Interview de Mme Ségolène Royal, député PS, à RTL et TF1 le 5 avril 1993, sur les résultats des élections législatives et la mise en place d'une nouvelle direction à la tête du parti.

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Circonstance : Comité directeur du PS le 3 avril 1993-démission de la direction du PS et mise en place d'une direction provisoire présidée par Michel Rocard

Média : RTL - TF1

Texte intégral

RTL  : 5 avril 1993

J.-M. Lefèvre : Vous souhaitiez le départ de L. Fabius mais peut-être pas l'arrivée de M. Rocard ?

S. Royal : Nous, nous souhaitions surtout reconstruire dans ce pays une espérance, continuer à porter le flambeau de la fierté, dire que nous allions prendre un peu notre temps pour reconstituer une alternance possible. Les Français viennent de sanctionner durement la gauche, durement un gouvernement socialiste, durement les candidats socialistes. Ils attendent donc de la droite les solutions pour répondre au problème du chômage. Nous devons donc être prêts pour constituer cette alternance au cas où la droite échouerait à lutter contre le chômage, au cas où la violence sociale se lèverait dans ce pays parce que le gouvernement ne ferait plus attention aux inégalités. Bref il faut reconstituer un projet fort et retrouver en nous-mêmes cette force. Pour cela, il fallait que nos chefs aient un peu d'humilité. C'est-à-dire que l'un puisse de lui-même annoncer qu'il s'effaçait et que l'autre puisse attendre un peu avant de prendre la place de celui qui partait. Ce déchirement est triste et tragique. Si les chefs ont failli, il faut maintenant retourner devant les militants, les sympathisants. C'est à eux que nous pensions lorsque nous avons demandé des états-généraux et non pas aux chefs pour qu'ils s'entre-tuent.

J.-M. Lefèvre : Vous acceptez de travailler avec la nouvelle direction ?

S. Royal : Nous souhaitons travailler pour qu'il y ait un débat à la base pour que nous puissions reconstruire cet élan, pour que nous puissions redonner la parole aux électeurs qui nous ont soutenus aux abstentionnistes qui sont prêts à voter pour nous. Nous refusons les querelles de personnes. Or, ce qui vient de se passer c'est la querelle d'un clan contre un autre. Nous ne pouvons pas reconstruire la gauche sur ces blessures humaines.

J.-M. Lefèvre : M. Rocard aussi veut redonner le pouvoir à la base, vous allez avoir des démarches parallèles ?

S. Royal : Ce n'est pas ce qu'il a fait jusque-là. Il a blessé, choqué, fait un coup de force alors qu'il pouvait attendre quelques mois. C'était l'aboutissement de ces états généraux de la gauche. C'était d'abord redonner la parole aux militants. C'est un second choc terrible. Hibernons donc un peu. Ce n'est pas à la hauteur du big bang, ni à la hauteur de nos espérances.

J.-M. Lefèvre : Vous parlez de gangs ?

S. Royal : Bien sûr quand on voit ce qui s'est passé. Ce sont des petites manœuvres d'appareils indignes. Tant que la politique sera conçue par ses chefs comme des querelles de personnes, la politique sera indigne. On peut s'affronter sur des idées, un projet. Notre premier affrontement, c'est face à la droite que nous devons le mener dans les semaines qui viennent. C'est là-dessus que nous devons reconstruire, contre ce qui se prépare dans notre pays si la droite met en place son projet. C'est cela qui doit nous rassembler.

J.-M. Lefèvre : Aujourd'hui, l'espoir c'est J. Delors ?

S. Royal : Là non plus ce n'est pas l'objectif. De toute façon, si nous ne raccommodons pas ces blessures, on ne pourra même plus parler de victoire électorale prochaine. Nous voulons en appeler à nos électeurs. Les quadras, nous n'avons besoin de personne. Nous allons avancer, nous allons nous adresser à l'intérieur et à l'extérieur du PS et allons prendre une initiative pour mener ces vrais états généraux.

J.-M. Lefèvre : C'est cela l'initiative dont parlait F. Hollande ?

S. Royal : Nous lancerons un appel mercredi à tous les électeurs qui refusent les conflits de personne. Nous appellerons les militants à entrer en position en révolte par rapport à ce qu'on leur propose s'il ne s'agit uniquement que d'affrontements de personnes.

