Texte intégral
Forum RMC - L'Express : 17 octobre 1993
Sylvie Pierre-Brossolette : Le gouvernement prône donc la fermeté dans la négociation du GATT, cette attitude est-elle vraiment tenable jusqu'au bout, et pour vous, la date du 15 décembre est-elle un butoir incontournable pour les négociations ?
Jean Puech : Le 15 décembre n'est certainement pas la date fatidique. L'essentiel, c'est d'obtenir un accord, et un bon accord. Et nous mettons tout en œuvre pour prendre une part très active dans ces grandes négociations, car elles sont et elles seront difficiles nous le savons, mais les conséquences sont d'une telle importance qu'il faut aborder ce dossier avec le plus grand sérieux. Et c'est ce que nous faisons. C'est à dire que nous avons fait, d'entrée, quand nous sommes arrivés il y a un peu plus de 6 mois, des propositions très précises, très concrètes. Nous avons d'abord bien souligné l'importance des enjeux, et notamment à travers le soi-disant pré-accord de Blair-House concernant l'agriculture, nous avons indiqué les conséquences de ce pré-accord. Des conséquences qui vont bien au-delà dans les contraintes, des contraintes que nous nous étions imposées dans le cadre de la réforme de la PAC. Et il était important de bien indiquer que ce pré-accord était inacceptable, et qu'il fallait rouvrir la discussion. C'est ce que nous avons fait partager par nos partenaires européens le 20 septembre dernier dans le cadre du conseil conjoint. Donc, l'Europe maintenant, est unie, même si certains ont adhéré avec plus ou moins d'enthousiasme, l'Europe a délibéré, et l'Europe est unie pour considérer qu'il faut reprendre la discussion.
Xavier Julien : Vous dites qu'elle est unie, mais le ministre des affaires étrangères allemand a dit hier que l'accord de Blair House ne devait pas être remis en cause…
Jean Puech : On s'en tient aux délibérations du grand conseil conjoint, c'est-à-dire ministre des Affaires étrangères, et il y était, et ministre de l'Agriculture. Nous avons délibéré, et la délibération est très claire et très précise. Donc on reprend, et il faut reprendre les discussions. Mais il faut reprendre les discussions dans le cadre très général, parce qu'à travers le volet agricole, on se rend compte que bien d'autres questions doivent être traitées. Et les questions essentielles concernent d'abord l'organisation mondiale du commerce : on veut une organisation qui soit durable. Est-ce qu'on peut imaginer une organisation durable quand un seul pays bénéficie du droit de sanction à l'égard des autres pays ?
Xavier Julien : Alors pourquoi les autres l'acceptent et nous pas ?
Jean Puech : Mais c'est bien ce que je vous dis, c'est qu'il faut que nous recentrions la discussion sur ces questions essentielles, qui avaient été traitées certainement un peu rapidement.
Sylvie Pierre-Brossolette : Et nos partenaires sont d'accord pour recentrer les discussions sur autre chose que l'agriculture ?
Jean Puech : Je pense qu'il faut aborder ces questions. Et je ne vois pas comment les partenaires européens pourraient accepter que les États-Unis puissent prendre des mesures de rétorsion quand bon leur semble, alors que nous, nous n'aurions aucun moyen de réponse. Je ne me permettrais pas de les classer dans cette catégorie, ils sont tout à fait disposés avec nous à défendre comme il se doit les intérêts supérieurs de leur pays et de l'Europe. C'est le premier point. Le deuxième point, c'est l'accès à nos marchés, l'accès au marché. C'est à dire, dès le moment où on ouvre un peu plus le commerce international, on dit aux pays « vous pouvez venir commercer chez nous », c'est-à-dire qu'on accepte des importations. On sait aujourd'hui que 54 pays sur les 114 qui se réunissent au sein du GATT, 54 pays n'ont pas précisé encore les conditions d'accès à leurs marchés. Comment imaginer conclure sur ce point ?
Sylvie Pierre-Brossolette : Donc il faut repousser au-delà du 15 décembre ?
Jean Puech : Il faut régler ces problèmes-là. Et le troisième point c'est l'exception culturelle. Ça fait partie des questions, je dirai, d'identité de nos pays, de notre Europe. Essayez d'imaginer que l'on puisse traiter ce qu'il y a de plus profond dans nos pays, dans nos sociétés, comme un produit commercial ordinaire ; ce n'est pas possible. Et alors, après on se rend compte qu'une fois qu'on aura traité ces trois grands volets, trois grandes questions, il y a aussi certainement des points à approfondir dans l'acier, l'aéronautique, les services, le textile, l'agriculture...
