Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale et de la culture, sur la scolarisation des enfants et la mise en place des cycles en classe de maternelle, le temps scolaire et la "semaine de quatre jours", Versailles le 6 juillet 1992.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Jack Lang - Ministre de l'éducation nationale et de la culture

Circonstance : Congrès de l'AGIEM (Association générale des institutrices et des instituteurs des écoles et des classes maternelles publiques) à Versailles

Texte intégral

4 points essentiels

1. La scolarisation des deux ans en maternelle

Une priorité

L'effort en faveur des zones fragiles (milieu rural) ou défavorisées (ZEP) doit être poursuivi et intensifié sous réserve que les conditions le permettent : locaux adaptés, matériels pédagogiques suffisants et variés, personnel spécialisé pour l'aide aux maitres.

Un assouplissement

La régie générale demeure le possible accueil à deux ans révolus au jour de la rentrée scolaire. Toutefois, si l'enfant atteint deux ans dans la période qui va de la rentrée au 31 décembre de l'année civile en cours, il peut être accueilli, dès ses deux ans, si les conditions précédentes sont réunies et si des places sont disponibles.

2. La mise en place des cycles de l'école maternelle

Une précision : c'est en grande section que s'amorce pour la majorité des enfants le passage du cycle des apprentissages premiers au cycle des apprentissages fondamentaux ; cette section appartient et continuera d'appartenir exclusivement à l'école maternelle.

Une conséquence : Si l'enfant atteint les compétences de fin du cycle 1 à la fin de l'année scolaire précédent sa dernière année à l'école maternelle, le conseil des maitres de cycle doit disposer de toute liberté d'appréciation pour déterminer la structure d'accueil la mieux adaptée à sa progression.

3. Le livret scolaire

Un rappel : La loi en fait une obligation.

Une indication : Il est de la responsabilité pédagogique des maitres de retenir la solution qu'ils jugent la mieux appropriée à un dialogue simple mais précis avec les familles. Le document élaboré par la direction des écoles et mis à leur disposition ne constitue qu'une proposition.

4. La semaine scolaire dite de "4 jours"

Un principe : existence d'un accord global entre tous les partenaires.

Deux conditions majeures :
- un rattrapage effectif et contrôlé sur le temps de vacances,
- l'organisation d'activités culturelles et sportives pour les enfants, le mercredi, avec la contribution active des collectivités locales et des associations.

Je voudrais tout d'abord vous dire mon plaisir d'être parmi vous, pour l'inauguration du congrès de l'Association générale des institutrices et des instituteurs des écoles et des classes maternelles publiques.

C'est pour moi l'occasion de saluer l'action des femmes et des hommes qui ont consacré toute leur activité professionnelle et une part de leur vie personnelle à l'éducation des enfants qui leur sont confiés.

Depuis plus de sept décennies, l'AGIEM a su accumuler et faire fructifier un capital d'initiatives et de savoir-faire irremplaçable, dans ce secteur-clef de l'Éducation. Car le temps que l'enfant passe en maternelle est un atout essentiel pour sa réussite future.

Mais de quel temps parlons-nous ? Car le temps est multiple. Il y a le temps des apprentissages, le temps culturel, le temps social. Ce qui est précisément le thème de votre Congrès.

Mais pour l'enfant, comme vous le savez tous, il n'y a qu'un temps qui vaille, et qui les embrasse tous : c'est le temps de sa vie.

1. Le Temps de l'enfant : l'entrée en maternelle

Un jour, le temps de l'enfant rejoint celui de l'école. C'est un moment parfois douloureux que vous tous et vous toutes savez accompagner et transformer en moment heureux.

Depuis 1887, les enfants peuvent être admis dans les écoles maternelles et classes enfantines dès l'âge de deux ans révolus. Où en sommes-nous aujourd'hui ? La quasi-totalité des classes d'âge à partir de trois ans sont scolarisées. C'est une magnifique réussite sociale, une réussite de l'Éducation nationale et de ses maitres.

