Article de M. François Léotard, ministre de la défense, dans "Enjeux du monde" de juillet 1993, sur la problématique de la sécurité européenne, intitulé "construire une Europe de la sécurité".

Prononcé le 1er juillet 1993

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Média : Enjeux du monde

Texte intégral

En l'espace des quelques années qui suivirent le deuxième conflit mondial et jusqu'en 1989, l'Europe politique, diplomatique et militaire a été traversée de part en part par une véritable ligne de fracture, un peu à la manière de ce que les géographes appellent une faille et qui dissocie, en l'imprimant dans le sol et jusqu'au socle quelquefois, deux espaces jusque-là unis.

Sans équivalent ailleurs à l'exception de la péninsule coréenne –, deux dispositifs militaires se faisaient face, tels les éléments émergés de deux constructions politiques, économiques et sociales que tout opposait et malgré des périodes d'accalmies un peu abusivement qualifiées de "détente" pendant lesquelles, le plus souvent, l'Union soviétique augmentait son potentiel militaire, réévaluait sa capacité technologique, étendait son emprise idéologique et territoriale. L'Europe, on le voit bien, était à la fois un enjeu pour les deux camps et un théâtre de leurs affrontements possibles. Depuis la fin des années 50, ce théâtre était de surcroît nucléaire… Véritable paradigme autour duquel était pensée et organisée la sécurité européenne. 

Les mutations stratégiques que nous vivons depuis quatre ans se marquent d'abord par deux mouvements de reflux de troupes dislocation du Pacte de Varsovie et départ, partout en Europe centrale et orientale, des forces soviétiques ; réduction des forces occidentales et retrait progressif et partiel des armées américaines. La zone "centrale", où étaient concentrées les troupes de l'Alliance atlantique avec un point d'ancrage à l'Est de la Belgique et des Pays-Bas, redevient un espace militaire quasi banalisé.

Mais, en fait, le véritable changement est d'ordre qualitatif. Il revêt deux aspects fortement liés. C'est, d'abord, l'effondrement d'un mode de contrôle de la sécurité européenne, à l'Est. C'est, ensuite, la difficulté née du fait que le nucléaire, bien plus qu'un outil, était devenu de facto par sa place dans les rapports internationaux, par son rôle de régulation des relations et négociations entre l'URSS et les États-Unis d'Amérique une grille de lecture essentielle de l'ordre international, alors que cet instrument de lisibilité est, aujourd'hui, à la fois moins opératoire et peut-être insuffisant, en l'état.

Pourtant l'Europe qui émerge sous nos yeux nous semble familière. L'Europe centrale et orientale, danubienne et balkanique avec l'exception dramatique du conflit qui oppose les peuples croate, serbe et bosniaque retrouve sa place dans le concert des nations européennes. La géographie et la culture reprendraient leurs droits, ce que traduit l'usage sans doute excessif du terme de Mittel-Europa forgé au XIXe siècle par les géographes allemands pour désigner un espace quasi unifié par des pratiques et des traditions communes, au premier rang desquelles se trouvait la langue allemande, vecteur de l'influence allemande et figure emblématique de la Kulturnation.

L'idée d'une simple parenthèse refermée est cependant illusoire. Il ne s'agit pas d'un retour à l'ordre tel qu'imaginé par les vainqueurs de la deuxième Guerre mondiale, malgré le rôle irremplaçable d'une Organisation des Nations Unies qui dit et dira le droit. Et il ne s'agit sans doute pas davantage d'une simple extension à l'ensemble de l'Europe des institutions, filles de la guerre froide, l'Alliance atlantique et la Communauté européenne.

Certes, la démocratie est solidement implantée à l'Ouest du continent et exerce une influence quasi magnétique vers ces terres que Milan Kundera qualifiait d'"Occident kidnappé", mais l'ampleur de l'effort de reconstruction politique, économique et sociale freine la restauration de cet espace européen-là dans ses dimensions démocratique et culturelle. Il y a, en Europe, un centre de gravité démocratique, jusqu'à présent décalé à l'Ouest du continent. Et la démocratie ne s'impose pas avec la même cadence à mesure qu'on s'en éloigne.