Xavier Julien : Donc vous niez que l'agriculture soit le seul point de blocage dans ces négociations du GATT. Alors première question, est-ce que la date du 15 décembre est toujours recevable, et que pensez-vous de l'attitude américaine, les américains qui ont dit qu'il était hors de question de renégocier quoi que ce soit sur Blair House ou sur l'exception culturelle ?
Jean Puech : Si l'on veut déboucher sur un accord, il faut dialoguer. Je pense que c'est la première démarche que nous devons avoir. Et les américains doivent avoir et accepter cette démarche. Alors aujourd'hui nous sommes dans une période où on enregistre beaucoup de déclarations...
Sylvie Pierre-Brossolette : Très négatives, ces déclarations...
Jean Puech : Il y a des déclarations positives, négatives, et puis les premières négociations qui reprennent, les premiers contacts, et ils existent. Alors, le négociateur américain, par exemple, a rencontré le commissaire européen chargé de l'agriculture. Lundi, demain, nous avons le conseil des ministres de l'Agriculture, et le commissaire viendra rendre compte devant le conseil de ses premiers contacts.
Xavier Julien : Pour le moment, vous n'avez eu aucune avancée ?
Jean Puech : Moi, je le saurai demain, puisque nous aurons demain le compte-rendu officiel. Tout ne se passe pas nécessairement via la presse et les médias. Il y a encore, heureusement, des conseils politiques qui permettent de recueillir un certain nombre d'analyses, et demain soir ou après-demain soir nous pourrons faire des comptes rendus sur ce qui a été dit.
Xavier Julien : Il y a une diplomatie secrète actuellement en cours ?
Jean Puech : Certainement pas secrète, il y a une diplomatie classique. Les diplomaties, les contacts, ne se font pas nécessairement, systématiquement via les médias.
Sylvie Pierre-Brossolette : Pouvez-vous nous dire quels sont les points sur lesquels la France serait prête à faire un compromis ?
Jean Puech : Sur ces questions essentielles qui doivent être traitées, notamment cet unilatéralisme que nous ne pouvons pas accepter...
Sylvie Pierre-Brossolette : Mais sur le point précis de l'agriculture ?
Jean Puech : Là, il faut que l'Europe notamment, se dote de la même capacité de réponse. Sur l'agriculture, vous me parlez du volet agricole, et je vous indique que l'agriculture, c'est un point essentiel, essentiel, mais dans le cadre général. Pour être encore plus précis, vous me disiez, le 15 décembre, date butoir. Nous souhaitons déboucher aussi rapidement que possible sur un accord. Nous sommes déterminés et très ouverts dans la discussion. Alors, si on nous le demande, dans cet accord global tel que nous l'avons défini, justement compte-tenu des conséquences positives que peuvent avoir ces accords, nous disons : si on nous le demande, nous pouvons accepter un certain nombre d'accords partiels, à condition que ça entre dans la définition globale telle que nous l'avons présentée.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous admettez que c'est contradictoire avec la position d'Édouard Balladur qui disait il y a quelques semaines « il n'y aura pas d'accord sur quoi que ce soit s'il n'y a pas un accord sur tout » ?
Jean Puech : Nous avons fait ces propositions en montrant bien notre esprit d'ouverture. Il faut bien qu'on se rende compte que les français aujourd'hui, constituent un peu le moteur, la dynamique de ces négociations.
Sylvie Pierre-Brossolette : Ce n'est pas le frein ?
Jean Puech : Non, non. Nous souhaitons justement avancer, et avancer rapidement, et c'est pour ça que nous faisons ces propositions sur le volet agricole.
Xavier Julien : Alors quels sont les points de compromis que vous accepteriez ?
