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Témoignage Chrétien : Monsieur le président, on a l'impression que les États généraux des 2, 3 et 4 juillet se limitent à deux enjeux, D'abord une "thérapie de groupe" visant à épurer les erreurs du passé. Et ensuite la disparition ou non des courants. Partagez-vous cette impression ?
Henri Emmanuelli : Devant l'ampleur de la défaite du 28 mars, il était indispensable de donner la parole aux milliers de militants et sympathisants qui font le Parti socialiste. Ils ont dit sans complaisance à l'égard du gouvernement précédent, de leurs dirigeants mais souvent aussi à l'égard de leur propre attitude, sous forme écrite ou orale, leurs déceptions après les années de pouvoir, leurs espoirs aussi. Nous leur devions cela. On peut appeler cela "thérapie de groupe". Pour ma part, je préfère parler d'un indispensable travail collectif pour qui veut bien admettre le suffrage des urnes et préparer l'avenir.
Je pense en fait que les militants ne rejettent pas les courants. Ce qu'en revanche ils contestent à juste titre, c'est la caricature du jeu des courants qu'ils ont pu connaître, subir et dont ils ont été parfois aussi – il faut l'admettre – les otages, ces dernières années. Si les courants incarnent les idées, les militants restent attachés à cette forme de fonctionnement. S'ils deviennent de simples clans, ils les rejettent. Et cela ne dépend pas du mode de scrutin que nous choisirons dans le Parti. Cela dépend du comportement des hommes. La SFIO fonctionnait sur le mode du scrutin majoritaire avec les dérives que l'on sait. Le parti d'Épinay basé sur la proportionnelle a connu de grandes heures.
Témoignage Chrétien : Êtes-vous dans le même état d'esprit que Michel Rocard. À savoir : celui de faire une auto-critique, un mea culpa de la gestion socialiste. Si oui, selon vous, quelles ont été vos principales erreurs, vos manques ?
Henri Emmanuelli : Je pense que nous devons, sans pratiquer l'autoflagellation ou l'auto-dénigrement systématique qui constituerait une tentation ridicule au regard des incontestables avancées réalisées depuis 1981, opérer une analyse lucide de nos erreurs. Vérité d'évidence : notre principal échec réside en notre incapacité à maitriser l'évolution du chômage et à gérer les questions sociales. S'il est vrai que, contrairement à ce que disait la droite – avant les élections car depuis son arrivée au pouvoir, le bémol est de rigueur, – le chômage n'est pas un mal socialiste, nous n'avons pas forcément opéré les choix politiques et donc économiques qui auraient dû s'imposer à nous pour le combattre. Pour faire simple, je dirai que nous avons sacrifié au dogme du libéralisme économique, nous socialistes et avons été logique ment payés en retour. Paradoxalement, les socialistes ont perdu parce que l'économie de marché rencontre aujourd'hui ses limites !
Témoignage Chrétien : Parlementaire, comment conciliez-vous votre rôle d'opposant, en faisant notamment des contre-propositions aux projets gouvernementaux, et la relative absence d'alternative à la politique d'Édouard Balladur ?
Henri Emmanuelli : Il y a deux façons d'être aujourd'hui dans l'opposition. La première est de tenter de freiner autant que faire se peut la politique actuelle du gouvernement Balladur ou à tout le moins, puisque nous sommes une poignée à l'Assemblée, de faire prendre conscience à l'opinion des effets néfastes – parfois suicidaires comme en matière de déflation salariale – de cette politique. Nous avons été sanctionnés plus pour ce que nous n'avons pas fait que pour ce que nous avons fait. Je ne désespère pas que la droite soit sanctionnée pour ce qu'elle fait lois Pasqua, abrogation de la loi Falloux, privatisations, indépendance de la Banque de France, baisse des salaires, baisse de la protection sociale... Le dogme libéral est en marche. À nous d'expliquer ses méfaits. L'autre travail d'opposant est effectivement de construire une alternative. Sauf à considérer que le libéralisme économique, c'est-à-dire l'économie de marché comme crédo et le libre-échange comme arme, est le seul système viable pour nos démocraties, il y a une alternative. À nous de la rendre crédible.