Songeons aux années 1917-1920, de la révolution bolchevique à la guerre civile en Russie. L'Europe centrale et orientale était, alors, en proie simultanément à la guerre, à la guerre civile, au désordre économique, à l'anomie sociale et au vide politique. Partout à l'exception notable de la jeune république tchécoslovaque, fermement démocratique se substituèrent, dans un premier temps, aux régimes libéraux qui avaient succédé aux empires autoritaires, des systèmes politiques fondés sur la contrainte et la privation des libertés. Pour des raisons d'ordre intérieur, peut-être ; mais, surtout parce qu'un vide de sécurité était né de la disparition respective des empires russe, ottoman, austro-hongrois. Vide que les traités de paix signés en pleine tourmente en 1919 et en 1920 ne parvinrent pas même à concevoir, ni bien sûr à combler.

Comprenons donc qu'aujourd'hui les réticences occidentales à intégrer d'une manière ou d'une autre, et progressivement en tout état de cause ces pays qui rejoignent notre espace politique et culturel, se doublent, à l'intérieur comme à l'extérieur de ces États, d'un vide de sécurité assez comparable au vide précédent et qui permet la résurgence des tensions puis l'émergence des conflits.

Risques 

Il y a là une grande leçon qu'il nous faut tirer vite : la menace continentale s'estompe et devient difficile à définir. Elle se décline, désormais, sous la forme de risques pluriels et divers, et concerne désormais toute l'Europe, de Brest à Brest-Litowsk. Ce sont, à l'évidence, les conditions même de la sécurité en Europe qui subissent une mutation aussi profonde que celle qui nous fit passer, après 1945, de l'alliance dans la victoire à la défiance dans la guerre froide. Trois différences majeures avec la période qui a pris fin valent la peine d'être soulignées : d'abord, la notion de sécurité de l'Europe a évolué qui recouvre aujourd'hui celle de tous les pays européens sur le continent mais aussi vis-à-vis de l'extérieur et non plus restrictivement la sécurité des États de l'Europe occidentale ; ensuite, pour la première fois depuis 1945, une majorité de pays européens, au premier rang desquels la France, ne ressent plus de menace directe à leurs frontières, au moment où paradoxe la guerre est revenue, sur le continent européen lui-même, dans leur horizon à la fois proche et quotidien ; enfin, les pays de l'Europe occidentale ont de plus en plus tendance à concevoir la sécurité à commencer par la leur, mais non exclusivement tous azimuts à Copenhague en 1991, à Rome et à Oslo en 1992, l'Alliance atlantique a très explicitement reconnu qu'elle ne pouvait être indifférente à la sécurité des pays de l'Europe de l'Est.

Ces trois éléments sont d'autant plus marquants, que les risques nouveaux prennent des formes différentes et s'étendent à des espaces libérés par l'effondrement de l'empire soviétique : à l'Est, ce sont les risques politiques que traduit l'expression de Pierre Hassner "frontières, minorités, migrations", facteurs essentiels de troubles sans doute limités mais qui, opposant des États, donnent une dimension nouvelle à la sécurité européenne ; au Sud, instabilité et tensions régionales mettent à jour les menaces liées à la prolifération possible des armes chimiques et balistiques.

Dans ce contexte d'un ordre international relâché, l'Europe connaît une dynamique politique qui agit, à l'évidence, sur les conditions de sa sécurité. La porte de Brandebourg réouverte, il importait de répondre à la question allemande. Les difficultés économiques, les errements politiques, le trouble des consciences sont indéniables. Mais les craintes successives neutralisation, syndrome de Rapallo, retour de Bismarck ont été, pour l'essentiel, dissipées par la volonté du gouvernement allemand d'épauler et de réussir, en parallèle, l'unité allemande et l'unité européenne, que les accords de Maastricht ont confirmée et que l'entente et l'amitié entre Paris et Bonn ont, pour une bonne part, rendu possible.

À partir de cette victoire occidentale double victoire, peut-être, des Allemands sur eux-mêmes et des Allemands dans l'Europe se posent deux questions simultanées : les relations transatlantiques et la construction d'une Europe de la sécurité.

Relation transatlantiques

L'Alliance atlantique a protégé l'Europe occidentale pendant quarante ans. Elle s'inscrit dans la "culture de sécurité" des Européens. Elle fut aussi pourquoi le nier ? un vecteur puissant de l'influence américaine.

Aujourd'hui se fait jour aux États-Unis un sentiment diffus que la menace en Europe a pris fin, sentiment nourri de la concurrence économique entre alliés, conforté par la volonté réelle ou supposée de réduire un déficit budgétaire abyssal. Qui ne voit que les États-Unis pourraient envisager des priorités différentes de celles qui prévalaient lors des dernières années, selon lesquelles la construction sur l'espace de l'Europe occidentale d'une véritable puissance répondait, en même temps, à leurs intérêts bien compris ? Par exemple, empêcher la Russie de sombrer dans le chaos ou réaliser avec l'Allemagne ce que le président Bush appelait un "partnership in leadership", ou bien, enfin, proposer aux Japonais un "global Partner hip" – les deux expressions citées n'étant, d'ailleurs, pas identiques ni confondues.