Jean Puech : Le volet agricole, il est très simple. La France est devenue un grand pays agricole avec une production très importante, et nous sommes le premier pays exportateur agricole au niveau européen, et le deuxième au niveau mondial. Notre industrie agro-alimentaire est la première industrie française, les français ne le savent pas suffisamment. La première industrie française, c'est notre industrie agro-alimentaire. Nous sommes le premier exportateur au monde en matière agro-alimentaire. C'est pour bien signifier l'importance de ce secteur économique, et dans la balance commerciale, le boni apporté par notre agriculture est de 55 milliards. Alors nous défendons quelque chose qui représente quand même l'avenir. Parce que bien souvent on dit, mais l'agriculture, ce serait peut-être le passé. Non, c'est une force économique, un secteur-force tout à fait important. Nous sommes devenu un pays exportateur, et bien nous demandons que la France, au sein de l'Europe, puisse préserver sa capacité exportatrice. Si on préserve la capacité exportatrice, ça veut dire que nous demandons de pouvoir préserver notre capacité de production.
Sylvie Pierre-Brossolette : Et donc, de subvention ?
Jean Puech : Eh bien voilà, nous avons été très raisonnable, car nous avons accepté, ceci étant je crois qu'on n'a pas exprimé suffisamment de réserves en mai 92 quand la réforme de la PAC a été acceptée. Mais à ce moment-là, nous nous sommes auto-disciplinés, nous avons réduit nos productions, nous avons réduit nos aides, et aujourd'hui nous disons que nous ne pouvons pas aller plus loin. Vous savez, nous nous sommes imposé 15 % de jachère, au moment où les américains suppriment la jachère, ça, ce n'est pas acceptable. On ne peut pas imaginer réduire nos productions, c'est-à-dire passer maintenant e 15 à 20, 25, 30 %, il n'en est pas question.
Sylvie Pierre-Brossolette : Ou est le point de compromis possible ?
Jean Puech : Il faut que nous puissions préserver nos parts de marchés. Et demain dans une relance, et elle existe, une relance planétaire de la consommation, nous avons des possibilités très grandes. Et tous les pays ont la possibilité de voir se développer leurs productions. Et je crois qu'au sein du GATT, il y a une dimension qui devrait être prise en compte sur cette planète. Et il y a les pays qui produisent, les pays qui consomment comme ils le souhaitent, qui répondent à la demande. Et puis, il y a des grandes régions de ce monde qui sont sous-alimentées. Et je crois que les 114 pays qui se retrouvent au niveau du GATT doivent prendre en compte ce volet.
Xavier Julien : Vous ne répondez pas tout à fait à la question : quel est le point de compromis que vous acceptez ?
Jean Puech : Mais je ne crois pas que cela puisse être vraiment insurmontable. Maintenir notre capacité à l'exportation, maintenir notre production, faire en sorte que notre Europe que nous avons construite avec beaucoup de sacrifices depuis plus de 30 ans, sur ce volet agricole, c'est-à-dire notre politique agricole commune, nous nous sommes imposé vraiment des contraintes très souvent importantes. La préférence communautaire, toutes ces questions-là doivent être préservées. D'ailleurs les américains disent : « on accepte la clause de paix pour 6 ans ». Mais 6 ans, c'est insuffisant, il est bien évident qu'il n'est pas question de revoir mise en cause fondamentalement notre PAC au bout de 6 ans. Alors, sur ces questions-là, ce sont des questions, il y en a d'autres des questions...
Sylvie Pierre-Brossolette : Donc vous ne voulez céder sur rien ?
Jean Puech : ...Ce sont des questions centrales sur lesquelles effectivement notre position est très déterminée.
Xavier Julien : Vous avez parlé de contraintes que vous avez acceptées, notamment ans la négociation de la PAC, est-ce que la principale contrainte que vous vous êtes donnée, nec serait pas les engagements électoraux que vous avez pris vis-à-vis des agriculteurs, n'êtes-vous pas enfermés par ces promesses ?
Jean Puech : Il n'y a pas, je dirais, de blocage à ce niveau. Moi, personnellement, vraiment, j'ai en compte les intérêts des agriculteurs, et j'ai vraiment, je puis vraiment l'assurer, ce sentiment que si nous nous laissons aller sur ce volet, on laisse la porte ouverte dans bien d'autres domaines, et nous déboucherons sur des conclusions qui ne préserveront pas les intérêts importants de notre pays.
Xavier Julien : Dans cette négociation du GATT, les rapports disent que ça porte sur à peu près 5 % de la production agricole française ; est-ce que ça vaut le coup de risquer une crise industrielle, commerciale, diplomatique, avec les américains mais aussi avec nos partenaires européens, voire avec d'autres partenaires économiques, pour 5 % e la production agricole française ?
