Texte intégral
Valeurs Actuelles : Pourquoi vous être associés pour mener campagne contre une prochaine cohabitation ? N'étiez-vous pas suffisamment entendus dans vos partis respectifs ?
Bernard Debré : Franchement, nous n'avons pas à nous plaindre de ce côté-là. Car s'il est un sentiment qui progresse dans l'opposition, c'est bien l'hostilité à une nouvelle codirection de la France. De Jacques Chirac à Valéry Giscard d'Estaing en passant par Pierre Méhaignerie, tout le monde admet aujourd'hui le caractère suicidaire de l'expérience.
Non seulement à la lumière de ce qui s'est passé entre 1986 et 1988, mais surtout depuis que le président de la République nous a publiquement avertis de ses intentions : rester à l'Élysée non comme un arbitre – droit qu'il ne viendrait à l'idée de personne de lui contester – mais comme la sentinelle vigilante des prétendus « acquis » du socialisme. C'est-à-dire comme un obstacle permanent à la politique qu'auront librement choisie les Français.
Malgré cela, cédant à une sorte de fatalisme, lié sans doute au manque d'imagination et à la pesanteur des appareils, les mêmes qui refusent en théorie la cohabitation nous expliquent qu'elle est inévitable, et qu'en dépit de ses vices intrinsèques, il faudra bien « faire avec ».
Or, et nous y reviendrons, l'immensité et la diversité des chantiers qui nous attendent, tant en ce qui concerne la lutte contre le chômage, urgence des urgences, que dans l'ordre international, sont incompatibles avec la paralysie qu'engendrera nécessairement une dyarchie à la tête de l'État.
Moins encore qu'en 1986 la France n'a de temps à perdre avec les chicanes et les chausse-trapes d'une nouvelle cohabitation.
Philippe de Villiers : C'est pourquoi nous nous sommes décidés à mener le combat sans attendre que les appareils réalisent leur erreur. La campagne du référendum, que Bernard Debré et moi-même avons mené la main dans la main, aux côtés de Philippe Séguin, de Charles Pasqua et de tous ceux qui refusaient la logique de Maastricht, nous a appris combien les Français étaient disponibles quand on prenait le temps de leur dire la vérité, sans rien leur cacher des vrais enjeux.
Nous, que l'on présentait comme des marginaux tout juste capables d'entraîner derrière eux une frange de l'opposition, sommes parvenus en deux mois à frôler la victoire. En faisant quoi ? De la pédagogie, toujours de la pédagogie. Nous allons recommencer, avec la ferme intention de convaincre, non seulement les chefs de file de l'opposition, mais la majorité de la future majorité…
Valeurs Actuelles : Ne craignez-vous pas d'être accusés de diviser la droite ?
Philippe de Villiers : Nous ne partons pas pour devenir l'opposition de la future majorité, mais pour être l'avant-garde de cette majorité. Notre but, notre seul but, est de la faire gagner. De faire en sorte que sa victoire annoncée ne soit pas le prodrome de l'échec que ne manquerait pas de provoquer un partage du pouvoir avec le socialisme désavoué…
Bernard Debré : Nous n'attaquerons personne, pas plus que nous ne labelliserons de candidats. Notre campagne sera une campagne de recommandation. A la fin du mois, Combat pour la France publiera un manifeste expliquant nos raisons de refuser une nouvelle cohabitation. Et à partir du 22 janvier, nous tiendrons une douzaine de réunions publiques dans les plus grandes villes de France.
Valeurs Actuelles : Serait-ce une nouvelle tentative de rénovation de l'opposition ?
Philippe de Villiers : Pourquoi les « rénovateurs » de 1989, dont j'ai fait partie quelque temps, ont-ils échoué ? Parce qu'ils se sont rapidement aperçus et moi avec eux, qu'une coïncidence de génération ne remplaçait pas une coïncidence de convictions. N'étant d'accord pratiquement sur rien, ils ne pouvaient, en aucun cas, apparaître comme un ferment d'unité, et a fortiori de rénovation.
Si nous parvenons à rénover la droite, ce sera en refaisant son unité sur des convictions et non sur des ambitions. Et ce, sans la moindre arrière-pensée politicienne puisque, par définition, nous ne sommes candidats à rien : ni avantages, ni prébendes, ni postes ministériels.