Europe de la sécurité

Si les États-Unis voient dans l'Europe un partenaire plus qu'un rival, c'est donc vers une complémentarité entre les institutions existantes et qui ont, respectivement et éminemment, fait leurs preuves, – l'Alliance, l'UEO, la Communauté – que l'on peut et doit faire porter, légitimement, nos réflexions et nos efforts.

C'est l'essence même de la position française, le fondement de notre démarche dans la construction d'une Europe de la sécurité. Cette position et cette démarche ont d'ailleurs été facilitées par l'évolution de l'Alliance atlantique durant les deux dernières années : le pôle occidental a véritablement affirmé sa solidité en adaptant ses institutions, à Rome en novembre 1991 pour l'Otan, à Maastricht en décembre 1991 pour la CEE.

Crises

Le continent européen est donc bien le lieu de la sécurité européenne. Mais, de par leur proximité, ce sont les crises qui se déroulent aujourd'hui en Europe qui sont au premier rang de nos préoccupations : alors même qu'une architecture de sécurité européenne est encore en gestation, que bien des questions demeurent posées, c'est aux crises qu'il nous appartient, immédiatement, de faire face.

La croissance, en nombre et en volume, des opérations de maintien de la paix et de règlement des crises place la France au premier rang dans le monde de la contribution militaire de l'ONU. Mais chacun voit et chacun sait que des questions aussi essentielles que la définition des missions, la clarté du commandement, les mesures relatives au financement des opérations n'ont pas reçu encore de réponses qui satisfassent à la légitimité des actions entreprises pas plus qu'à l'efficacité des résultats obtenus. Si le courage ne manque jamais, ce qu'il faut rechercher ce sont donc des modes de gestion des conflits régionaux en l'espèce si l'on évoque la crise balkanique qui soient, à la fois, légitimes et efficaces.

Les efforts dans ce domaine sont rendus d'autant plus difficiles que, dans cette époque de transition, les forces armées sont soumises à des tensions importantes, prises en cisailles entre les missions nouvelles que l'on attend d'elles et les contractions budgétaires que connaissent tous les pays occidentaux dans le domaine de la défense.

Une conclusion semble donc se dégager, respectivement, de la situation nouvelle du continent européen, de la recherche légitime d'une sécurité pour toute l'Europe, des progrès accomplis dans la conception et la réalisation d'une architecture de sécurité des Européens avec le concours américain et de la nécessité de mettre en œuvre des instruments légitimes et efficaces de rétablissement et de maintien de la paix : la nécessité d'une initiative de défense européenne crédible dans un cadre de sécurité européen rénové.

Politique de la France

Le projet européen – il faut y insister – n'aurait, cependant, d'avenir que si les pays concernés consentaient pour leur défense les efforts financiers, technologiques et humains nécessaires. De même, la France devra déterminer ce qu'elle peut et doit accomplir seule et ce qu'elle choisit de réaliser avec ses alliés et dans le cadre européen. C'est, désormais, dans ce cadre problématique qu'il faut situer la démarche et l'action de la France : redéfinir notre participation à l'alliance – notre "politique atlantique" – et proposer une intelligence nouvelle des situations en matière de sécurité européenne.

La France a accepté l'élargissement des missions de l'Alliance atlantique. Prenant acte de l'évolution de l'Otan, elle a adopté une position ouverte en acceptant de participer aux instances politico-militaires de l'Organisation, dès lors que des opérations effectuées dans le cadre de ces nouvelles missions seraient envisagées. Il ne s'agit donc pas de reposer le vieux problème de l'intégration des forces, largement dépassé aujourd'hui, mais d'être présents là où nous estimons que c'est à la fois efficace et nécessaire.

Cette démarche suppose deux attitudes, complémentaires et cohérentes : participer au comité militaire pour les discussions relatives au maintien de la paix ; œuvrer pour que le Conseil atlantique s'en charge. C'est le meilleur moyen pour éviter que se constitue une "Otan à quinze" à laquelle personne ne gagnerait ; c'est, aussi, un pas, une affirmation d'un pilier européen de l'Alliance atlantique auquel chacun sait que la France est attachée.