Pour les enfants de deux ans révolus, des efforts significatifs ont été accomplis : leur accueil s'est développé en milieu rural et dans les zones très défavorisées (ZEP), c'est à dire là où il a été déclaré prioritaire. Ces efforts doivent être absolument poursuivis.

Mais il faut veiller à ce que cet accueil corresponde bien à ce qu'on attend de la maternelle, qui est – ne l'oublions pas – une école, c'est à dire qu'elle a une vocation pédagogique. Il faut également veiller à l'environnement nécessaire, qui suppose des locaux adaptés, des matériels pédagogiques suffisants et variés, un personnel spécialisé pour assister les maîtres.

J'ai demandé aux inspecteurs d'Académie d'assouplir les conditions d'entrée en maternelle des enfants qui atteignent l'âge de deux ans après la date de la rentrée scolaire. Celle-ci ne doit pas être un obstacle infranchissable. Si l'enfant atteint deux ans dans l'année civile, jusqu'au 31 décembre qui suit la rentrée, et si des places sont disponibles, il peut donc être accueilli dès ses deux ans, si la famille en a fait la demande, et si maire de la commune a délivré le certificat d'inscription.

2. L'aménagement du Temps scolaire

L'enfant une fois installé dans son école, vit désormais au rythme du temps scolaire. Or, je ne vous l'apprends pas, l'aménagement du temps scolaire est à l'ordre du jour. Après tout, notre école fonctionne selon un modèle hérité du dix-neuvième siècle. Les enseignements, les maîtres, les élèves ont changé. Le vieux cadre du temps scolaire demeure.

Il est grand temps que l'école épouse les rythmes des enfants, au lieu de leur imposer ceux des adultes. La Loi d'Orientation du 10 juillet 1989, qui a défini l'avenir de l'éducation dans notre pays, l'exige expressément. Il faut maintenant passer des principes aux faits.

On a coutume de parler du temps scolaire sous ses trois aspects : l'année scolaire, la semaine scolaire, la journée de l'écolier. Mais ces trois aspects sont intimement liés.

Une politique d'aménagement du temps scolaire doit les traiter de front, pour préserver leur unité profonde. Car celle-ci correspond à l'unité de la vie de l'enfant, qu'il faut respecter et préserver. Telle est ma philosophie en la matière.

Si l'on veut alléger la semaine, il faut donc allonger l'année scolaire. Mais il faut aussi repenser la semaine si l'on souhaite permettre à l'enfant de mieux vivre sa journée.

J'ai voulu ménager autant de souplesse que possible dans ce dispositif, pour que le temps de l'enfant soit en harmonie avec celui de son environnement.

Ainsi, l'organisation du temps scolaire doit être le produit des efforts conjugués des enseignants, des parents, et de tous ceux qui souhaitent mettre leurs compétences au service de l'École.

Dans le cadre du calendrier scolaire que j'ai arrêté la semaine dernière, les choix essentiels que devront faire les communautés éducatives portent surtout sur l'organisation de la semaine, et de la journée.

a) La semaine scolaire

Pour l'organisation de la semaine scolaire, les communautés éducatives, c'est à dire les personnes et les instances directement concernées, doivent élaborer un projet qui ait valeur d'engagement.

Là aussi, j'ai demandé aux inspecteurs d'académie, qui ont qualité pour prendre de telles décisions, d'examiner les propositions des conseils d'école avec attention et bienveillance.

Je tiens pourtant à ce que soient respectées quelques conditions essentielles.

Ainsi, je sais que l'idée de la semaine de quatre jours fait école… Mais il ne faudrait pas pour autant en faire la semaine des quatre jeudis ! La semaine de quatre jours n'a de sens que si :
- un accord global existe entre tous les partenaires,
- si un rattrapage effectif est prévu sur le temps de vacances, et s'il est, chaque année, contrôlé,
- surtout, si le temps du mercredi est réellement investi par des activités culturelles et sportives. Ce temps doit être pour l'enfant un temps de loisir, et non seulement un temps libre, c'est à dire vide. Il faut éviter également, dans certaines circonstances, que l'enfant ne se retrouve livré à lui-même, voire à la rue.