Jean Puech : Vous donnez ces 5 %, je ne vois pas à quoi ça correspond. Si c'était d'ailleurs aussi peu important, je pense qu'il vaudrait mieux dire aux américains « acceptez puisque ça ne va pas très loin ». Ce que nous savons, c'est que la mise en jachère par exemple, serait pratiquement doublée, nous avons à peu près ces estimations. Et cela n'est pas aujourd'hui acceptable, et nous l'avons dit et nous le confirmerons.
Sylvie Pierre-Brossolette : Quand l'Allemagne propose de jouer les médiateurs, ça veut dire quoi ?
Jean Puech : Ça veut dire qu'un accord, ça veut dire d'abord la reprise des discussions. Et il faut d'abord enregistrer de la part des américains cette volonté de dialogue. On ne peut pas imaginer autour de cette table un dialogue de sourds. Alors il faut que, dès le moment où on veut déboucher sur un accord, il faut que tous les partenaires se retrouvent. Des partenaires, c'est-à-dire des responsables qui se retrouvent et qui définissent des objectifs, c'est ça être partenaires : on définit ensemble des objectifs, et en regard de ces objectifs, on voit les moyens et les voies qu'il faut utiliser pour atteindre ces objectifs.
Xavier Julien : En cas de logique de crise, et actuellement on est en crise...
Jean Puech : Je ne suis pas dans cette perspective de crise. J'aimerais quand même que vous enregistriez bien...
Sylvie Pierre-Brossolette : vous êtes ouvert à la discussion, mais vous ne voulez céder sur rien !
Jean Puech : Je vous indique que nous sommes mobilisés pour engager le dialogue, engager la discussion qui n'a pas encore repris.
Xavier Julien : Vous n'excluez pas la crise, est-ce qu'en cas de crise, ce ne serait pas plus pénalisant pour nos agriculteurs, qu'un accord qui ne serait pas nécessairement confortable pour eux, mais plus confortable qu'une crise généralisée ?
Jean Puech : Notre démarche est d'éviter la crise. Et notre démarche est de demander tout simplement un accord qui respecte l'équité, qui respecte la justice.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous avez fait un calcul économique des avantages et inconvénients d'un accord ou pas ?
Jean Puech : Bien évidemment, bien évidemment que nous étudions les différentes hypothèses. Je crois que j'ai été assez précis sur la démarche que nous souhaitons développer.
Xavier Julien : Croyez-vous un compromis possible d'ici le 15 décembre globalement, et s'il ne l'est pas, est-ce que vous pensez qu'il y a des risques de représailles commerciales vis-à-vis de la France ?
Jean Puech : Nous pensons que tout est possible d'ici le 15 décembre, si, autour de la table des négociations, tout le monde fait preuve de bonne volonté.
Sylvie Pierre-Brossolette : Est-ce que M. Brittain fait preuve de bonne volonté ?
Jean Puech : M. Brittain, c'est notre négociateur. Alors là, il y a un point important qu'il faut préciser, c'est que M. Brittain négocie pour le compte de l'Europe, et M. Brittain rend compte aux politiques, et rendra compte aux politiques régulièrement. C'est vrai que dans le passé, on n'a certainement pas suffisamment demandé à la commission de rendre compte au conseil politique, c'est-à-dire au conseil des ministres. Les commissaires ont négocié un peu trop librement, et aujourd'hui le conseil des ministres, très certainement, seront beaucoup plus présent, se réuniront beaucoup plus fréquemment, de façon à ce que les commissaires chargés des négociations viennent rendre compte devant les politiques.
Xavier Julien : Le risque de représailles en cas de crise, vous y croyez ?
Jean Puech : Ah, mais tout est possible, tout est possible, nous sommes très lucides, nous sommes debout les yeux ouverts, et en toute sérénité, nous faisons les analyses qui conviennent.
Xavier Julien : Patrick Devedjian a rédigé un rapport parlementaire, qui dit que la France a tout intérêt à signer les accords du GATT, qu'une crise serait catastrophique pour elle, et qu'elle a tout à gagner au contraire à signer ces accords ?
Jean Puech : Je précise une nouvelle fois que nous souhaitons signer des accords au GATT, mais des accords qui prennent en compte les questions essentielles que j'ai évoquées. M. Devedjian effectivement, a présenté un rapport qui n'a pas été accepté. Je crois que ce rapport devait traiter essentiellement de la préférence communautaire, et je comprends parfaitement qu'il y ait des parlementaires qui fassent des analyses qui ne correspondent pas tout à fait aux propositions qui sont faites.
