Texte intégral
L'accord entre Israël et l'OLP ne vise à rien moins qu'à « un accord de paix juste, total et durable » et à « une réconciliation historique ». Il impliquait la reconnaissance mutuelle qui vient d'intervenir.
Ne boudons pas notre joie : la portée symbolique immense de l'évènement va infiniment plus loin que les dispositions de l'accord lui-même. Enfin, peut-on entrevoir la possibilité de rompre l'enchaînement des haines et le rebondissement à n'en plus finir de la tragédie, celle du peuple juif comme celle du peuple palestinien.
Moins que d'autres, nous chercherons à dissimuler cependant les difficultés immenses qui restent à vaincre : Yasser Arafat a pris des risques énormes : si le processus devait s'enrayer, voire piétiner, il se retrouverait prisonnier d'un rôle impossible dans les limites de deux « bantoustans ». Mais avait-il aujourd'hui un meilleur choix ? Ayant perdu son armée et ses bases en Jordanie (1970) puis au Liban (1982), l'OLP a vu l'URSS, puissance tutélaire, s'éloigner puis disparaître. La Guerre du Golfe, permise par l'affaissement de l'URSS, l'a privée de ses finances, les monarchies pétrolières refusant de cotiser plus avant. Enfin, son influence dans les masses palestiniennes a été de plus en plus battue en brèche par la montée des intégristes du « Hamas ».
Pour Yasser Arafat, l'espace était infime. Reconnaissons à l'OLP d'avoir su, dès 1988, accepter le principe de la coexistence avec Israël, et à Arafat d'avoir su énoncer dès 1989 le principe de la « caducité » de la Charte palestinienne, qui déniait à Israël le droit à l'existence.
Le courage des dirigeants travaillistes israéliens – la ténacité de Shimon Peres, le réalisme de Itzhak Rabin, et la maturité du peuple d'Israël qui a su, en 1992, écarter le Likoud du pouvoir et, avec lui les fantasmes suicidaires du « Grand Israël », témoignent des vertus de la démocratie. Les dirigeants de l'État hébreu ont compris que la montée de l'intégrisme fouettée par les échecs du nationalisme arabe (la guerre des Six jours, puis celle du Golfe) était, à terme, pour Israël, le plus grand péril.
Quoi que prétendent les dirigeants du Likoud ou des partis extrémistes, la sécurité d'Israël serait plus menacée par le pourrissement de la situation que par un accord de paix durable avec les Palestiniens.
Militairement, Israël est inexpugnable au Proche-Orient. Là où il y a deux peuples, le réalisme commande de mettre une frontière. La reconnaissance mutuelle – dans les faits – est le préalable à toute coopération « en grand » entre Israéliens et Palestiniens. Une telle coopération entre les deux peuples serait immensément féconde pour le Proche et le Moyen-Orient dans leur ensemble.
Pour Israël, il est important qu'Itzhak Rabin, réputé « faucon », ait su tendre la main à l'OLP. Ce geste historique, nous l'attendions depuis longtemps. Il pèsera lourd à l'avenir.
Les obstacles sur le chemin d'une paix véritable sont connus depuis longtemps. Il faudra beaucoup de courage et d'obstination aux dirigeants israéliens pour convaincre leur opinion publique, et d'abord les colons, des implantations israéliennes en territoires occupés. Le statut définitif de Jérusalem pourrait résulter d'un concept de souveraineté partagée.
Mais l'intérêt d'Israël, me semble-t-il, est désormais de tout faire pour gagner à la cause de cette réconciliation historique le peuple palestinien lui-même dont les interrogations sont compréhensibles car – ne le dissimulons pas – les Palestiniens dans le processus de négociation sont en position de faiblesse.
La légitimité de Yasser Arafat et de l'OLP dans la population palestinienne est paradoxalement le plus sûr atout de la paix et par conséquent d'Israël lui-même.
Cela veut dire que plus courte sera la période intérimaire (dont la durée maximale au terme des accords ne saurait excéder trois ans), plus solide sera le terrain sur lequel les deux peuples pourront bâtir leurs destinées. La générosité pour Israël sera la meilleure politique.
Du côté palestinien aussi, les jusqu'au-boutistes ne manqueront pas.
Et certains gouvernements arabes, pour lesquels la cause palestinienne n'a jamais été le souci principal, pourront même mettre des bâtons dans les roues. Raison de plus pour que nous soutenions financièrement, mais aussi politiquement, le processus.
La France, malheureusement écartée du jeu, a, à l'avenir, un rôle positif à tenir pour aider à surmonter les obstacles politiques qui ne manqueront pas de se présenter dans les prochaines années.
C'est l'enjeu d'une diplomatie laïque, la nôtre, visant, partout dans le monde, au dépassement des antagonismes ethniques et religieux.
Amie d'Israël, soucieuse de voir son peuple vivre enfin en paix dans la région, sensible à la détresse du peuple palestinien, et avant tout soucieuse de justice, n'ayant cessé de proclamer le droit des Palestiniens à une patrie et donc à un État, la France peut et doit peser de toute son influence pour que l'espoir entrevu devienne enfin réalité.
Qui ne voit que cet enjeu, vital pour Israël et pour les Palestiniens, l'est aussi pour l'ensemble du monde arabo-islamique et par conséquent pour l'avenir des rapports Nord-Sud ? Il s'agit de savoir si le mur dressé entre le Nord et le Sud est dressé – ou non – pour longtemps. Le monde arabo-islamique, du Maghreb à l'Asie centrale, est-il voué à une régression fondamentaliste de longue durée ? Ou bien la voie de la modernisation, celle du développement et de la démocratie, lui reste-t-elle ouverte ?
On aurait tort de sous-estimer l'importance d'une paix juste et durable au Proche-Orient, faisant coexister deux peuples et par conséquent deux États sur cette terre, dans la réponse à cette question historique. Il n'y a de dialogue fécond que dans la justice.
Une paix juste au Proche-Orient, ne n'est pas seulement l'intérêt des peuples concernés. C'est l'intérêt de l'humanité toute entière, et d'abord des peuples des deux rives – Nord et Sud – de la Méditerranée. C'est l'intérêt de la France.
Le processus est engagé. Il ne faudra pas s'arrêter en chemin.
(1) Cf. « Une certaine idée de la République ». Albin Michel, p. 109.