Je voudrais insister sur le rôle crucial que doivent jouer les collectivités locales dans ce contexte. Car le principe de la semaine de quatre jours n'a de sens que par leur participation active. Aussi, cet aménagement de la semaine doit être absolument subordonné à la signature d'un contrat impliquant les collectivités locales.

Les activités offertes aux enfants dans ce cadre donneront également aux associations complémentaires de l'enseignement public l'occasion de réaliser plus pleinement leur vocation.

b) La journée scolaire

Pour la journée scolaire, dont toutes les études démontrent l'importance pour l'enfant, de nombreuses expériences sont en cours, notamment dans le cadre des contrats ville-entant et des contrats d'aménagement du temps de l'enfant signés entre les collectivités locales et l'État, en l'occurrence le ministère de la Jeunesse et des Sports.

Ils concernent d'ores et déjà 2 200 000 d'enfants, pour 4 700 contrats au total. Je peux dire que dans la plupart des cas, les activités proposées rencontrent un franc succès. J'aimerais citer l'expérience menée à Hérouville Saint Clair, très judicieusement nommée "Rythmes n'Blouses", puisqu'on y expérimente des rythmes hebdomadaires et journaliers d'une grande variété, à la grande satisfaction des élèves.

Je souhaite, avec le ministre de la Jeunesse et des Sports, donner à cette politique de contrats une nouvelle impulsion, dès la rentrée prochaine. Toutefois, il me semble que nous pourrions aller plus loin :

C'est pourquoi je vais solliciter prochainement d'éminentes personnalités, spécialistes des rythmes biologiques, afin qu'elles me fassent des propositions concrètes qui puissent être appliquées très rapidement.

D'autre part. La réunion des deux ministères de l'Éducation nationale et de la Culture doit être l'occasion d'amplifier et de compléter le système des contrats ville-enfants, et des contrats d'aménagement du temps de l'enfant.

Enfin, Les travaux présentés au cours de ce Congrès apporteront certainement à l'édifice commun une pierre que nous ne saurions négliger : celle des professionnels de l'éducation des petits !

3. La place et le rôle de l'école maternelle

En plus d'un siècle d'existence, la place de l'école maternelle dans l'institution scolaire s'est constamment affirmée. Je n'hésiterai pas à le dire, l'école maternelle marche bien !

Mieux, elle est désormais un élément de fierté nationale : c'est incontestablement la meilleure du monde.

Il y a de nombreuses raisons à ce succès. Je crois qu'avant tout, l'école maternelle se caractérise par l'attention particulière qu'elle porte à la vie, dans ses manifestations les plus heureuses.

a) L'école heureuse

Certes, la petite enfance est un âge d'or. Les mauvais plis ne sont pas encore pris, la course à la réussite n'est pas encore commencée. Les enfants sont plus libres, plus disponibles, plus ouverts. Pourtant, vous le savez mieux que personne, faire de l'école maternelle une école heureuse ne coule pas de source. Ce souci du bonheur des enfants est aussi un effort constant.

b) Les apprentissages

Car pour être heureuse, la maternelle n'en est pas moins une école. Par-là, elle se distingue sans ambiguïté des autres lieux d'accueil des tout-petits, tels que garderie, crèche, jardin d'enfants. Les apprentissages y sont aussi fondamentaux que ceux de l'école élémentaire. L'école maternelle se doit d'assumer cette réalité, et je sais pouvoir compter sur celles et ceux qui, comme vous, partagent cette exigence.

Il n'est pas nécessaire pour autant d'aborder de manière systématique et prématurée certains apprentissages et certains enseignements. Car seuls quelques enfants pourraient peut-être y trouver profit.

