Texte intégral
I. – Intervention du ministre délégué à l'Action humanitaire et aux Droits de l'Homme
J'ai eu l'occasion de rencontrer la plupart d'entre vous, en juin dernier, lors de ma première conférence de presse.
J'avais alors défini mes priorités. Priorités géographiques : la Yougoslavie en faisait partie. Priorités thématiques : je vous avais dit que la protection de l'enfance ferait l'objet, de ma part, d'une attention toute particulière.
Je vous avais dit aussi que j'entendais avoir un rôle d'initiateur et de catalyseur afin de coordonner des actions trop souvent dispersées.
Aujourd'hui je vous retrouve, à la veille de mon départ pour Sarajevo, où je me rends avec le ministre délégué à la Santé, et je voudrais vous présenter deux actions :
1. Celle que nous menons avec Philippe Douste-Blazy en faveur des hôpitaux de Bosnie, et celle que mon ministère apporte aux écoliers de Croatie et de Bosnie, notamment à ceux de Sarajevo, à l'occasion de la rentrée scolaire.
Parlons d'abord de cette opération pour la rentrée des classes : nous acheminons cette semaine une quantité importante de fournitures scolaires dont les enfants de Bosnie et de Croatie sont démunis.
Nous envoyons 1 200 000 cahiers et autant de crayons. Là-bas, les écoliers n'en ont pas pour la rentrée scolaire. Vous dans savez qu'à Sarajevo les classes se font dans les caves ou les appartements. Je crois que de donner à ces écoliers les moyens d'écrire, d'étudier, de garder un lien intellectuel avec la civilisation et la culture, est aussi important pour leur survie que de leur donner à manger.
2. La seconde opération consiste à faire parvenir en Bosnie dix tonnes de matériels médicaux. C'est cette action que je vais réaliser avec Philippe Douste-Blazy. Il vous donnera lui-même, dans quelques instants, les détails sur cette collecte auprès des hôpitaux français. Pour ma part, dès à présent que je tiens à vous dire que cette mission est le résultat du travail de nombreux intervenants qui agissent dans cette opération comme de véritables partenaires d'une entreprise humanitaire. Il s'agit de trois ministères :
1. Le ministre de la Santé qui a pris l'initiative d'un appel aux établissements de santé français publics et privés. Je tiens à l'en remercier tout spécialement. Son appel a été entendu : les responsables du monde de la santé se sont mobilisés pour cette grande cause.
2. Le ministre de la Défense, qui a fait le nécessaire pour que l'acheminement des matériels se fasse dans des conditions d'efficacité et de sécurité. Ainsi par exemple, en Bosnie, le convoi sera escorté par la FORPRONU jusqu'aux hôpitaux destinataires. Je tiens à remercier le ministre de la Défense pour son aide et à saluer l'action, tout à fait remarquable en matière humanitaire, de nos soldats français sur le terrain.
3. Enfin, mon ministère, celui de l'Action humanitaire et des Droits de l'Homme auprès du ministre des Affaires étrangères, qui a assuré la mise en place et la logistique de toute l'opération et en garantira le suivi. Mes services ont notamment acheté le matériel d'accompagnement et prendront en charge l'entretien du matériel livré.
Nous avons entrepris cette action après avoir fait deux constats :
1. Les populations déplacées ou réfugiées en ex-Yougoslavie n'aspirent, bien souvent, qu'à une seule chose : le retour dans leur région d'origine.
2. Les évacuations de blessés ne peuvent être qu'une solution d'ultime urgence. Nous les menons lorsque c'est la seule façon de sauver des vies, et nous le faisons sans tapage médiatique.
Mais la France ne veut pas se contenter de jouer le rôle d'un SAMU international. Dans ce domaine, comme dans les autres, notre objectif est d'instaurer une véritable coopération technique sur le terrain avec les responsables locaux. Les médecins bosniaques sont compétents. Il ne s'agit pas de se substituer à eux, mais de leur apporter les moyens dont ils sont démunis.
C'est pourquoi je soutiens, dès le début, cette opération de collecte de matériel médical qu'a lancée le ministre délégué à la Santé. J'ai mobilisé mes services à Paris, mais aussi surtout, et vous le comprenez d'autant mieux que je vous reçois aujourd'hui au ministère des Affaires étrangères, j'ai mobilisé nos diplomates et nos humanitaires sur le terrain, à Zagreb, à Split, à Sarajevo. Je dois dire à nouveau que nous avons reçu le concours très efficace de nos militaires français qui ont grandement contribué à cette opération.
