Interview de M. Dominique Baudis, président exécutif du CDS, dans "Minute la France" du 8 décembre 1993, sur la sécurité, le projet de perpétuité réelle, les élections européennes de 1994 et l'impact de l'Europe sur l'industrie aéronautique.

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Média : Minute La France

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Minute : Avec les récents attentats des « Brigades punitives », on a l'impression que Toulouse renoue avec son vieux démon du terrorisme…

D. Baudis : Il ne faut rien exagérer, même s'il est certain que l'insécurité connaît une progression inquiétante : à peu près 10 % par an à Toulouse ! Plus du tiers du courrier que je reçois des Toulousains concerne ce problème, et tout le monde est touché. Par exemple, ma propre fille vient de se faire cambrioler et de se faire attaquer à la sortie d'un cinéma… Je suis conscient du décalage qui existe à ce sujet entre les médias et l'opinion publique. C'est pourquoi je suis très inquiet de cette dégradation des conditions de la sécurité publique. Mais que peut faire un maire, sinon demander des renforts de police au ministre de l'Intérieur qui fait lui-même ce qu'il peut en matière d'effectifs ? Il est impératif d'accroître les effectifs policiers sur le terrain (c'est la pratique de l'îlotage) : la sécurité est un droit élémentaire pour les citoyens.

Pour ce qui est de ma responsabilité de maire, j'ai mis en place une active politique de prévention dans les quartiers sensibles. On peut faire reculer l'insécurité si on s'en donne les moyens : la tranquillité totale du métro de Toulouse, pour lequel nous avons consenti d'importants efforts de prévention et de surveillance active, permet de démontrer que l'engrenage de la violence urbaine et de la délinquance peut être enrayé.

Minute : Quel jugement portez-vous sur le projet de « perpétuité réelle » pour les assassins d'enfants proposé par Pierre Méhaignerie ?

D. Baudis : Le ministre de la Justice semble être tombé dans un guet-apens et tout le monde s'en prend à lui. Or il s'agit d'un dossier délicat. On sait que ces crimes sont en majorité le fait de récidivistes : il faut comprendre la fureur – et la douleur – des familles qui réclament alors la peine de mort pour les assassins de leurs enfants.

C'est un débat grave et il faut apporter une réponse aux familles. Je suis moi-même désormais favorable à un référendum sur la peine de mort pour ces assassins.

Minute : En tant que maire, vous semblez avoir désarmé vos opposants de gauche, parfois en les intégrant dans votre équipe municipale. Est-ce bien… moral pour vos électeurs de droite ?

D. Baudis : Je suis le maire de tous les Toulousains et je ne dois de comptes qu'à eux tous. Mon bilan municipal, après dix ans de mandat, aurait d'ailleurs de quoi calmer mes opposants.

L'endettement de la ville a été divisé par quatre au cours des neuf dernières années autant de charges financières qui ne pèsent plus sur la fiscalité locale. Nous pouvons à présent autofinancer à 91 % nos dépenses d'investissements et, encore une fois, augmenter ces investissements (multipliés par trois et demi en neuf ans) sans alourdir les impôts. Dans deux ans, les Toulousains auront la possibilité de juger ce mandat…

Minute : Pour les élections européennes, l'affaire de la liste unique passionne les états-majors. Vous sentez-vous prêt à une initiative comparable à celle qui vous a fait briguer le « perchoir » de l'Assemblée face à Philippe Séguin ?

D. Baudis : Je n'ai posé ma candidature à la présidence de l'Assemblée que pour « témoigner » au nom de l'UDF dans une élection qui était par avance acquise au candidat RPR…

Disons même que c'était une réaction de l'honneur girondin face à la supériorité jacobine. Mais le débat à propos des élections européennes est autrement plus important car il engage l'avenir. Je souhaite vivement que nous parvenions, au sein de la majorité, à une « synthèse » – ce qui ne signifie pas un compromis ! – sur la question européenne, et je suis donc plutôt favorable à une liste unique de tous ceux qui croient à l'Europe.

Il me semble d'ailleurs que le Premier ministre devrait prendre la tête de cette liste son action gouvernementale, qui implique des personnalités ayant voté pour, mais aussi contre l'accord européen de Maastricht, me paraît être un bon exemple de la synthèse que j'évoquais plus haut.

Aujourd'hui, nous sommes au milieu du gué : il est urgent d'aller de l'avant, pour gagner la rive de l'union, plutôt que de regarder en arrière vers la rive de l'isolement. Et je crains que l'Europe ne serve de bouc émissaire à nos tensions politiques et économiques intérieures.

Cette Europe, dont je connais toutes les absurdités et toutes les insuffisances démocratiques, demeure notre seule planche de salut. S'il y a une ville où on se rend compte de ce que l'Europe peut apporter à l'économie française, c'est bien Toulouse : française, c'est bien Toulouse : ici, sans Europe, nous n'aurions plus d'industrie aéronautique française ni même européenne. C'est parce que nous avons coopéré que nous avons survécu et progressé.

Minute : Justement, Toulouse est aujourd'hui le pôle aéronautique français, mais on parle de privatisations pour ces industries. Vous sentez-vous menacé ?

D. Baudis : Je suis résolument favorable à l'ouverture de certaines entreprises aéronautiques françaises à des capitaux français. Mais je considère que cette industrie n'est pas tout à fait comme les autres.

Par définition, je suis un pragmatique, pas un doctrinaire. Il me paraît ainsi indispensable que l'État conserve la maîtrise des grandes orientations stratégiques dans ce domaine. Pour toutes sortes de raisons, notamment économiques (lenteur des retours sur investissement, rentabilité aléatoire, risques industriels, cycles longs, etc.). L'industrie aéronautique est aujourd'hui en crise. Et nous sommes, à notre manière, victimes du… Gatt et des accords sur le commerce international. Je constate que les aides publiques des États-Unis à l'industrie aéronautique américaine ne seront pas prises en compte dans le cadre du Gatt, alors que les avances publiques de l'État français risquent d'être interdites par ces mêmes accords commerciaux. Je préférerais que nous soyons à armes égales. Je réclame donc une sorte d'« exception aéronautique », comparable à l'exception culturelle, et je compte prendre quelques initiatives dans ce sens.