Texte intégral
Le Parisien : Comment vous est venue l'idée de contacter Alexandre Soljénitsyne pour commémorer les événements de Vendée ?
Philippe de Villiers : Je savais qu'Alexandre Soljénitsyne connaissait l'histoire de la Vendée. Il a notamment eu l'occasion, dans ses écrits, de comparer le soulèvement des Vendéens (1) à celui des paysans de Tambov, en Russie, en 1921. Je lui ai donc écrit, voilà deux ans, dans le Vermont et il m'a fait savoir tout de suite qu'il acceptait notre invitation, qu'il serait heureux de visiter la Vendée et de voir le spectacle du Puy-du-Fou dont il avait entendu parler par un de ses amis venus il y a deux ans.
Le Parisien : Quel sens donnez-vous à sa visite ?
Philippe de Villiers : La présence d'Alexandre Soljénitsyne constitue un témoignage extraordinaire de la part du grand historien et du grand écrivain confronté à un système terroriste qui a broyé des millions d'individus. Lui doit pouvoir nous parler d'un des crans de cette roue rouge du totalitarisme, cette dérive de la Révolution française qui a préparé la matrice totalitaire du XXe siècle.
Le Parisien : Deux siècles après, il semble encore difficile de parler sereinement des évènements de Vendée.
Philippe de Villiers : Mais pas du tout. Aujourd'hui, pratiquement tous les historiens et les philosophes admettent que ce n'est pas affaiblir la République, au contraire, d'admettre ou même de dénoncer cette période terroriste de la Révolution française.
Le Parisien : Pourquoi alors ce malentendu persistant qui associe souvent l'action de ceux qui veulent faire revivre la mémoire du soulèvement vendéen à des mouvements antirépublicains ?
Philippe de Villiers : Vous retardez ! Ce type d'attitude n'existe pratiquement plus, ni parmi les historiens ni parmi les hommes politiques. Je vous rappelle que les Vendéens se trouvaient dans les tranchées, en 1914, pour défendre la France et que c'est un Vendéen, Georges Clemenceau, qui a appelé à l'union sacrée.
Le Parisien : Pourtant, la méfiance semble demeurer. Visiblement, vous dialoguez plus facilement sur le sujet avec Alexandre Soljénitsyne qu'avec, par exemple, les représentants de la gauche française.
Philippe de Villiers : Entre le dialogue avec la gauche et celui que je peux avoir avec Soljénitsyne mon choix est fait.
Le Parisien : Et votre choix prouve que l'apaisement national sur le sujet n'est pas à l'ordre du jour.
Philippe de Villiers : J'ai écrit au Président de la République pour lui demander de rayer le nom du général Thureau, massacreur de 1973, inscrit sur l'Arc de Triomphe. Le président m'a répondu qu'il n'était pas de coutume de réviser l'épigraphie des monuments publics. Pourtant, la Vendée attend un geste une parole. Peut-être viendra-t-elle dans les prochains mois. Mais l'essentiel c'est que la France parvienne aujourd'hui à regarder son histoire d'une autre manière et notamment la période décisive qui est celle de la Révolution, chargée d'éléments positifs mais aussi, parfois, d'éléments négatifs. Et l'enthousiasme que suscite la venue de Soljénitsyne montre que nous avançons.
Le Parisien : On peut aussi vous reprocher de chercher à récupérer ce qu'il représente.
Philippe de Villiers : Quand un homme s'arrête dans un lieu connu et qu'il traverse en regardant le paysage, celui qui le reçoit est toujours content de lui montrer combien son paysage est beau, son histoire forte, content aussi de lui dire combien il a eu raison de venir. Mais on ne récupère pas un prophète. Il faut le laisser à la hauteur où il se situe. Je m'en voudrais de confondre ou d'assimiler en quoi que ce soit un géant comme Soljénitsyne avec telle ou telle action politique incarnée par tel ou tel. Ce serait de ma part inélégant, discourtois et, surtout, immodeste, donc ridicule.
(1) Soulevée en avril 1793, la Vendée est militairement vaincue en décembre de la même année par les troupes républicaines. La répression qui commence ensuite fera, selon les estimations des historiens, entre 300 000 et 600 000 morts.