Texte intégral
Valeurs Actuelles : La semaine de quatre jours vous paraît-elle une réponse économiquement viable au problème de l'emploi ?
Jean-Louis Giral : Absolument pas. Considérer que la semaine de quatre jours en trente-deux heures constitue une solution pour l'emploi est un leurre. Cela relève de l'utopie et je trouve particulièrement inquiétant que des responsables économiques et politiques s'emballent pour cette nouvelle forme de partage du travail qui procède de l'idée qu'il y a une masse de travail stable et prédéterminée, qu'il convient de répartir entre un nombre variable d'individus, en jouant notamment sur le temps de travail alloué à chacun.
Je m'interroge devant le retentissement médiatique d'une idée aussi malthusienne et destructrice. Serions-nous à ce point désaxés pour nous en remettre à des « gourous », perdre notre bon sens et oublier quelques évidences et réalités ?
Tout d'abord, ce n'est pas en travaillant moins que les Français résoudront leurs problèmes. Bien au contraire, c'est en travaillant plus et mieux, en entreprenant que l'on accroît la production de richesses qui engendrent l'activité et donc l'emploi.
L'exemple de nos concurrents étrangers doit nous faire réfléchir. Les pays les moins touchés par le chômage sont ceux où la durée du travail est la plus longue.
L'histoire l'a démontré, la réduction du temps de travail, si elle apparaît comme une amélioration des conditions de vie de ceux qui en bénéficient, n'a jamais eu d'effets significatifs sur l'emploi.
Qui plus est, ce n'est pas dans la phase actuelle de récession, lorsque les capacités de production sont utilisées aux alentours de 80 %, qu'une baisse du temps de travail peut justifier des embauches pour maintenir la production.
Enfin, dans une économie ouverte sur le monde, hyperconcurrentielle, il ne faut pas oublier que le coût de l'heure de travail est un critère décisif de compétitivité avec le niveau des charges. Une réduction du temps de travail qui n'est pas compensée intégralement par une baisse des charges entraîne une perte de compétitivité et constitue un désastre économique.
Le dispositif des 32 heures qui nous est aujourd'hui proposé ignore les contraintes des entreprises et méconnaît les comportements humains.
Le jeu arithmétique n'est pas applicable à l'entreprise et encore moins aux hommes. Fonder un système sur le fait que, si l'on réduit la durée du travail de 39 à 32 heures, on peut augmenter d'autant le nombre de salariés pour accomplir la même quantité de travail ressortit à une conception tayloriste du travail totalement dépassé. Les hommes ne sont pas interchangeables. La mise en œuvre d'un tel procédé est par ailleurs uniquement possible dans les petites unités où le poste est unique. C'est également oublier que toute nouvelle organisation pratique du travail engendre pour l'entreprise des coûts supplémentaires induits qui réduisent sa compétitivité.
S'agissant des salariés, il n'est pas évident qu'ils acceptent durablement une baisse de leur rémunération qui entraînerait corrélativement une baisse de leurs droits sociaux.
Ce sont les salariés les plus qualifiés et les moins concernés par les horaires qui seront pénalisés, la baisse de rémunération ne devant pas toucher les bas salaires.
Le dispositif mis en place crée une discrimination entre les salariés suivant l'horaire pratiqué, selon qu'il s'agit de temps partiel ou de temps réduit. Les salariés qui travailleront au-delà de 33 heures vont-ils être payés en heures supplémentaires ?
De surcroît, la réduction du temps du travail entraînant une période d'inactivité, le risque est grand de voir se développer le travail au noir.
« Laisser croire que la réduction du temps de travail constitue un remède au chômage est un marché de dupes. »
Compenser la perte de salaire que devraient subir les salariés qui auront accepté de réduire leur temps de travail conduit à un coût de celui-ci plus élevé, à payer plus les salariés qui travailleront le moins et, au bout de trois ans, lorsque l'aide de l'État disparaîtra, à des situations conflictuelles.
On peut en effet s'interroger sur le sort qui sera réservé aux « nouveaux emplois » créés et sur la validité de l'engagement pris par l'entreprise sur le maintien de ses effectifs, alors que nous savons très bien que nul ne peut être certain de l'avenir dans ce domaine.
Ces raisons, quoique non exhaustives, me font penser que, même effectué à titre expérimental, ce dispositif est voué à l'échec.
Laisser croire que la réduction du temps de travail constitue un remède au chômage est un marché de dupes. La solution au problème de l'emploi passe par l'expansion économique et par un renforcement de la compétitivité. Pour cela, nous devons gagner en productivité, privilégier les aménagements du temps de travail et rechercher la flexibilité des salaires et des tâches.