J'ajoute que Bernard Debré comme moi sommes le contraire de politiciens professionnels. L'un comme l'autre avons un pied dans la société civile. Bernard est professeur de médecine et chirurgien. Quant à moi, chaque week-end, je me consacre à l'énorme « entreprise culturelle » qu'est devenu le Puy-du-Fou.
Si la politique, au sens noble du terme, est notre raison de vivre, nous n'avons jamais compté sur elle pour assurer notre existence !
Valeurs Actuelles : Avant d'en venir à la manière dont vous envisagez concrètement d'empêcher la cohabitation, pouvez-vous résumer vos arguments ?
Bernard Debré : Il faut d'abord bien voir que l'alternance qui s'annonce est infiniment plus cruciale pour l'avenir du pays que celle de 1986.
D'abord parce que le fait international a subitement fait irruption dans la vie quotidienne des Français. Les certitudes issues de la guerre froide se sont évanouies et l'implosion de l'Est européen est une donnée de base qui vient s'ajouter à l'explosion des tensions au sud de la Méditerranée.
En acceptant le carcan de Maastricht, nous nous sommes mis, en outre, dans la situation de faire dépendre notre prospérité économique du bon vouloir d'une Bundesbank qui, par sa politique de taux d'intérêt élevés, pèse à la baisse sur la création d'emplois.
Enfin, nous vivons sous l'épée de Damoclès des négociations du GATT, c'est-à-dire d'un libre-échangisme érigé en dogme qui menace d'emporter des pans entiers de notre industrie.
Philippe de Villiers : Pour simplifier, certains experts ont calculé que, sur 100 chômeurs français à venir, 70 devront leur drame à trois causes : la stagnation de l'investissement, dont la clé est à Francfort ; la désintégration de pans entiers de notre industrie et de notre agriculture, dont la clé est à Washington ; le principe de la non-préférence communautaire, dont la clé est à Bruxelles…
Bernard Debré : Face à cette situation de fait, qui exige des réponses politiques fortes, sous-tendues par une volonté sans faille, qui peut croire qu'un Premier ministre passant le plus clair de son temps à défendre son pré carré, face à un président ne songeant qu'à le neutraliser, aura les moyens d'arrêter les mesures d'urgence exigées par la situation ?
Philippe de Villiers : J'irai encore plus loin. Quand j'étais secrétaire d'État à la Culture du gouvernement Chirac, j'ai pu constater combien la cohabitation était une machine à tout pervertir. L'efficacité du gouvernement, c'est bien évident, mais aussi les rapports entre les différentes composantes de la majorité, bientôt contraintes de cohabiter entre elles tant le chef de l'État avait l'art de jouer de leurs différences pour mieux les opposer.
Valeurs Actuelles : Cette fois, François Mitterrand ne sera plus candidat à la réélection…
Bernard Debré : Ce qui est sans nul doute une circonstance aggravante pour d'éventuels cohabitants. Car il est à parier que le président consacrera l'essentiel de son énergie à faire en sorte de quitter la scène en ayant discrédité ses adversaires de toujours.
Philippe de Villiers : Et pendant que les problèmes s'accumuleront, que la France du chômage et du PMI s'enfoncera. dans la clochardisation qui est bien le seul « acquis » du socialisme redistributeur, cependant qu'Allemands, Américains et Japonais s'empareront des parts de marché que nous ne serons pas en mesure de défendre, on distraira les Français en leur offrant, chaque jour, la chronique affligeante d'un Bébête show grandeur nature.
Remarquez bien que cela a déjà commencé : on prend les paris sur l'identité du prochain Premier ministre ; sur la destination des portefeuilles et des strapontins, sur la capacité supposée d'un tel pour rouler tel autre ; bref, on distribue les rôles d'un théâtre d'ombres qui n'aura de gouvernement que le nom.
Bernard Debré : C'est si vrai, et l'actuelle opposition est tellement consciente qu'elle ne pourra rien faire pendant deux ans, que le mot d'ordre qu'elle tente de faire passer est, en gros : mettons-nous d'accord sur un programme minimum pour deux ans. Quitte, en 1995, à prendre les problèmes à bras-le-corps.