Xavier Julien : Vous, le gouvernement, n'êtes-vous pas « coincé » entre d'un côté l'aile chiraquienne de la majorité qui refuse tout accord actuellement sur le GATT en l'état, et l'autre aile libérale incarnée par MM. Devedjian et Millon, et qui disent « non, ce serait très dangereux qu'on n'ait pas d'accord au GATT » ?
Jean Puech : Écoutez, il y a des appréciations différentes, des analyses différentes. Je dirai que ça porte bien souvent d'ailleurs sur des nuances. Notre position est claire, et je crois qu'elle fait un peu la synthèse de tout ça. Et quand le Premier ministre s'est exprimé mercredi dernier devant l'Assemblée nationale, c'est l'Assemblée nationale unanime qui a manifesté son soutien.
Xavier Julien : Le Premier ministre a dit : « s'il y a compromis on dira que c'est un compromis honteux, s'il y a crise on dira qu'il y a isolement dangereux » ; que préférez-vous entre les deux ?
Jean Puech : Ce que je constate aujourd'hui, c'est que le Premier ministre s'étant exprimé, j'ai bien noté cette cohésion très très forte de l'Assemblée nationale qui est quand même l'Assemblée qui rassemble les représentants authentiques et qualifiés de nos concitoyens. Donc une mobilisation, et...
Sylvie Pierre-Brossolette : Justement, cette mobilisation n'est-elle pas trop forte de la part de certains de vos vrais ou faux amis ; je pense à Jacques Chirac, n'est-il pas un aiguillon un peu trop...
Jean Puech : Vous ne m'entraînerez pas sur cette voie-là, vous le comprenez bien.
Sylvie Pierre-Brossolette : Il a tellement à cœur les problèmes des agriculteurs que...
Jean Puech : Mais tout le monde, quand on est élu, on a à cœur de défendre les intérêts de notre pays et de nos ressortissants, c'est tellement évident. Si on n'avait pas ce moteur intérieur pour défendre les intérêts, on ne serait pas élu politique, ce n'est pas possible, il faut quand même essayer de bien voir cet aspect des choses.
Sylvie Pierre-Brossolette : Donc, vous pensez que Chirac rend service à Balladur ?
Jean Puech : Tous ceux qui défendent les intérêts de la France rendent service à la France, c'est ce qu'il faut voir.
Xavier Julien : Et le chef de l'État rend service actuellement aux intérêts de la France, il est sur la même longueur d'onde que Balladur ?
Jean Puech : C'est effectivement là que l'on se rend compte que c'est un dossier pour lequel les barrières politiques sont en train de s'estomper. C'est un dossier qui mobilise le pays tout entier. Et le Premier ministre, qui va d'ailleurs recevoir demain les représentants politiques, les organisations professionnelles, syndicales, montre bien que, à travers ce dossier, c'est le pays tout entier qui se mobilise.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous pouvez espérer l'union sacrée sur ce dossier, alors que vous, dans l'opposition, vous l'aviez refusée à Pierre Bérégovoy ?
Jean Puech : Nous avons, dans le passé, dit sur un certain nombre de questions, et notamment la PAC et autres, qu'effectivement la France aurait dû un peu mieux préserver ses intérêts.
Xavier Julien : Oui, mais Bérégovoy n'avait pas eu cette union sacrée que vous demandez aujourd'hui ?
Jean Puech : Nous sommes aujourd'hui sur ce dossier à la date d'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'on a pris conscience, et tout le monde a pris conscience de l'importance des conséquences de ce dossier.
Xavier Julien : N'y a-t-il pas dans cet entêtement de la France vis à vis du GATT une sorte de crispation chauvine, voire même un refus de la modernité ?
Jean Puech : Vous noterez au cours de cette rencontre, que les termes excessifs sortent de vos bouches. Moi personnellement, je n'ai jamais utilisé es termes tels que ceux que je viens d'entendre. Il n'y a pas de crispation, il n'y a pas d'entêtement, il y a une position lucide, bien analysée, et qui est exposée, et qui a entrainé l'adhésion de nos partenaires européens le 20 septembre, alors que peut-être sur ces mêmes antennes, vous disiez quelques jours avant que la France serait isolée.
Sylvie Pierre-Brossolette : Certains disent que si Balladur provoquait la crise sur ce dossier, ce serait la voie royale vers l'Élysée ; vous êtes d'accord avec ce diagnostic ?