Dès lors, c'est bien en grande section que s'amorce pour la majorité des enfants le passage du cycle des apprentissages premiers au cycle des apprentissages fondamentaux. Cette grande section est le couronnement de l'école maternelle. Elle appartient et continuera d'appartenir exclusivement à cette école.

La politique des cycles est désormais bien en place. Elle rencontre une forte adhésion parmi les enseignants, même si un certain désarroi a pu se faire jour face aux responsabilités nouvelles que les maîtres ont dû assumer.

Mais je suis bien conscient que la question de la grande section reste un point délicat du dispositif. Il est délicat, parce qu'il est essentiel : là se situe la charnière entre la maternelle et l'école élémentaire. Une réflexion plus approfondie sur le sujet me semble donc nécessaire, étant entendu qu'il n'est pas question de remettre en cause l'identité de l'école maternelle, encore moins d'en faire un simple cours préparatoire de l'école primaire.

Bien au contraire, je pense que l'école maternelle, par son éclatante réussite, peut servir de modèle pour l'ensemble du système éducatif.

Car je vois encore une raison à cette réussite : il existe une profonde unité entre l'enfant, son enseignant et la démarche éducative qui les rassemble. La maternelle voit dans l'enfant une personne pleine et entière. Sans morceler son activité, elle propose à l'enfant un apprentissage dans tous les domaines du savoir, de la culture, et tout ce qui peut faciliter son rapport au monde. Car il existe une unité du monde, comme il existe une unité du savoir, une unité de la personne. La suite des études, la pression des spécialisations, la vie même nous fait parfois désapprendre cette réalité. Mais que serions-nous, si nous ne l'avions jamais apprise ?

c) Les maitres d'école maternelle

Il existe réellement en maternelle un bonheur d'enseigner, un bonheur d'apprendre. Ce n'est pas un hasard. Et j'aimerais saluer ici le talent – il n'y a pas d'autre mot – des maîtres qui sont les artisans d'une telle réussite.

Pourtant, l'histoire de votre association montre la lutte que vous avez dû mener pour obtenir l'égalité avec vos collègues de l'école élémentaire.

Désormais personne ne songerait à la contester, et je serais bien le dernier à le faire. Bien au contraire, j'entends accorder toute l'importance qu'elle mérite à cette variante du métier de professeur des écoles. À ce propos, cette nouvelle appellation de "Professeur des écoles" ne va pas manquer de poser à l'AGIEM un petit problème d'identité. Elle sera aisément résolue, je n'en doute pas !

Dans l'institution scolaire également, les choses ont changé, notamment pour la formation des enseignants, et en particulier la formation continue. Pour la première fois, de nombreux outils ont été élaborés avec eux, et pour eux.

Je voudrais simplement m'attarder un instant sur le livret scolaire. De par la loi, il est obligatoire. À l'issue d'un long travail associant des maîtres d'école, la direction des écoles a proposé un document de qualité. Je dis bien "a proposé". Il appartient aux équipes d'enseignants de retenir la solution qui leur paraît la meilleure : l'adopter, en choisir un autre, au besoin en élaborer un nouveau. L'essentiel, à mes yeux, réside dans la simplicité, mais aussi dans la précision du dialogue avec les familles.

À cet égard, les directeurs d'école, animateurs de ces équipes pédagogiques, ont un rôle éminent à jouer. Le contexte de leur activité a profondément changé, et nous sommes très attentifs à ce problème ; car ils ont beaucoup apporté, et apporteront sans doute beaucoup à l'école de la République qui, dans le nouvel espace européen, devra relever le double défi de la conservation de son identité, et de son adaptation aux changements.

Madame la Présidente, la haute qualité des personnalités qui ont accepté d'animer vos travaux garantit la portée de votre réflexion. Je souhaite une belle et pleine réussite à votre Congrès.

Je vous remercie.