Encore faut-il préciser et coordonner les missions de l'Eurocorps, des forces nationales, de l'Union de l'Europe Occidentale et du Pacte atlantique dans la gestion des crises. Alors et en fonction des obligations que lui dicte son statut singulier de puissance européenne à vocation mondiale, il restera à définir publiquement les moyens que la France entend consacrer à sa défense. En même temps, la France est en mesure de mener une réflexion et de mettre en œuvre dans trois domaines des méthodes d'action qui répondent, chacune, à des interrogations sur la sécurité européenne.

Coopération franco-allemande

La pérennité du couple franco-allemand est, à l'évidence, fondamentale. Elle est la base d'une véritable redéfinition des objectifs et des moyens de la sécurité en Europe. Mais la France et l'Angleterre partagent, aussi, bien des intérêts en commun seules puissances nucléaires du continent, seuls membres permanents du Conseil de sécurité, elles sont les seules nations d'Europe affirmant, en conséquence, un attachement à leur rang mondial. Dans le concert des déflations ayant marqué les budgets militaires, la France et l'Angleterre font figure d'exceptions relatives.

L'Angleterre s'interroge sur l'avenir des relations particulières avec les États-Unis et un courant favorable au Vieux Continent s'affirme plus nettement. Qui ne voit, après des initiatives bilatérales et des conversations encourageantes, la possibilité d'une concertation, trilatérale cette fois, avec les Allemands, sur les grands sujets de la sécurité européenne ?

Sécurité méditerranéenne

La France est, ensuite, bien placée pour conférer une dimension nouvelle à la politique européenne en Méditerranée. L'Europe est un cadre véritablement adéquat pour promouvoir une réflexion sur la sécurité en Méditerranée que notre pays pourrait mener en s'associant étroitement à l'Espagne et à l'Italie.

Europe orientale

Il est, enfin, dans l'intérêt bien compris de la Communauté de ne pas laisser durer trop longtemps ces pays de l'Europe centrale et orientale, danubienne et balkanique qui attendent des perspectives d'accords, d'associations et, à terme, d'intégration dans quelque cadre de sécurité. L'image de la France, pays des Droits de l'homme et de la culture politique devrait nous permettre, dans la concurrence, légitime, avec d'autres nations de l'Europe occidentale, de renouer avec une tradition de présence et d'amitié avec ces pays, signes et prémisses d'un cadre de stabilité du continent.

Ainsi, d'un pays dont on parle peu : puissante, peut-être isolée, l'Ukraine pourrait faire l'objet d'une attention plus marquée, fondée sur une grande fermeté dans le domaine nucléaire et une grande ouverture dans celui de la coopération militaire. Faut-il rappeler que l'Ukraine a une réalité culturelle, identitaire ancienne, que Voltaire évoquait déjà dans son "Histoire de Charles XII, roi de Suède" ? Qu'un rapport officiel du ministère des Affaires étrangères prônait une prise en compte de sa spécificité, dès 1734 ? Que Prosper Mérimée cautionna de son prestige le soutien de l'intelligence française à l'Ukraine, par un article du "Moniteur" de juin 1854 ? Pourquoi ne pas renouer avec une tradition française qui consiste à faire œuvre originale en attestant avec intelligence d'une sympathie active à l'égard d'un peuple injustement traité par l'Histoire ? Nous serions bien, en renouant avec l'Ukraine, dans la ligne de pensée d'une culture de l'Europe.

Culture de défense

Cette dernière remarque nous montre à l'évidence, s'il en était besoin, que les réflexions qui précèdent, pour nécessaires qu'elles fussent, ne sauraient suffire à rendre compte de la complexité de la problématique de la sécurité européenne telle qu'elle se pose aujourd'hui.

Le grand problème de notre temps réside, peut-être, dans l'abolition de la mémoire, dans la perte d'un passé dont on aurait tort de croire qu'il est, par nature, paralysant : cessons de prendre Paul Valéry à la lettre lorsqu'il déclare que l'Histoire est "… le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré".

De même que, dans l'ordre économique, nous manquons d'une culture de la récession qui s'impose pourtant à notre temps, il nous faut cesser de penser le monde en termes de fractures pour qu'émerge une "culture de la transition", période dans laquelle nous sommes entrés, probablement pour longtemps.

Réussir l'alliance de la détermination et de la lucidité : c'est bien à la raison essentielle qui consiste à réfléchir sans tarder sur la sécurité européenne, même lorsque le monde est devenu moins lisible et que "l'âme des peuples", comme aurait dit André Siegfried, s'impose à nous.