Comme si les Français précipités dans le chômage pouvaient attendre deux ans pour voir poindre l'esquisse d'une solution à leur drame quotidien ! Comme si nos concurrents allaient sagement attendre la sortie de charge de M. Mitterrand pour attaquer nos positions !
Valeurs Actuelles : Pour élaborer un vrai programme d'alternance, il faut être d'accord sur l'essentiel. Or, depuis le révélateur de Maastricht, chacun sait qu'en matière de croissance et d'emploi le vrai clivage passe à l'intérieur de chaque camp, comme le montre l'actuelle querelle sur le franc, l'Europe et les taux d'intérêt…
Bernard Debré : Mais c'est justement parce que ce clivage existe à droite qu'il faut tout faire pour le combler c'est aussi le sens de la campagne d'explication que nous allons mener, dans le prolongement de notre combat pour une Europe efficace et réaliste afin que la cohabitation n'en décuple pas les effets !
Que la future majorité ait encore du travail à faire pour clarifier ses positions est une chose ; mais qu'elle aille au gouvernement sans avoir résolu ses divisions, et sous le regard d'un président de la République qui comptera les points de son balcon, est de la pure folie…
Philippe de Villiers : Sans exagérer, je crois que ce que nous subirions serait cataclysmique par rapport à ce que nous avons vécu entre 1986 et 1988. Car M. Mitterrand disposerait, cette fois, d'un clavier qui jouerait tout seul, au gré des circonstances. Il dirait par exemple : l'actuel gouvernement n'a pas un projet pour l'emploi, mais deux, l'un en accord avec la ligne européenne « orthodoxe » qui est celle du parti socialiste, l'autre dans la ligne des partisans du « non » à Maastricht. Et on imagine de quel côté il ferait pencher la balance…
Bernard Debré : Souvenez-vous du sommet économique de Tokyo, en mai 1986. Dès que Jacques Chirac a dit, à juste titre, son intention d'y représenter la France, le chef de l'État l'a aussitôt marqué à la culotte et on a eu droit au spectacle mémorable d'une conférence de presse bicéphale où, derrière les sourires de circonstance, chaque mot était disséqué par la presse internationale, impatiente de découvrir une divergence de fond derrière les non-dits et les sous-entendus.
Imagine-t-on ce que l'institutionnalisation d'une telle pratique aurait de destructeur pour le crédit de la France dans la situation actuelle ?
Philippe de Villiers : Dans notre conception, qui est celle d'une alternance totale au sommet de l'État, le représentant de l'exécutif devra, sitôt désigné, entreprendre trois voyages à l'étranger. Le premier à Washington où se négocie le volet agricole du GATT, puis à Genève, où se décidera l'ensemble du dossier. Le second à Copenhague et à Bruxelles, pour régler la question posée au traité d'union européenne par l'exception danoise, et pour imposer à la Communauté qu'elle réaffirme le principe de la préférence communautaire ; le troisième à Francfort et à Bonn, pour dire aux Allemands que s'ils ne jouent pas le jeu de la croissance exigée par la situation de l'emploi, le franc reprendra sa liberté au sein du SME.
Washington, Bruxelles, Francfort, voilà le triangle au centre duquel se joue l'avenir français. Qui y parlera au nom de la France en cas de cohabitation ? Le chef de l'État n'a pas caché que ce sera lui.
Et l'on voudrait que, forts de notre victoire sur sa politique, nous le laissions négocier et parler en notre nom ?
Et je ne dis rien de la situation intérieure ! En cas de cohabitation, qui nommera, par exemple, le garde des Sceaux ? Dans le meilleur des cas, il ne pourra être choisi qu'au terme d'un marchandage serré entre l'Élysée et Matignon. Sait-on ce que cela signifierait ? Tout simplement un déni de justice ! Une complicité objective avec la corruption socialiste que nous avons dénoncée et à laquelle nous délivrerions une sorte de non-lieu…
Valeurs Actuelles : Vous voici donc en campagne. Admettons que la majorité de vos collègues députés vous suivent dans votre refus de la cohabitation. D'abord : comment justifierez-vous votre refus de gouverner ?
Philippe de Villiers : Mais c'est justement parce que nous voulons gouverner et pas seulement participer à un simulacre de gouvernement que nous voulons convaincre nos amis de ne pas donner dans le piège d'une codirection de la France avec ceux que les urnes auront délégitimés !
