Texte intégral
P. Lapousterle : Est-ce que vous pouvez faire un petit bilan de ce que représentent les décisions de Bruxelles pour l'industrie et le commerce français ?
G. Longuet : Pour l'industrie et le commerce extérieur, c'est sans doute un coup de pouce. C'est un petit ballon d'oxygène pour l'industrie parce que sa situation compétitive et, en particulier vis-à-vis de l'Allemagne, va s'améliorer. Nous avions déjà de très bons prix pour exporter en Allemagne, nous en aurons de meilleurs. En revanche, on avait subi le contrecoup des dévaluations sauvages de la lire italienne et de la livre anglaise, eh bien on va regagner un petit peu de compétitivité vis-à-vis de ces deux pays. Donc, pour les entreprises, c'est un premier résultat. Deuxième résultat pour les entreprises, l'espérance d'un certain desserrement de leur environnement.
P. Lapousterle : On peut donc dire paradoxalement que ce qui s'est passé à Bruxelles est une bonne nouvelle pour la France ?
G. Longuet : Pour l'industrie, c'est en tous les cas un point d'appui. Et la bourse ne s'y est pas trompée qui a revalorisé les entreprises industrielles.
Q: Est-ce que le flottement nouveau des monnaies ne va pas être un handicap considérable pour les industriels français ?
G. Longuet : Je pèse mes mots, c'est un coup de pouce, c'est un petit ballon d'oxygène, cela ne règle en rien le problème et on peut penser que c'est une mesure transitoire. On n'imagine pas une Europe qui se construise avec un marché unique et des variations spectaculaires quotidiennes des monnaies. Je pense qu'il y a une période transitoire que nous ouvrons aujourd'hui. La décision de Bruxelles fixe un rendez-vous en décembre prochain. On verra, à ce moment, où nous en sommes. Il faut considérer que la période actuelle est une période d'essai.
P. Lapousterle : On peut dire que c'est une période transitoire qu'on peut espérer courte ?
G. Longuet : C'est indispensable. La construction européenne doit reprendre ses droits pour que les échanges industriels, agricoles, pour que les investissements d'un pays dans l'autre, aient des bases stables, prévisibles.
P. Lapousterle : Est-ce que ce n'est pas un peu hypocrite de refuser le mot de dévaluation du franc, alors qu'il y a dépréciation du franc, qu'avec le même nombre de francs on a moins de marks, moins de florins, moins de francs belges ?
G. Longuet : Oui, mais on a plus d'escudos, plus de pesetas, autant de lires, et un peu moins de livres. Or, nos échanges se font avec l'Allemagne, c'est vrai, avec la Belgique, mais également avec d'autres pays du monde. Il faut attendre quelques semaines pour voir la situation relative de notre monnaie face à l'ensemble du panier européen. On ne peut pas juger sur 24 heures.
P. Lapousterle : Est-ce que monsieur E. Balladur n'a pas été un peu optimiste hier, lorsqu'il a dit qu'au bout du compte à Bruxelles, le franc et l'Europe avaient été préservés ?
G. Longuet : Je n'ai pas participé directement à la négociation de Bruxelles, mais ce que j'en sais montre que chacun des pays européens s'est comporté avec beaucoup de discipline, de solidarité. Et vraiment, si nous en sommes arrivé là, c'est parce que c'était sans doute la seule façon de concilier à la fois le maintien du SME, avec les pivots fixes qui continuent d'exister, et l'adaptation à un environnement international assez largement extra-européen, lié en particulier aux énormes masses de liquidités monétaires qui se promènent dans le monde et qui peuvent déstabiliser chaque monnaie à chaque instant. Nous avons trouvé le système, provisoirement, qui permette de concilier la poursuite de l'objectif de construction européenne qui est un objectif de long terme, et puis les réalités des liquidités internationales qui font peser sur une monnaie, du jour au lendemain, des chocs considérables. Il faut savoir que depuis dix ans, les masses disponibles pour les trésoreries de grandes entreprises, de systèmes financiers de l'organisme bancaire, de cas échéant de spéculateurs, se sont multipliés par dix en dix ans, alors que les réserves des banques nationales n'ont pratiquement pas changé. Il y a donc un rapport de forces qui nous pose question et auquel nous serons bien obligés de répondre un jour ou l'autre.
P. Lapousterle : Dans votre camp, tout le monde n'a pas l'air d'accord avec ce que dit monsieur E. Balladur, notamment les déclarations de R. Barre et de V. Giscard d'Estaing ?
G. Longuet : J'ai regardé attentivement ces deux déclarations. Elles disent toutes les deux la même chose. À savoir que la construction européenne, premièrement a pris un coup dans l'aile et personne ne peut le contester. Deuxièmement, l'une et l'autre de ces deux déclarations, et en particulier celle de V. Giscard d'Estaing, met en cause l'attitude allemande, et plutôt d'ailleurs le divorce entre un gouvernement allemand plein de bonne volonté et une Bundesbank qui a des obligations et des perspectives très particulières, c'est-à-dire défense immédiate du mark dans les conditions qui lui sont imposées. Ces deux déclarations montrent bien que le système allemand n'est pas encore totalement intégré dans le système européen. Et le fait originel de tout cela, c'est la réunification allemande de 89 dont le financement aurait dû être beaucoup plus communautaire.
P. Lapousterle : Est-ce que les décisions de Bruxelles ne vont pas relancer en France des polémiques sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire dans le domaine économique ?
G. Longuet : Des polémiques non, mais un débat. Le premier devoir, c'est de stabiliser les choses et de ne pas exagérer les conflits. Les situations évolueront d'elles-mêmes progressivement. Fondamentalement, l'économie française est bonne. Nos entreprises sont productives, nos coûts de production sont bons et font parfaitement bonne figure vis-à-vis de ce qui se passe à l'étranger. Il ne faut pas forcer le jeu, bousculer les décisions. Elles vont venir. On n'a jamais pris la décision de baisser les taux après les législatives. Ils ont baissé d'eux-mêmes parce que la politique française inspirait confiance. Il va en être ainsi dans les semaines qui viennent. La solidité du travail des Français va être récompensée par une appréciation sur leur monnaie et par conséquent sur le desserrement des taux.
P. Lapousterle : Ce n'est pas le moment de faire un peu relance ?
G. Longuet : Il y a ce coup de pouce. Et une économie qui a des perspectives plus réjouissantes, permet à sa monnaie de se maintenir à un bon niveau sans avoir le dopant de taux d'intérêt élevés. Les choses vont se faire. Il faut les laisser faire au rythme de l'appréciation de nos capacités économiques. Je ne crois pas qu'il faille forcer le destin.
P. Lapousterle : Est-ce qu'il n'y a pas un danger que chaque pays européen se mette à faire sa propre politique économique ?
G. Longuet : C'est le vrai danger. Celui du chacun pour soi. Nous avons échappé à la catastrophe, mais nous n'avons pas répondu à cette question simple: En Europe, à douze, comment bâtir sérieusement une union monétaire si nous n'avons pas une vraie convergence économique ? La question reste entière. Et nous allons la trancher dans les mois qui viennent, sinon cette transition débouchera sur un éclatement, alors que celle-ci peut parfaitement déboucher sur un renforcement.