minimum de 4 000 hommes supplémentaires qui serait nécessaire. Cet axe, entre la côte et la Bosnie centrale, n'existe pas. Pour faire passer les convois humanitaires là où ils doivent passer, dans les circuits actuels, les forces existent. Bien sûr, il serait souhaitable de les renforcer. À condition d'avoir la volonté politique de faire appliquer les résolutions actuelles de l'Onu. Il n'est pas nécessaire d'en voter d'autres.

Valeurs Actuelles : En clair…

François Léotard : En clair, un convoi humanitaire accompagné par des casques bleus ne doit pas et ne peut pas être empêché de circuler.

Valeurs Actuelles : Cela s'est déjà vu, ces dernières semaines…

François Léotard : Il appartient au commandement local d'évaluer la situation précise et de voir, en fonction du rapport des forces, s'il est possible de passer. Encore une fois, l'Onu ne peut pas continuer à être humiliée de cette façon. Et je souhaite que les commandements locaux puissent faire appliquer le droit international. Ou alors si c'est impossible, qu'on ne les mette pas devant des situations intenables. Reculer dans une situation de ce genre, c'est renoncer à l'application des résolutions de l'Onu. Il faut mettre un terme à cette succession de renoncements.

Valeurs Actuelles : Pouvons-nous nous engager, dans l'opération d'ouverture du corridor humanitaire, sans l'aide des Britanniques et des Américains ?

François Léotard : Non. Cette hypothèse suppose un engagement massif, avec les contingents britannique et espagnol. Sans accord de l'un ou de l'autre de ces pays, ce n'est pas la peine d'imaginer un tel scénario. Les Espagnols ont fait un recensement dans leur zone : sur la route de Mostar, il faut réparer dix-huit ponts. À chaque fois qu'ils en restaurent un, les Croates s'acharnent à le détruire. Nous travaillons sur l'hypothèse de la remise en service de l'aéroport de Tuzla. Il a deux pistes, il permettrait de desservir une partie de la Bosnie centrale. Le corridor humanitaire repose sur trois itinéraires : l'un part de Split, l'autre de Ploce, l'autre traverse une partie du Monténégro. Les trois se dirigent vers la Bosnie centrale. L'idée est de ne pas braquer l'attention des belligérants sur un seul itinéraire.

Valeurs Actuelles : Nos forces sont-elles suffisamment de moyens et les postures adaptées pour remplir leur mission ?

François Léotard : Pas systématiquement, pas partout. Mais nous avons renforcé un certain nombre de moyens. J'ai donné comme instruction, sous réserve de l'accord de l'Onu, que la force puisse être utilisée quand il y a obstacle et que cette force puisse tourner à notre avantage. Il ne s'agit pas d'envoyer nos soldats dans des impasses. La vérité, c'est que nous ne faisons pas la guerre, mais de l'accompagnement humanitaire ou de l'interposition.

Valeurs Actuelles : Le commandement de l'Onu est-il prêt à accepter une épreuve de force ?

François Léotard : Je l'ai demandé, et les choses peuvent progresser. Par exemple, pour la frappe aérienne : lorsque la demande en sera faite, la décision de première frappe sera prise par le secrétaire général de l'Onu. Pour être efficace, il faudra, ensuite, que le général Cot puisse en prendre lui-même la décision. Nous réfléchissons aussi au renforcement de la participation française à l'état-major de New York. Il y a, à ce niveau, une véritable carence non pas sur la qualité des hommes, qui n'est pas en cause, mais sur leur nombre très insuffisant devant l'ampleur des tâches. Le théâtre yougoslave n'est pas un succès pour l'organisation internationale. Nous voyons bien ce qu'il y a à améliorer.

Valeurs Actuelles : Quelle attitude adopter en Bosnie ?

François Léotard : Soit nous appliquons les résolutions de l'Onu, soit il faut bien tirer les conséquences de l'enlisement dans lequel nous nous trouvons. Il faudra le faire au printemps prochain, avec une concertation nécessaire. Je ne vois pas pourquoi on maintiendrait un statu quo humiliant pour l'Onu, qui fait perdre du crédit à l'Europe et qui, d'une façon ou d'une autre, atteint nos troupes. Nous déplorons déjà 250 blessés et 17 morts. Et je ne parle pas du coût financier. Peut-on poursuivre longtemps dans cette voie ?