Vous comprenez donc que cette action s'inscrit dans le droit fil de l'action humanitaire de la France que je conduis, auprès du ministre des Affaires étrangères, depuis le mois d'avril. Mon action est d'ailleurs suivie au plus haut niveau du gouvernement je vous informe que le Premier ministre s'y intéresse personnellement et qu'il organise aujourd'hui un déjeuner de travail sur l'action humanitaire de la France, auquel je participe.
À ce jour, j'ai déjà affecté près du tiers des crédits dont je dispose à la seule Yougoslavie.
L'action humanitaire française a fait de ce pays, et spécialement de la Bosnie, son théâtre d'opération principal : par exemple, près de cent malades et leurs familles ont été évacués et sont soignés par la France, des blocs opératoires, des salles d'opérations et des équipements de radiologie ont été fournis par la France à Sarajevo, à Bihac, à Tuzla. C'est mon ministère qui a entièrement rééquipé, avec l'aide du bataillon militaire français de la FORPRONU, le Centre de surveillance épidémiologique de Sarajevo, évitant ainsi à cette ville de connaître des épidémies.
Après l'action que nous vous présentons aujourd'hui, les hôpitaux de Sarajevo, Bihac, Tuzla, Mostar, en tout une vingtaine d'établissements, seront équipés de matériels performants.
J'ajoute qu'il y aura, bien évidemment, un suivi à cette action : nous ne nous contentons pas de livrer du matériel. Des médecins français vont partir en Bosnie afin d'apporter, avec la coopération de nos diplomates et de tout l'appareil de l'humanitaire d'État, une assistance technique à leurs confrères bosniaques pour la mise en service du matériel.
Enfin, je n'oublie pas que je suis ministre non seulement de l'Action humanitaire mais aussi des Droits de l'Homme. C'est parce que c'est cette fonction que j'occupe recouvre ces deux aspects qu'elle a une dimension morale. L'action humanitaire et les droits de l'homme ont un seul et même objectif : rendre à l'homme sa dignité. C'est pourquoi, j'entends aider tous ceux qui s'efforcent, là-bas en ex-Yougoslavie dans ce climat de haine et de violence, de préserver la liberté de pensée et la liberté d'expression.
Lors de ce déplacement à Sarajevo, je vais donc rendre visite aux journalistes d'"Oslobodjenje", ce journal qui est le symbole de la résistance et du courage. Il vient de fêter le 15 septembre son 50e anniversaire. Il y a, au sein de la rédaction de ce journal, des Serbes, des Croates et des Musulmans qui travaillent ensemble. Leur sécurité ne cesse d'être menacée, comme celle de tout habitant de cette ville. Ils peuvent compter sur mon aide. Je leur ai déjà donné des moyens matériels pour publier leur message. Je suis prête à recommencer.
Par ailleurs, je recevrai prochainement à Paris, des journalistes en provenance de Serbie-Monténégro qui dans leur pays ne peuvent exercer leur métier librement.
Je tiens à le redire, j'agirai, en tant que ministre des Droits de l'Homme, pour que ceux qui maintiennent une étincelle de liberté puissent continuer à s'exprimer.
Enfin, depuis le début de cette guerre atroce, nous avons beaucoup parlé, beaucoup négocié, beaucoup dénoncé les viols, les camps de concentration, la purification ethnique, les exactions de toute sorte... Autant de crimes inqualifiables. Aujourd'hui, il est plus que temps de définir les responsabilités.
À la fin du mois, un tribunal pénal international chargé de juger les crimes commis dans l'ex-Yougoslavie sera installé par le Conseil de sécurité des Nations unies. Il se prononcera sur tous les crimes qui figureront sur une liste qu'il dressera et qui ont été commis sur le territoire de l'ex-Yougoslavie depuis le 1er janvier 1991.
Je viens d'apprendre ce matin que l'un des onze juges de ce tribunal sera français. Je m'en félicite.
Cette élection consacre le rôle de la France qui, je vous le rappelle, est à l'origine de la création de ce tribunal. La plupart des propositions françaises ont en effet été retenues par le Secrétaire général des Nations unies.
En tant que juriste, je m'attacherai à ce que la France assure un suivi très rigoureux de la bonne marche de ce tribunal et de l'application des jugements qu'il rendra.
Voilà l'esprit dans lequel je pars demain pour Sarajevo. Vous le voyez, la France y apporte une aide très concrète et importante. Au cours de mon voyage, je délivrerai à ces populations et à leurs responsables un message d'espoir. Je leur dirai qu'ils peuvent compter sur l'aide de la France, aujourd'hui dans la difficulté, mais aussi demain lorsque la paix, que j'appelle de mes vœux, sera revenue. Je passe maintenant la parole au ministre de la Santé.
