Discours de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, sur l'importance de la langue française et la nécessité de son développement dans les relations et les conférences internationales, Port-Louis le 14 octobre 1993.

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Circonstance : Conférence ministérielle les 14 et 15 octobre avant le Sommet des pays francophones, à l'île Maurice du 16 au 18 octobre 1993

Texte intégral

Mesdames et Messieurs les chefs d'État et de Gouvernement,
Mesdames et Messieurs les chefs de délégation,
Mesdames, Messieurs,

Le texte que j'ai l'honneur de présenter, le document sur la francophonie et les relations internationales, est l'un des plus significatifs de l'évolution du mouvement francophone.

Comme plusieurs orateurs l'ont dit ce matin, nous sommes réunis par l'amour d'une même langue, par la solidarité qu'elle crée entre nous, par le sentiment de proximité que nous donnent des références, des modes de pensée et des réactions communes sur les grands sujets qui constituent les relations internationales.

Certains observateurs extérieurs pourraient se demander, en regardant notre assemblée, ce qu'il peut y avoir de commun entre Canadiens et Burundais, Français et Vietnamiens, Tunisiens et Roumains, et bien d'autres encore, puisque 47 États, soit le quart de la communauté internationale, sont aujourd'hui membres de la francophonie et que notre mouvement est appelé à s'élargir.

Comment des hommes et des femmes, aussi divers, peuvent-ils se retrouver sur le développement, le désarmement, l'endettement ? La réponse est, en fait, simple : il est normal que des peuples justes et raisonnables s'accordent aisément sur des principes justes et raisonnables.

Nos références ne sont pas identiques, mais nous en avons beaucoup de communes. Nous ne nous opposons à personne et voulons simplement pouvoir argumenter selon nos idées et appréhender le monde selon notre vision.

Parce qu'au total, et nous en faisons la démonstration, année après année, nous avons une vision commune du monde. En un mot, il faut pour cela nous donner les moyens de l'expression et nous organiser.

C'est l'objet du document qui nous occupe : faire de la francophonie une donnée active des relations internationales ; habituer nos interlocuteurs à l'idée d'une réalité francophone ; montrer qu'il n'y a jamais une seule manière d'aborder les problèmes mondiaux et de solution unique à y apporter.

La différence à laquelle nous tenons ne doit pas rester cachée dans nos têtes ou dans nos cœurs, mais s'exprimer et s'affirmer.

Ça n'est naturellement pas de façon contraignante que nous y parviendrons. La francophonie n'est pas le lieu des positions imposées ou d'un quelconque embrigadement.

Bien au contraire, nous devons prendre l'habitude, comme cela nous est proposé dans le document, de nous concerter avant les grandes échéances multilatérales. Nous y sommes déjà parvenus lors de la conférence de Rio sur l'environnement, et plus encore, à l'approche de la conférence de Vienne sur les Droits de l'homme, sujet symbolique pour que les francophones parlent d'une même voix.

Nous devons, je crois, décider ensemble de nous concerter quelques semaines avant les futurs grands rendez-vous multilatéraux, afin de dégager des positions communes.

L'agenda international nous en fournira très vite l'occasion : la conférence « Population et développement » au Caire l'an prochain, la Conférence mondiale des femmes à Pékin ou le sommet social de Copenhague en 1995, devraient donner lieu, si ce document recevait votre approbation, à des concertations préliminaires qui montreront que la francophonie a une consistance politique et multilatérale de mieux en mieux établie.

Pour cela il faut aussi que dans les enceintes internationales, les francophones parlent... le français. Le mimétisme, le défaitisme ou la timidité ne sont pas de mise lorsque notre langue commune est, comme le cas dans la quasi-totalité des organisations intergouvernementales, langue officielle ou de travail.

Il faut certes faire preuve de vigilance et d'insistance, savoir exiger la communication en français des documents de travail ou l'interprétation simultanée des conférences. En France même, nous devons lutter contre les mauvaises habitudes que prennent parfois nos propres fonctionnaires... Nous allons y mettre bon ordre.

Il faut aussi, comme le propose le document, former en français des diplomates, mais aussi des agents intermédiaires. La francophonie a besoin de brillantes élites, elle les a déjà, mais également d'une troupe nombreuse et compétente. Il nous faut donc aussi des gestionnaires, des secrétaires, des techniciens francophones. Le document préconise un effort important en ce sens. La France est prête à y prendre sa part.

Près d'un tiers des États de notre planète appartiennent désormais au mouvement francophone. Aucun n'est venu sous la contrainte. Chacun a souhaité y adhérer. De nouvelles candidatures se sont encore récemment déclarées. Notre groupe, amical et solidaire, est ainsi naturellement attractif.

Peut-être les États qui demandent à nous rejoindre sentent-ils que l'on trouve ici une liberté de parole, un souci constant et naturel de considérer chacun pour ce qu'il est, c'est-à-dire un peuple, avec une culture, une histoire et un regard sur le monde que personne ne songe à nier ou à minorer. 

Il n'y a pas ici de culture dominante que nous soyons d'Asie, d'Afrique, d'Europe ou d'Amérique, ou un petit peu de tout cela, comme ici à Maurice, le français est notre bien et notre lien. Les écrivains francophones des cinq continents ont toujours voulu mettre l'homme et l'esprit au-dessus des groupes et des modes. Nous sommes à l'évidence rétifs aux mots d'ordre ou aux ralliements forcés.

Nous devons maintenant affirmer fermement et solidairement notre spécificité dans un monde en mal de repère et en proie dans plusieurs régions aux pires déchirements. N'oublions pas, au lendemain de ce sommet, de nous retrouver aussi souvent que possible entre francophones, pour faire entendre une voix indépendante, généreuse et sage.

Tentons d'être, ensemble, porteurs d'une vision du monde fondée sur quelques principes communs, notamment l'exigence de démocratie et de justice.

Parler la même langue, c'est aussi penser ensemble, se référer au même système de valeurs, s'efforcer de mettre en œuvre un projet politique commun dont le développement et la paix sont les axes fondamentaux.

Tel sera de plus en plus le rôle, je l'espère, de la francophonie dans les relations internationales.