Valeurs Actuelles : Les résolutions du Conseil de sécurité sont-elles aujourd'hui appliquées ?

François Léotard : Non. La situation sur le terrain et les difficultés d'application des ordres font que beaucoup de ces résolutions ne sont pas appliquées totalement. Il est prévu, en effet, que les convois humanitaires circulent librement. Ce n'est pas le cas. Il est prévu que des zones soient définies puis effectivement protégées. Nous ne sommes pas dans cette situation. Il est prévu qu'on ne survole pas le territoire de la Bosnie. On en est à plus de neuf cents survols, par des hélicoptères ou par des moyens légers.

Valeurs Actuelles : Neuf cents violations !

François Léotard : Oui, neuf cents violations ! En sachant que, dans beaucoup de cas, il est très difficile de les intercepter. Dans d'autres cas, il s'agit de vols sanitaires et il n'est pas question de les intercepter. Une résolution est une chose : des mots et des notions, débattus au sein du Conseil de sécurité. Mais leur application sur le terrain est extraordinairement difficile. Le décalage entre les résolutions du Conseil de sécurité et la situation sur le terrain s'accroît chaque jour.

Valeurs Actuelles : Nos hommes préféreraient se trouver dans une posture purement miliaire…

François Léotard : Ils sont là pour protéger des convois humanitaires, ce qui n'est pas la situation la plus facile pour un combattant. Les soldats que nous envoyons là-bas ne sont pas précédés par une déclaration de guerre, à qui que ce soit. Ils ont une fonction, pour l'essentiel, soit d'interposition, soit d'accompagnement. Mais pas de guerre, il n'y a pas de front. Les factions en face d'eux sont multiples, divisées, à l'intérieur de chaque camp. La comparaison avec d'anciens conflits (guerre du Vietnam, guerre d'Algérie) est fausse, Nous sommes dans une situation radicalement différente. Ni la France ni l'Onu n'ont déclaré la guerre à la Serbie. Il faudrait ne pas oublier les fondements juridiques de notre intervention.

Valeurs Actuelles : Nos soldats ont su s'adapter.

François Léotard : J'ai la responsabilité d'hommes el de femmes tout à fait remarquables. Ce qui est fait par les soldats français est à leur honneur. Depuis le modeste militaire du rang appelé jusqu'aux officiers généraux, en passant par les hommes et les femmes qui sont dans les services de santé. Leur action n'est pas inutile, car des milliers de vies humaines ont été et sont actuellement sauvées.

Valeurs Actuelles : Les contraintes que l'Onu s'impose sur place limitent singulièrement l'efficacité de nos troupes…

François Léotard : Nous avons dû exercer des pressions, progressivement, pour qu'un certain nombre d'armes puissent être utilisées par nos soldats. Le vrai problème est celui d'une communauté internationale, avec une multitude de nations, qui n'est pas toujours en prise sur les réalités militaires. J'ai demandé au général Morillon et au sénateur François Trucy de réfléchir à ce que doit être l'articulation d'une force nationale comme la nôtre au sein d'une organisation internationale comme l'Onu.

Valeurs Actuelles : Est-il encore possible d'agir efficacement dans le cadre actuel ?

François Léotard : Je crois que oui. Par exemple, il faut bien savoir qu'en deux endroits nos soldats protègent la paix et les populations. Dans Les Krajina de Croatie, à l'heure actuelle, nos forces évitent la guerre entre les Serbes et les Croates. Nos soldats empêchent en Krajina ce qui serait un vrai conflit frontal, avec des chars, des missiles et des avions.

Valeurs Actuelles : Le deuxième exemple ?