Jeudi 16 septembre 1993
Discours de monsieur Philippe Douste-Blazy
Mesdames et Messieurs,
Les derniers jours que nous venons de vivre nous apprennent que la paix n'est jamais interdite et qu'il est, dans tous les camps, des hommes justes capables de tendre la main afin d'inverser la fatalité. Mais la paix est un long chemin qu'il convient de paver pierre après pierre. La paix est à construire, en Palestine et ailleurs, et nos pays se doivent d'y contribuer activement. La solidarité est au jour d'aujourd'hui un impératif catégorique.
En Bosnie, vous le savez, le monde continue d'attendre le geste – ou l'accord – qui mettra fin au cauchemar. La paix continue de patiner et les armes n'en finissent pas de couvrir de leur vacarme les voix des hommes de bonne volonté.
De notre côté, bien des initiatives ont été engagées afin de mettre un terme à cette guerre d'un autre âge.
Mais il nous a aussi semblé qu'il était grandement temps de contribuer à rendre, au-delà des combats, un peu de leur dignité aux hommes et aux femmes de Bosnie.
Européen de cœur et de combat, je ne puis pour ma part accepter qu'aux portes de notre opulence d'autres Européens soient à ce point démunis de tout, que les blessés ne puissent être accueillis dans les hôpitaux faute d'équipements pour les soigner, que seules les armes soient disponibles – que les soldats prennent définitivement le pas sur les médecins.
En tant que médecin, j'ai fait – comme bien d'autres – le serment d'employer toutes mes forces à sauver des vies humaines. Je ne puis accepter que ce serment soit bafoué tous les jours en Bosnie, par la folie des uns, le cynisme des autres – le fatalisme du plus grand nombre. J'ai la certitude qu'il nous appartient, en exprimant notre solidarité avec le peuple de Bosnie, de lui redonner le courage de construire enfin la paix. C'est de leur dignité, et de la nôtre aussi, dont il s'agit à mes yeux.
Demain, le ministre – les ministres – que nous sommes iront en Bosnie, au nom du gouvernement et du peuple français tout entier, exprimer concrètement cette solidarité, contribuer dans le cadre de nos compétences respectives – réapprendre aux habitants de Sarajevo, de Bihac ou de Tuzla, que "la vraie vie" n'est pas forcément "ailleurs".
Nous avons été amenés à constater, au-delà des images guerrières, la dramatique dégradation des conditions sanitaires en Bosnie. Les images d'hôpitaux bombardés, d'équipements détruits ont heurté la conscience de nos concitoyens en leur démontrant combien cette guerre, qui frappait indistinctement les combattants, les blessés, les personnels soignants était cruellement "civile". Elles m'ont conduit, durant l'été, après avoir demandé aux services compétents – et notamment aux médecins français de la FORPRNU – un diagnostic de la situation sanitaire bosniaque, à prendre l'initiative d'appeler les hospitaliers français à se mobiliser en faveur de la population de Bosnie.
Je veux ici, alors qu'il est de rigueur de stigmatiser l'égoïsme de nos contemporains, adresser mes plus vifs remerciements aux directeurs d'établissements, au personnel hospitalier, tant public que privé qui ont manifesté – dans un élan de générosité remarquable – leur solidarité avec leurs collègues de Bosnie en répondant immédiatement à mon appel.
Plus de dix tonnes de matériels médicaux et chirurgicaux en parfait état, particulièrement adaptés à la pathologie de de guerre (chirurgie, anesthésie, réanimation) ont pu, en quelques semaines, être mis à la disposition de mon ministère et rassemblés au CHU Lille afin d'être acheminés vers la Bosnie. Ce matériel constitue un don d'une valeur d'environ 11 millions de F.
Il a par ailleurs été complété par un lot de petit matériel (pour une valeur de 2 millions de F) apporté par le service de l'Action humanitaire du ministère des Affaires étrangères. Il devrait permettre de remettre à niveau un certain nombre d'hôpitaux de Bosnie, toutes communautés confondues. C'est d'ores et déjà dans une optique de reconstruction de la Bosnie que nous avons souhaité résolument nous placer.