Jean Puech : Non, mais moi, je ne traite pas ce dossier dans toutes ces nouvelles dimensions que vous lui donnez.
Xavier Julien : Passons au budget ; beaucoup disent que ce budget manque d'ambition ; Rocard est même allé jusqu'à parler de budget de résignation ; ne pouvait-on pas faire preuve de plus d'audace, notamment pour ce qui concerne la fiscalité et le chômage ?
Jean Puech : Confectionner un budget, ce n'est pas une petite affaire. Surtout quand on sait ce que l'on peut escompter, imaginer, en recette. Le budget 93, on le prépare en 92. L'année dernière, on avait imaginé un taux de croissance de 2 et quelques %. Nous avons un taux de croissance de - 1 % pour 93. Nous prévoyons pour 94 un peu plus de 1 %, et ce n'est pas évident encore que l'on puisse l'obtenir. Ça veut dire que sur 2 années, on a un taux de croissance qui est nul...
Sylvie Pierre-Brossolette : Justement, la récession nécessiterait peut-être qu'on relance la machine ?
Jean Puech : Oui, mais il faut trouver les moyens. Et si je dis cela, évidemment je ne m'exprime pas au nom du ministre du Budget. Mais ce que je sais, ce sont les soucis qu'il a dû surmonter, les difficultés considérables, et il a fait un exercice tout à fait remarquable. Parce que, effectivement, arriver à boucler un budget comme il l'a fait, tout en préservant l'essentiel, c'est-à-dire la solidarité nationale, c'est-à-dire la formation, l'éducation, la santé, le pouvoir d'achat, prendre en compte toutes ces questions-là avec un budget aussi étroit, ça tient un peu du miracle.
Xavier Julien : Vous êtes sûr qu'on le tiendra au bout du compte ?
Jean Puech : J'espère qu'on le tiendra dans son exécution, je crois que c'est un bon budget de relance, il faut être vraiment réaliste.
Sylvie Pierre-Brossolette : On vous a reproché de manquer d'audace non seulement dans le budget, mais aussi dans la loi quinquennale sur l'emploi. Souhaitez-vous que la proposition Chamard soit reprise au Sénat quand la loi quinquennale y viendra, ou bien n'est-ce pas très sérieux ?
Jean Puech : Je pense qu'il ne faut pas comme ça, du jour au lendemain, ériger en dogme ce type de proposition. Toutes les formules peuvent être expérimentées. La relance économique et l'emploi, réduire le chômage, réduire l'exclusion, faire en sorte que nous ne laissions personne au bord de la route, ça doit être l'objectif vraiment numéro 1. Et pour arriver à ça, vu que c'est un objectif, il faut que tous les acteurs, tous les partenaires se mobilisent. Et il y a certainement tout une série de recettes, on n'a certainement pas encore suffisamment exploré les possibilités. Mais là aussi, il faut être très réaliste, et je pense que ce type de proposition, si elle devait être acceptée, il faudrait qu'elle soit acceptée vraiment à titre tout à fait expérimental, de façon à en tirer des enseignements. Il faut être très prudent.
Xavier Julien : En vous écoutant dans cette émission, on a eu le sentiment qu'il y avait beaucoup de grogne, beaucoup de critiques dans la majorité ; trouvez-vous bons les rapports à l'intérieur de la majorité, entre le RPR et l'UDF ; et ces 2 formations doivent-elles se mettre rapidement d'accord sur un programme commun pour les européennes ?
Jean Puech : Nous avons, au sein de la majorité, une très bonne cohésion. La cohésion gouvernementale, elle est sans faille, je crois que tout le monde le reconnaît, et l'expérience que je suis en train de vivre, notamment sur le volet concernant les négociations internationales, je vous indique que nous nous retrouvons très très souvent pour faire le point, je dirais 2 fois, 3 fois par semaine, de façon à ce que chaque ministre concerné par ce dossier interprète au mieux la partition qui est la sienne, de façon à ce que l'ensemble soit le plus cohérent possible.
Sylvie Pierre-Brossolette : Au parlement, ce n'est pas tout à fait la même cohésion, c'est même parfois un peu la cacophonie...
Jean Puech : Comme je le disais tout à l'heure, il y a des nuances, mais ne dites pas que c'est la cacophonie. Je crois qu'il y a une majorité qui est bien cohérente globalement.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous n'arrivez pas à vous mettre d'accord autour d'une table pour faire un programme de l'Europe ?