J.-M. Lefèvre : Il faut se débarrasser de la question de l'élection présidentielle disait M. Rocard ?

S. Royal : Nous aimerions bien que tout le monde puisse penser cette chose-là. Nous avions dit que si on mettait cette échéance présidentielle, l'échec serait assuré. Nous n'avons plus de candidat, nous avons un outil politique déchiré.


TF1 : 5 avril 1993

P. Poivre d'Arvor : Est-ce que vous avez été écœurée par ce que vous avez vu ce week-end ?

S. Royal : Comme tous les militants, sympathisants ou électeurs, nous avons reçu deux chocs sur la tête. Le premier, c'est le grand échec électoral et le second, les images vues à la télévision de cette blessure, de ce déchirement, de cet éclatement du PS. Paradoxalement, c'est plus dur que le 28 mars parce que le socialisme, c'est une longue histoire, un mouvement qui a mis des générations et des générations à se construire. Il est né avec Spartacus. Ce sont des générations qui se sont révoltées contre les injustices, les rapports de force en place, qui se sont toujours libérés des oppressions et nous sommes les héritiers de cette tradition. Ce PS qui a mis du temps à faire son unité, il a été en quelques minutes détruit. Ça fait mal. Je voudrais dire à tous ces militants, ces sympathisants et électeurs de gauche qu'il reste un espoir. Il y a toujours un espoir. Il faut reconstruire cette unité, cette espérance, cette fierté de la pensée et de l'action.

P. Poivre d'Arvor : Ce qu'on a vu, ce sont des déchirements entre hommes, pas des idées. Est-ce qu'il n'est pas temps d'essayer de faire appel à d'autres hommes en dehors de l'appareil, notamment reportez-vous vos espoirs sur J. Delors ?

S. Royal : Ne comptez pas sur J. Delors pour ajouter une nouvelle querelle de personnes. C'est un homme sage, respectueux des militants du PS et je crois qu'il souffre comme nous tous de ces déchirements, de cette blessure et ce qui lui importe, c'est de reconstituer cette unité et de donner la parole aux militants. Il nous a appuyés dans notre démarche de grands débats à la base. Ce que le PS aurait dû faire. Alors que les Français ont choisi la droite, laissons-la gouverner en étant vigilants, en faisant un contre-pouvoir, une alternance, mais surtout hiberner un peu, en nous ressourçant et en redonnant cette parole à la base. C'est cela que nous avions voulu, mais nous n'avons pas été suivis. Je crois qu'il est encore temps. Je lance un appel à M. Rocard et aux autres chefs de courant. Il y a eu un choc, ils ont fait une erreur. Il faut qu'ils retrouvent le chemin de la sagesse. Il y aura une solution car on ne peut pas laisser ce parti se déliter, la désespérance s'installer. Il y aura une solution.

P. Poivre d'Arvor : Comment travailler quand il y a un groupe fabiusien à l'Assemblée, une direction rocardienne ?

S. Royal : Chacun ne doit plus accepter ces querelles de personnes. Il faut maintenant que ceux qui ont voulu être nos leaders comprennent qu'on ne peut assurer une survie individuelle dans la défaveur générale. Ça n'est pas possible. Il faut retrouver le sens du collectif, de l'intérêt général, du combat collectif parce que c'est là qu'on nous attend, et des idées. Il n'y a eu aucun débat d'idées dimanche. Il faut reconstruire ce projet car les Français se sont d'abord prononcés sur le problème du chômage. Il y a une question centrale dans ce problème : les machines remplacent les hommes, pourquoi est-ce qu'elles ne cotisent pas pour payer la protection sociale ? Voilà la question dont il faut débattre. Pourquoi ne l'avons-nous pas fait, est-ce possible, comment le faire ? Lorsqu'au gouvernement, je me suis occupée d'environnement, j'ai toujours essayé de faire en sorte que mes actions soient à la hauteur du génie de la nature. En politique, il faut toujours agir à la hauteur de l'intelligence des citoyens. C'est cela que nous voulons faire : nous adresser à l'intelligence des citoyens pour construire avec eux ce projet de société auquel nous croyons, avec les idées que nous avons, nos passions, nos convictions et le sens de l'intérêt général.