C'est parce que nous savons que la politique qu'il faut à la France exigera courage et cohésion que nous refusons d'hypothéquer les chances du redressement en nous jetant à corps perdu dans un compromis qui débouchera au mieux sur des demi-mesures, au pire sur une paralysie générale de l'État conduisant tout droit à la catastrophe économique et au collapsus politique !
Valeurs Actuelles : En poussant le chef de l'État vers la sortie, ne craignez-vous pas d'être accusés de promouvoir un « putsch institutionnel » ?
Bernard Debré : Ceux qui lanceraient cette accusation se discréditeraient d'eux-mêmes. Ce n'est tout de même pas parce que la Constitution autorise la cohabitation qu'elle l'érige en commandement biblique !
Les textes permettent à un président élu de rester en fonction, sur la base de sa légitimité propre. Soit. Mais où est-il écrit que ce président aurait le droit d'en user pour contrecarrer la légitimité toute neuve du gouvernement sorti des urnes ? C'est là, et pas ailleurs, que résiderait le putsch constitutionnel. Dans la volonté qu'aurait le chef de l'État de s'opposer par tous les moyens à l'expression de la volonté populaire !
Valeurs Actuelles : Pratiquement, comment comptez-vous faire partir le président de la République si lui-même s'y refuse ?
Philippe de Villiers : Notre but n'est pas, a priori, de créer une crise politique, mais de convaincre la future majorité qu'elle se suicide en allant au pouvoir.
S'il n'y a pas de candidat à Matignon – mais ne nous faisons pas d'illusions, l'attrait des ors, même s'il est un passeport pour l'impuissance, ne doit jamais être sous-estimé – ou si, cas de figure plus plausible, ces candidats savent d'avance qu'ils n'ont aucune chance d'être investis par la future majorité, que peut faire M. Mitterrand ?
Il n'a, en fait, que deux solutions : ou se retirer, faute d'être en mesure de former un gouvernement ; ou organiser un référendum destiné, à l'exemple de ceux du général De Gaulle, à vérifier sa légitimité démocratique. Même si je vois mal une majorité de Français demander au président de rester, il est évident que cette hypothèse aurait le mérite de clarifier la situation…
Valeurs Actuelles : Faire la grève du pouvoir, n'est-ce pas tout de même provoquer une crise ?
Bernard Debré : Primo : mieux vaut une crise courte et brutale ménageant l'avenir qu'une crise larvée débouchant sur un désastre en différé. Secundo : pourquoi nous interdirions-nous d'appliquer à M. Mitterrand la stratégie arrêtée par Léon Blum en 1924 à l'endroit du président Mitterrand ?
Il ne me semble pas, et M. Mitterrand aurait mauvaise grâce à prétendre le contraire, que Léon Blum avait un tempérament de putschiste ! Il voulait, tout comme nous, appliquer la politique pour laquelle les Français l'avaient mandaté. Ce qui s'appelle, tout simplement, le respect de la démocratie.
Valeurs Actuelles : Dans l'hypothèse où un Premier ministre issu du RPR ou de l'UDF serait tout de même désigné et où il demanderait l'investiture de la nouvelle Assemblée, lui refuserez-vous vos suffrages ?
Philippe de Villiers : Ne mettons pas la charrue devant les bœufs ! Envisager cela équivaut à admettre que nous ne serons pas entendus par une majorité de nos collègues et qu'il s'en trouvera suffisamment pour promettre leur voix à un éventuel candidat.
Il est évident que si cela se présente, nous prendrons nos responsabilités, mais nous n'en sommes qu'à la première phase de notre combat. Celle qui consiste, par nos arguments, à amplifier au maximum la victoire de l'opposition, à organiser la pression populaire, afin de rendre psychologiquement impossible le maintien du chef de l'État.
Valeurs Actuelles : Vous personnaliserez donc à l'extrême votre campagne ?
Philippe de Villiers : Nous n'avons pas l'intention de nous tromper d'adversaire. Le PS est en lambeaux, ses leaders discrédités. Le seul môle encore debout du socialisme finissant, c'est François Mitterrand. Lui-même ne cesse de s'y référer, de s'identifier à cette idéologie qui a tant d'échecs sur la conscience. Au nom de quoi devrions-nous le laisser quitte de ses responsabilités ?