Jean Puech : Maintenant, vous me parlez de l'Europe et de la préparation des européennes. La consultation aura lieu dans quelques mois, moi je pense que la démarche doit répondre à trois exigences : d'abord centrer le débat sur l'Europe, c'est-à-dire éviter la confusion. Il y a dans notre pays une démocratie très vivante, c'est-à-dire que les élections se succèdent, et il faut que pour l'Europe on parle d'Europe, et qu'on n'imagine pas les consultations importantes qui auront lieu ultérieurement. Deuxièmement, il faut que nous puissions aborder les questions essentielles, c'est-à-dire l'expression du pays sur la conception souhaitée de la construction européenne ; plus de démocratie, être plus proche du citoyen. Et troisièmement, c'est le vœu du ministre qui s'exprime, ne pas entamer à travers ce débat la solidarité gouvernementale, qui doit être aussi solide avant qu'après, après qu'avant.
Xavier Julien : Donc liste unique RPR-UDF ?
Jean Puech : La liste unique est souhaitable.
Xavier Julien : Et pour le candidat unique aux présidentielles ?
Jean Puech : Je crois qu'on s'est exprimé sur cette question. Il est important d'anticiper sur tous ces événements, de façon à dégager le moment venu le meilleur candidat, et le mettre dans la situation la plus favorable, de façon à ce que la majorité puisse être présente sur la totalité des grandes responsabilités.
Sylvie Pierre-Brossolette : Donc vous n'êtes pas d'accord avec Valérie Giscard d'Estaing qui veut à tout prix un candidat UDF ?
Jean Puech : Sur ces élections présidentielles, qui auront lieu normalement en 95, j'estime que ce n'est pas encore tout à fait à l'ordre du jour. Les formations politiques de la majorité ont arrêté une démarche, je crois qu'il faut qu'elle s'en tienne à cette démarche, et cela viendra à l'ordre du jour à point nommé. Et je vous indique que pour les membres du gouvernement, nous avons d'un commun accord décidé, à la demande même du Premier ministre, de ne pas aborder cette question avant le premier janvier 95.
Xavier Julien : Merci Jean Puech, c'était le mot de la fin.
Europe 1 : Lundi 18 octobre 1993
J.-P. Elkabbach : Vous allez entendre cet après-midi le commissaire européen Steichen avec l'intransigeant M. Kantor. Y a-t-il aujourd'hui un contact avec l'administration Clinton ?
Jean Puech : Vous venez de rappeler que tout récemment un contact a eu lieu. Je pense que les contacts reprennent mais ils ne sont pas suffisants. Et je souhaite beaucoup qu'ils puissent se multiplier, s'intensifier car maintenant les discussions doivent prendre une allure plus pressante.
J.-P. Elkabbach : Toutes les déclarations du week-end indiquent que la balle est dans le camp des Américains. Vont-ils la jouer ?
Jean Puech : Si on veut continuer à dire que les accords doivent être passés le 15 décembre, il faut multiplier les contacts, il faut discuter sur les questions essentielles qui ne sont pas aujourd'hui traitées.
J.-P. Elkabbach : Vous voulez presser pour signer au 15 décembre ?
Jean Puech : On ne peut pas imaginer un accord sans que les partenaires discutent entre eux. Sinon on fait de l'unilatéralisme et ce n'est pas possible de déboucher sur des accords précis comme cela est nécessaire. Donc la date du 15 décembre n'est pas aussi fatidique qu'on le dit. C'est une date qui a été avancée par les États-Unis. Ils ont leur procédure. Cela concerne les États-Unis. En ce qui nous concerne, nous sommes en train de discuter depuis plusieurs années. Il faut déboucher et on ne pense pas que cela puisse traduire à quelques semaines près.
J.-P. Elkabbach : Après le 15 décembre, les Européens auront à faire face au Congrès et à ses lobbies qui sont impitoyables ?
Jean Puech : Il s'agit de l'organisation américaine. Les Européens ne souhaitent pas s'immiscer dans cette organisation. C'est aux Américains de voir quelles sont les formules les mieux adaptées pour continuer dans les meilleurs conditions les négociations.
J.-P. Elkabbach : L'Allemagne va-t-elle intervenir ou est-elle intervenue dans sa médiation ?