François Léotard : À Sarajevo. Si cette ville a aujourd'hui de l'eau, de l'électricité, du gaz et si la population n'est pas asphyxiée définitivement, c'est bien grâce aux soldats de l'Onu et notamment aux soldats français. La situation n'est pas satisfaisante. C'est un défi à tout ce que nous avons voulu faire depuis 1945. Un défi insupportable. Je suis convaincu que c'est, pour l'Europe, l'épreuve la plus rude, en termes de valeurs, qu'elle ait traversée depuis 1945. Si nous laissons se développer ce foyer qui peut gagner d'autres zones en Europe centrale et, pourquoi pas, en Europe de l'Ouest, nous aurons d'énormes difficultés politiques, militaires morales. Nous avons déjà une guerre civile en Irlande du Nord, nous avons les ligues en Italie du Nord, la tension au Pays basque, en Corse. Ces ferments de désagrégation ne sont pas du tout innocents. L'échec en Yougoslavie ne peut pas durer trop longtemps. On assiste là-bas à un Guernica hebdomadaire.

Valeurs Actuelles : N'est-ce pas exagéré ?

François Léotard : Toutes les informations qui sont les miennes et qui ne sont pas toujours publiques, tous les reportages de vos confrères montrent le caractère insoutenable d'une situation qui rappelle certains moments de la Seconde Guerre mondiale.

Valeurs Actuelles : Par exemple ?

François Léotard : Il existe plus de cent trente camps de concentration en Bosnie et des charniers par plusieurs dizaines. Des milliers de femmes ont été violées, des enfants pris pour cibles. Cela est insoutenable, inacceptable. Les déplacements de populations, les exécutions sommaires, les tortures, les privations de nourriture, le typhus, le scorbut ne sont pas des mots que j'invente. Ce sont des situations constatées par les organisations humanitaires et par nos soldats.

Valeurs Actuelles : Certaines zones vivent dans une paix relative…

François Léotard : Oui, effectivement, et parfois dans une paix totale. Quand elles sont jeunes par une population homogène ethniquement où quand elles ne sont pas un enjeu stratégique. Des parties entières de l'ex-Yougoslavie ressemblent à la Suisse. Mais il existe aussi des zones sur lesquelles on ne sait rien. Où depuis des mois aucun casque bleu n'a pénétré. Où nous savons qu'il se passe des atrocités.

Valeurs Actuelles : Disposez-vous d'éléments précis pour l'affirmer ?

François Léotard : Je reçois tous les jours plusieurs comptes rendus sur la situation. Nous entretenons une concertation très forte avec nos alliés, les Britanniques, le: Espagnols et les principaux contingents qui nous entourent. Nous disposons également des images aériennes, pour certaines installations…

Valeurs Actuelles : Quelles sont les zones où la situation est la plus catastrophique ?

François Léotard : Sarajevo bien sûr, Mostar, Vares, Brcko, les poches musulmanes de la Bosnie orientale (Srebenica, Zreska, Tuzla). Ce ne sont pas les mêmes noms qu'il y a six mois.

Valeurs Actuelles : C'est à dire ?

François Léotard : L'horreur se déplace. Vukovar a été une horreur. Dubrovnik a été quelque chose de honteux. Comme Srebrenica. Petit à petit, la carte de l'horreur se déplace. Demain, peut-être, on ne parlera plus de Mostar. Mais Mostar n'existera plus. Les capacités de résistance de la population musulmane auront été écrasées, comme cela a été le cas à Vukovar.

Valeurs Actuelles : Que reste-t-il de notre engagement dans l'ex-Yougoslavie ?

François Léotard : Il devait garantir le maintien de l'intégrité territoriale d'un pays reconnu internationalement, la Bosnie-Herzégovine. On peut aujourd'hui s'interroger à l'infini sur cette reconnaissance d'un pays dont certains nient la réalité historique. Mais c'est fait. Le deuxième objectif fut de protéger les populations civiles, les premières victimes du conflit. Cet objectif est en partie atteint. Nous voulons que la guerre s'arrête et que les hommes politiques responsables puissent s'entendre sur des cartes qui leur permettent de vivre en paix. Cet accord de paix n'est pas encore en vue. Avant plusieurs semaines… ou plusieurs mois.