Interview de M. Jean-Louis Debré, secrétaire général adjoint du RPR, à Europe 1 le 26 octobre 1993, sur le conflit d'Air France et sur François Mitterrand.

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Média : Europe 1

Texte intégral

J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous pensez que le gouvernement a bien géré le conflit d'Air France ?

J.-L. Debré : Le problème ne se pose pas comme cela. Je pense que cela fait cinq ans que l'on aurait dû régler ce problème et qu'aujourd'hui le gouvernement recueille cinq ans d'inaction.

J.-P. Elkabbach : Vous savez que la dérégulation a été décidée pour le trafic aérien en 83 ?

J.-L. Debré : Tout à fait. Cela a commencé à cette époque-là, mais depuis cinq ans rien n'a été fait alors que dans d'autres compagnies on a pris un certain nombre de décisions. Bref, je comprends parfaitement l'inquiétude des salariés, leur volonté de faire que le pavillon l'Air France soit porté dans tous les pays du monde, et je dis que le gouvernement a pris conscience qu'il fallait un dialogue social, de la nécessité de revoir sa copie. Les choses étant ce qu'elles sont maintenant, il faut se remettre au travail.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que la nomination de C. Blanc est une bonne chose, même s'il n'est pas même bord politique que vous ?

J.-L. Debré : La question de la coloration politique m'est complètement égale. C. Blanc a une bonne réputation. Il a été un bon patron de la RATP. Je souhaite qu'il prenne cette affaire avec détermination, qu'il règle ce problème.

J.-P. Elkabbach : Est-ce qu'il faut accélérer les départs et les démissions des patrons des entreprises publiques ?

J.-L. Debré : Il faut mettre partout des hommes compétents, et lorsqu'on est à la tête d'une entreprise publique, on y est pas indéfiniment.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous avez des inquiétudes sur le climat social ? Les syndicats et en particulier la CGT découvrent que le gouvernement peut céder. L. Viannet dit que tout est possible désormais. Est-ce qu'il rêve ?

J.-L. Debré : Si monsieur Viannet rêve de mettre la pagaille, qu'il continue. Mais je crois que nous sommes dans une situation extrêmement difficile, et il faut que les salariés comprennent qu'aujourd'hui l'intérêt de la France, leur intérêt, l'intérêt de leur avenir, n'est pas de faire la grève partout, de bloquer le système économique, mais au contraire de permettre au gouvernement de passer cette phase difficile suite à un héritage que l'on connaît.

J.-P. Elkabbach : Vous lui demandez de ne pas mettre la pagaille ?

J.-L. Debré : Je lui demande d'être responsable et de ne pas avoir comme obsession la pagaille, mais d'avoir comme obsession l'intérêt de la France et l'intérêt des salariés.

J.-P. Elkabbach : Le Président de la République sur France 2. Plus cohabitationniste tu meurs ?

J.-L. Debré : Moi, F. Mitterrand sur France 2 hier soir, m'a fait penser à Raminagrobis, le chat le plus diable des chats de Lafontaine, qui faisait chattemite, qui était à la fois hypocrite et doucereux. F. Mitterrand ne fait que copier. Il a parlé du couloir humanitaire. Très bien. Mais c'est une idée qui a été lancée il y a plusieurs jours par A. Juppé qui a demandé à la présidence belge de la Communauté de réfléchir à ce couloir humanitaire. Alors, F. Mitterrand reprend cela à son compte. Il pouvait expliquer que c'était une idée du gouvernement et que cela n'était pas son idée. Dans l'affaire du GATT, F. Mitterrand apparaît comme ferme, et je l'approuve. Mais il y a quelques mois, je n'ai pas entendu dans la bouche de monsieur Mitterrand, cette fermeté. Quand son ami Delors a laissé les négociateurs signer cet accord, je n'ai pas entendu dans la bouche du président de la République une dénonciation du travail des négociateurs. Quand Monsieur Mitterrand dénonce les technocrates de Bruxelles, parfait, je l'approuve. Mais depuis dix ans avez-vous monsieur Mitterrand dénoncé les technocrates de Bruxelles. Bref, tout cela est un magnifique morceau d'équilibriste. Monsieur Mitterrand est plus préoccupé par sa sortie de l'histoire plutôt que de peser sur les événements.

J.-P. Elkabbach : Vous lui reprochiez cela ? 

J.-L. Debré : Non. Je considère que c'est une attitude normale de tout vieil homme qui termine son mandat.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous pensez que F. Mitterrand entrave l'action du gouvernement Balladur ?

J.-L. Debré : Pas du tout. Je crois que monsieur MITTERRAND essaye de se justifier à l'égard de l'histoire, de donner une bonne image de lui, d'apparaître comme un homme de conciliation alors qu'il a toujours été un homme de division. C'est lui qui a cassé le PC, qui a fait le FN, qui a cherché désespérément à briser l'union RPR-UDF. Il s'est conduit depuis 10 ans comme un diviseur, et aujourd'hui on arrive à l'époque où il doit apparaître comme un homme de conciliation et d'union.

J.-P. Elkabbach : Quand il a trouvé qu'E. Balladur a beaucoup de fermeté, que c'est un homme d'État, un honnête homme, qu'il défend ses idées, est-ce que vous trouvez à redire à ce portrait ? Qu'est-ce que vous y ajouteriez vous-même ?

J.-L. Debré : Je trouve qu'il a tout à fait bien vu. Pourquoi est-ce qu'il n'a pas fait venir monsieur E. Balladur plus tôt. Cela aurait évité les errements des gouvernements précédents.

J.-P. Elkabbach : Il a écarté la caricature que l'on fait de la première cohabitation et il rendu hommage aux qualités de J. Chirac. Cela vous a choqué ?

J.-L. Debré : J'ai trouvé cet éloge tout à fait normal. J. Chirac est un homme d'État et J. Chirac lors de la première cohabitation a permis à la France de retrouver une certaine stabilité économique qui n'a pas été suivie par la suite.

J.-P. Elkabbach : Sur les essais nucléaires, un mot...

J.-L. Debré : Il a travesti la vérité et il n'a pas été clair, dans la mesure où on sait très bien qu'aujourd'hui si on veut faire de la simulation nous avons besoin d'un certain nombre d'essais. Et si les Américains sont arrivés à faire de la simulation, c'est qu'ils ont fait plus d'essais que nous. Et tous les experts disent qu'il faut aujourd'hui quelques essais supplémentaires pour pouvoir être performant.

J.-P. Elkabbach : F. Mitterrand vous l'a dit : il vous aime.

J.-L. Debré : Moi j'aime les Français et j'aime F. Mitterrand. J'aime F. Mitterrand parce qu'il me fait pleurer. Je trouve qu'à la tête de la France on devrait avoir aujourd'hui un homme plus combatif, un homme plus désireux de sortir de la crise.

J.-P. Elkabbach : Balladur ou Chirac ?

J.-L. Debré : Chirac !