Les équipements ont été rassemblés ces dernières semaines au CHR de Lille. Cette étape était importante, car elle a permis une vérification technique de l'ensemble des matériels offerts par les hôpitaux français et un conditionnement adapté au transport vers la Bosnie. Je veux ici remercier le CHR et la Fondation de Lille qui se sont admirablement employés à cette tâche.
Depuis quelques jours, ils ont commencé à être acheminés par la route et par voie aérienne, grâce aux moyens du service de l'Action humanitaire et du ministère de la Défense. Je tiens ici à rendre hommage à François Léotard, qui s'est personnellement engagé pour que les moyens de son ministère soient mis à notre disposition dans le cadre de cette opération, en regrettant qu'il n'ait pas pu nous accompagner, Madame Michaux-Chevry et moi-même, à Sarajevo demain.
Le principe que nous avons retenu pour cette opération est celui de l'efficacité. Chaque hôpital bosniaque recevra, avec les équipements qui lui auront été attribués après avis des médecins français, une dotation en consommables nécessaires à leur fonctionnement (films de radio et bains révélateurs pour la radiologie ; instruments de chirurgie, prothèses, gants, fils de suture pour les blocs opératoires ; électrodes, gel pour les écographies...).
Chaque équipement sera en outre accompagné d'une mallette de pièces de rechange, susceptible de permettre de petites réparations. Par ailleurs, la maintenance des équipements – car il ne s'agit pas qu'on s'aperçoive, dans un mois, que la moitié ne fonctionnent plus – sera assurée par des équipes de praticiens et de techniciens français (anesthésistes-réanimateurs, ingénieurs biomédicaux), qui seront dépêchés sur place dans les prochains jours. Ils auront notamment pour tâche d'enseigner aux personnels bosniaques le fonctionnement des équipements en question.
Ce sont, au total, une vingtaine d'hôpitaux bosniaques qui s'apprêtent à recevoir des dons provenant de 30 établissements français et de l'association nationale pour le traitement à domicile des insuffisants respiratoires.
Dans la zone de Sarajevo, j'ai souhaité que soient privilégiés 4 hôpitaux de campagne, qui se trouvent autour de l'aéroport, et sont aujourd'hui particulièrement démunis :
- Harshinka ;
- Dobrinia ;
- Blazuj ;
- Kassindo (en zone serbe).
Mais les autres hôpitaux de la ville (Kossevo et City Hospital) recevront pour leur part des équipements spécialisés.
Dans l'enclave de Tuzla, j'ai demandé que les 7 hôpitaux de la ligne de front soient servis en priorité, ainsi que le CHU.
À Bihac, le CHU se trouve sur la ligne de front. Il recevra une dotation de matériel, tout comme les hôpitaux d'arrière de Cuzin, Buzin et Valika Kladuca.
Il est aussi prévu que du matériel soit acheminé vers Mostar et Goradze.
Permettez-moi, avant de répondre, à vos questions, de conclure ces propos introductifs en insistant sur le caractère exemplaire de cette opération "Solidarité avec les hôpitaux de Bosnie". Elle l'est en effet à plusieurs titres :
Son ampleur : c'est la première fois que le ministère de la Santé mobilise les établissements de soins français, publics et privés, pour une opération de solidarité internationale de cette envergure.
Le lien entre aide d'urgence et développement : ce premier envoi massif d'équipements hospitaliers sera suivi d'un deuxième au cours de l'automne. Il a été vérifié que ces matériels correspondent aux besoins de l'heure et qu'ils permettront aussi, au-delà, d'améliorer le fonctionnement courant des hôpitaux bosniaques. Ainsi ils seront également utiles en temps de paix au moment où devront se développer les jumelages entre hôpitaux français et hôpitaux bosniaques. D'ores et déjà, chaque hôpital français donateur sera mis en contact avec l'hôpital bosniaque receveur, afin de développer les liens de solidarité.
La concertation qu'elle implique entre trois ministres et trois ministères : la réalisation d'une telle action n'a été possible que grâce à une collaboration étroite entre les services du ministère de la Santé, ceux de l'Action humanitaire et des Droits de l'Homme, et ceux de la défense. L'humanitaire, le militaire et l'hospitalier ont su ici conjuguer leurs efforts.
J'ajouterai que notre opération s'inscrit dans le cadre de la coordination étroite existant entre les programmes d'aide de l'OMS et du HCR.
Enfin l'aide qu'elle destine sans discrimination aux trois communautés : les équipements offerts iront dans des établissements qui intéressent les trois communautés et seront utilisés au profit de tous les bosniaques qu'ils soient d'origine serbe, croate ou musulmane.
Je suis à votre disposition pour répondre à vos questions.