Jean Puech : Cela fait partie des contacts que nous développons au niveau européen. Je pense que la cohésion européenne est en train de se renforcer. Il y a quelques semaines, on disait que la France était isolée au sein de l'Europe. Maintenant, l'Europe affiche un front uni pour bien conduire cette négociation. C'est vrai que l'Allemagne y occupe une place importante.
J.-P. Elkabbach : Vous êtes assuré de la solidarité allemande jusqu'au bout ?
Jean Puech : Les négociations montrent que l'Allemagne effectivement est en bonne harmonie avec la démarche française.
J.-P. Elkabbach : M. Barre vient de dire : « il s'agit de rompre avec un corporatisme agricole exacerbé et avec une complaisance politique électoraliste qui ne sert pas les intérêts à long terme de l'agriculture ».
Jean Puech : Nous avons toujours dit que le volet agricole n'était pas le seul volet. Et que les négociations concernaient une quinzaine de secteurs essentiels à notre économie et qu'il était important de traiter d'abord des règles générales, je dirais transversales, et qui concernent l'ensemble des secteurs. Il y a l'acier, le textile, l'aéronautique, les services et l'agriculture. Mais avant, et concernant tous ces secteurs, il y a un problème central essentiel, c'est l'organisation mondiale du commerce. C'est-à-dire d'abord ce droit de sanction unilatéral dont bénéficient les Etats-Unis qui peuvent, du jour au lendemain, prendre des mesures de rétorsion vis-à-vis de tel pays qui, à leurs yeux, ne respecterait pas les règles du jeu. Et en retour, les autres pays ne peuvent pas pratiquer cela.
J.-P. Elkabbach : Vous souhaitez que les Européens puissent en faire autant ?
Jean Puech : Il est tout à fait normal dès le moment où l'on se place sur un pied d'égalité pour des règles d'équité, de justice, que tout le monde puisse disposer des mêmes armes.
J.-P. Elkabbach : Au bout du compte, vous préparez un compromis avec l'Amérique ?
Jean Puech : Il est indispensable de déboucher sur un accord. Appelez cela un accord, un compromis... Il est nécessaire de déboucher sur un accord. Car nous ne sommes pas un pays protectionniste. Les exportations, le marché extérieur, nous connaissons, nous pratiquons.
J.-P. Elkabbach : Même pour l'agriculture, vins, fromages...
Jean Puech : La France est le premier pays exportateur en matière agro-alimentaire. L'industrie agro-alimentaire est la première industrie française. Ce qui fait que nous savons ce que représente le commerce international.
J.-P. Elkabbach : Avez-vous une idée de la manière dont on peut sortir d'un éventuel piège ?
Jean Puech : Il faut enregistrer des évolutions, et des évolutions significatives de la part de tous nos partenaires. Tout le monde ayant tellement intérêt à ce que nous puissions déboucher sur un accord, j'ai bon espoir de voir les États-Unis reprendre activement les discussions, les négociations, de façon à ce qu'ils ne bloquent pas ce type de débouché.
J.-P. Elkabbach : Pouvez-vous demander la publication du rapport Devedjian ?
Jean Puech : Le gouvernement ne veut pas s'immiscer dans le fonctionnement de l'Assemblée nation. Mais en ce qui nous concerne, ce débat est très ouvert, très transparent. Quotidiennement nous faisons le point. Rien n'est à cacher et je souhaite beaucoup que tout le monde puisse s'exprimer, y compris ceux qui sont contre, ceux qui sont pour, ceux qui sont tout en nuance. Nous souhaitons que toutes ces contributions viennent alimenter le débat.
J.-P. Elkabbach : Il n'y a aucune raison que les personnes qui ont envie de lire ce rapport ne le lisent pas. Vous êtes d'accord ?
Jean Puech : Mais bien évidemment !
J.-P. Elkabbach : La conférence des régions périphériques maritimes vient de demander que l'Europe se dote d'une véritable politique de la mer. Vous y êtes favorable ?
Jean Puech : Tout cela est peut-être associé à ce grand débat. Dans ce grand débat international, nous souhaitons préserver notre Europe et la préférence communautaire ; la construction de notre Europe ne doit pas être oubliée. Et je souhaite beaucoup aller dans ce sens et c'est pour cela que nous avions demandé que soit établi l'état des lieux, de façon à bien montrer que l'Europe doit avoir une politique spécifique dans le domaine de la mer.