Témoignage Chrétien : Au vu des États généraux locaux et départementaux auxquels vous avez participé, dans quel état d'esprit sont aujourd'hui les militants du PS ? Et quel est l'apport original des sympathisants dans cette dynamique des États généraux ?
Henri Emmanuelli : Je qualifierai l'état d'esprit des militants socialistes de pugnace et lucide. Pugnaces parce que malgré la défaite, malgré les critiques qu'ils reçoivent et qu'ils émettent, ils croient encore – j'ai été surpris par l'affluence dans les sections lors de la préparation des États généraux – à l'utilité de la Gauche et à la nécessité d'un Parti socialiste pour porter ses idées et ses idéaux. Lucides car l'expérience de la gestion gouvernementale nous a appris à rejeter les slogans faciles. À accepter les contraintes internationales en général, européenne en particulier, sur l'économie intérieure. Globalement, les militants socialistes ont l'esprit constructif. Les sympathisants ont apporté dans ce débat le recul que militants ou dirigeants nous n'avons pas forcément sur notre propre fonctionnement, la clarté de notre message et souvent de notre vocabulaire. Ils sont un apport sociologique important au sein d'un parti qui a eu ces dernières années tendance à se "technocratiser" et à "s'ossifier".
Témoignage Chrétien : Suite aux interventions de votre successeur à la présidence de l'Assemblée nationale, André Laignel déclarait que "la gauche aurait besoin de s'inspirer, non pas des solutions de Philippe Séguin, mais de sa démarche, d'être capable d'imaginer une autre politique et d'avoir le courage de la défendre devant les Français". Partagez-vous cette analyse ? Et, quel doit être, dès lors, l'attitude des socialistes et de la gauche pour répondre à cette exigence ?
Henri Emmanuelli : Je pense comme André Laignel que nous devons prendre des engagements fermes devant les Français. Quand bien même nous ne le voudrions pas, les prochaines échéances électorales nous l'imposeraient. Je crois qu'il nous faut travailler à des propositions dans une double direction : le frein au libre échangisme par la constitution d'une Europe protectrice ; et le développement d'une politique de transferts directs ou indirects seule susceptible, face à l'augmentation constante de la productivité, de lutter efficacement contre le chômage. Tout le reste, formation ou traitement social, ne constitueraient plus alors qu'autant de cerises sur le gâteau.
Témoignage Chrétien : Enfin, Monsieur le président, dans les semaines à venir, quelle doit être l'attitude du PS, s'il veut continuer à être l'élément moteur de la recomposition, à gauche, du paysage politique français ? Et, en particulier, avec qui doit-il envisager une stratégie d'alliance?
Henri Emmanuelli : Après les États généraux de Lyon aura lieu, fin octobre, le Congrès du PS puis, les États généraux de la Gauche. Nous devons parvenir à intéresser à notre démarche et pourquoi pas, à associer à nos travaux les autres composantes de la Gauche, qu'elles soient communistes, radicales ou écologistes. La question des alliances est à mon avis secondaire. Les élections partielles montrent, chaque dimanche, que la discipline républicaine avec les communistes, les radicaux, joue. Le travail parlementaire à l'Assemblée nationale s'effectue avec les députés communistes qu'ils soient orthodoxes ou non. Et je constate que la famille écologiste parvient difficilement à rester dans un no man's land politique qu'elle a cru devoir inventer en mars dernier et qui pour le moment la conduit tout droit aux déchirements. Il est temps de montrer que si la Gauche évolue, si les critères qui étaient les siens au début du siècle ont largement changé, il reste en France face à face, qu'on le veuille ou non, les porteurs du progrès et les conservateurs.