Interview de M. Roland Dumas, ancien ministre des affaires étrangères, à France-Inter le 14 octobre 1993, sur la négociation du GATT menée par le gouvernement.

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Média : France Inter

Texte intégral

A. Ardisson : Comment avez-vous entendu ou lu la déclaration du Premier ministre ?

R. Dumas : On peut en effet se poser la question. Le gouvernement de M. Balladur s'est placé lui-même dans une impasse dont il essaie de sortir. Une succession d'erreurs, de maladresses, de surenchères, un changement de pied de dernière minute, tout cela affaiblit une position diplomatique. On le voit bien, face à la détermination américaine, le gouvernement français tourne en rond. Or sur le fond des choses, il faut bien dire qu'un accord international est indispensable. Mais aujourd'hui, le gouvernement de la République a placé notre pays au bord d’une double crise. Une crise internationale grave qui risque de bloquer les perspectives de développement du commerce international et une crise européenne. Car nos partenaires ne comprennent plus. Ils ont encore présentes à l'esprit les déclarations de M. Balladur et des membres de la majorité d'aujourd'hui pendant la campagne électorale.

A. Ardisson : Une interprétation officieuse consiste à dire : « nous avons fait le premier pas, à vous de faire le suivant » ?

R. Dumas : C'est une interprétation mais ce n'est pas une vue objective des choses. La France est le dos au mur à la suite de maladresses qui ont commencé, du reste, avec le premier gouvernement de la cohabitation, lorsque MM. Chirac, Balladur, Guillaume et Noir ont accepté dès septembre 1986 que l'on isole le problème agricole de l'ensemble de la négociation du GATT. Le président de la République à Bonn avait posé les conditions de la négociation, globale, équilibrée et juste. De 1986 à 1988, le gouvernement Chirac a accepté une négociation sur l'agriculture seule. Cette négociation a abouti à l'accord de Blair House. La campagne électorale dernière a amené une politique de surenchère démagogique qui a laissé penser à nos partenaires que le changement de majorité, le changement de gouvernement, amènerait le gouvernement à plus de concessions. Or c'est le contraire qui s'est produit. Par rapport à nos partenaires européens et mondiaux, la France est dans une positions totale d'isolement. Ce n'est pas l'interprétation que vous venez de donner qui prévaut. Objectivement, dans le monde, la France apparaît comme l'empêcheur de conclure. Or cet accord sur le GATT est indispensable. Le monde est en crise. On cherche une relance. On veut lutter contre le chômage. L'une des solutions à tous ces problèmes est justement la relance de l'économie par l'augmentation des échanges et du commerce. Nécessairement un accord interviendra. Le plus tôt sera le mieux. Que faire aujourd'hui Confirmer la position de la France, négocier, avec l'idée d'arriver à un accord, la perspective de faire des concessions, d'en recevoir, mais d'en faire.

A. Ardisson : Si vous étiez en charge des Affaires étrangères aujourd'hui, quel est le discours que vous tiendriez ?

R. Dumas : Oui, c'est celui que je suis en train de tenir, mais je n'ai pas terminé. Je souhaiterais que la négociation se poursuive, comme nous l'avions fait du temps du gouvernement de P. Bérégovoy. Je suis quand même frappé d'avoir entendu hier M. Balladur faire un appel au soutien national en vue de cette négociation, ce qui est tout à fait légitime, en pensant qu'à la même époque, le propos était tenu par mon ami Pierre et que l'opposition s'y était refusée, se lançant dans une surenchère démagogique qui n'avait aucun sens compte-tenu de la difficulté du problème qui existait il y a six mois, comme elle existe aujourd'hui. Premièrement, négocier. Deuxièmement essayer d'arriver à un accord le plus tôt possible.

A. Ardisson : Le plus tôt possible, c'est le 15 décembre ?

R. Dumas : Cela pourrait être le 15 décembre. Si nos partenaires acceptaient le rapport d'étape, ce serait une bonne idée. Mais ce n'est pas accepté, donc ce n'est plus une bonne idée. Il faut donc poursuivre cette négociation sur le fond, essayer de trouver un accord et troisièmement rebondir sur la proposition qui a été faite hier par le chancelier Kohl. On n'a pas de raison d'attendre. Si aujourd'hui une possibilité de transaction existe, il faut la saisir.

A. Ardisson : Ça ne vous dérange pas qu'H. Kohl vienne à la rescousse pour sauver les meubles ?

R. Dumas : J'en suis très navré mais je ne vois pas aujourd'hui d'autre solution qu'une transaction de cet ordre conduite par une négociation d'un tiers, chef d'un État ami, car le gouvernement s'est placé dans cette impasse et ne sait pas comment en sortir. On voit bien ce qui se passe ces derniers jours, ça ne fait pas sérieux, ces changements. Il y a une semaine encore on disait qu'il n'y aurait pas d'accord sur une partie de la négociation s'il n'y a pas d'accord sur tout et quelques jours après on propose un accord partiel. Nos partenaires qui nous observent ne prennent pas tout ça au sérieux. En matière diplomatique il faut à mon avis avoir deux constantes à l'esprit : bien connaître ses forces, celles dont on dispose, et celles de ses alliés. Or le gouvernement a sous-estimé ces forces dans cette négociation.

A. Ardisson : Sous-estimé ou surestimé ?

R. Dumas : Surestimé ses forces, pardon ! Et sous-estimé également la capacité de résistance de nos partenaires. Ensuite, le gouvernement n'a pas vu l'ampleur de cette négociation qui est mondiale et pas seulement un tête-à-tête franco-allemand ou franco-américain, c'est une négociation mondiale. Ensuite, il faut choisir une ligne de conduite et s'y tenir. Ce qui fait la force aujourd'hui de la position des USA, en dépit du côté inacceptable, c'est qu'ils ne changent pas de cap et que dans cette négociation ils affichent toujours la même détermination. Or, le gouvernement d'E. Balladur a changé continuellement d'attitude donc c'est un grand désarroi dans nos rangs et je souhaite que le gouvernement s'en sorte du mieux possible.

A. Ardisson : Il y a un congrès constituant du PS à la fin de la semaine prochaine. N'avez-vous pas l'impression de jouer le dernier des Mohicans avec L. Mermaz ?

R. Dumas : Pas du tout ! nous sommes des éclaireurs au lieu d'être des derniers. Nous voulons au travers de cette motion, essayer d'éclairer un peu le débat. Nous ne voulons pas qu'il y ait un congrès dit constituant qui soit un congrès de faux-semblants et que ce congrès soit bouclé avant qu'il ait ouvert ses travaux.

A. Ardisson : Qu'apportez-vous de plus en tant qu'éclaireurs ?

R. Dumas : Nous voulons un débat de vérité. Où en sont les socialistes aujourd'hui après leur défaite ? Quelle est la réponse que le socialisme peut apporter à la société du XXème siècle et du XXIème siècle ? Que prépare le PS pour les années à venir et propose à la société française

A. Ardisson : Que dit F. Mitterrand ?

R. Dumas : Vous lui demanderez.

A. Ardisson : Ce que vous exprimez dans votre motion, ce n'est pas ce qu'il pense ?

R. Dumas : La motion exprime le point de vue des signataires de la motion.

A. Ardisson : Rien que cela ?

R. Dumas : Nous sommes tous imbus des événements qui ont marqué l'histoire de France des 12 dernières années et il serait bien désobligeant de ma part de passer sous silence le rôle éminent qu'a eu pendant cette période F. Mitterrand, d'abord comme responsable politique français, ensuite comme président de la République française.