Texte intégral
A. Ardisson : Comment avez-vous perçue « L'Heure de Vérité » spéciale de F. Mitterrand hier soir ?
D. Baudis : C'est aujourd'hui son anniversaire, il fête ses 77 ans, je lui souhaite un bon anniversaire et, en effet, le ton et le style étaient un peu hier ceux du patriarche. Une certaine solennité dans la mise en scène, le lieu, l'arrivée des journalistes précédés d'huissiers en gants blancs, et le style se retrouvait dans le fond du propos présidentiel. C'était un propos qui ne voulait pas heurter, ce n'est pas un propos combatif que j'ai entendu hier. On avait le sentiment que le président Mitterrand est en train, pour les 18 mois qui lui restent à l'Élysée, de préparer les conditions dans lesquelles il va quitter le pouvoir et il souhaite le quitter dans les meilleures conditions, en bénéficiant de la part du plus grand nombre possible de Français d'une opinion favorable. Ce qu'il faut souhaiter, c'est que dans cette phase, il ne fasse rien qui puisse compliquer la tâche du gouvernement qui est confronté à une situation difficile.
A. Ardisson : Avez-vous entendu hier soir quelque chose qui compliquerait la tâche du gouvernement ?
D. Baudis : Sur les dossiers les plus sensibles, notamment le GATT, le propos présidentiel n'était pas de nature à compliquer la tâche très difficile de ceux qui négocient. Je n'ai rien entendu qui puisse affaiblir la position du gouvernement.
A. Ardisson : Et sur Air France, il a bien épinglé votre ami Bosson ?
D. Baudis : Il a soufflé le chaud et le froid dans une situation un peu délicate pour le président lui-même, puisque le plan avait été préparé par B. Attali qui est un proche d'un proche du Président de la République, c'est quelqu'un qui n'est pas très éloigné de lui qui va présider aux destinées d'Air France, donc il lui est difficile de tirer à boulets rouges sur des plans qui ont été préparés par des hommes auxquels il a confié des responsabilités. Il a cédé un peu comme toujours à un discours un peu populiste mais tout en rendant hommage au gouvernement. Il a fait tout cela avec un certain équilibre.
A. Ardisson : Objectivement on peut être surpris, comme lui, du changement d'attitude du gouvernement dans cette affaire Air France ? Le PDG avait le soutien du gouvernement et démissionne...
D. Baudis : Dans cette affaire, incontestablement, la méthode a été mauvaise. Aujourd'hui, les compteurs de la négociation sont remis à zéro et c'était la seule possibilité de repartir de l'avant. Mais le problème reste, les compteurs du déficit continuent de tourner. Vous savez qu'Air France cette année, va perdre 5 milliards de francs. Il y a 50 millions de Français, ça veut dire 100 francs par Français en moyenne, d'impôts, taxes pour permettre à Air France de boucler son budget. Ça veut dire 400 francs pour une famille de quatre personnes. Et il y a beaucoup de personnes qui n'utilisent pas les services d'Air France ou qui ne prennent jamais l'avion, beaucoup de petites gens. Alors est-ce de l'équité sociale ? Je n'en suis pas certain, que de prendre 5 milliards de francs à nos compatriotes pour équilibrer un budget.
A. Ardisson : Faut-il réduire les effectifs ?
D. Baudis : Réduction d'effectifs sans licenciements, c'est la position qui a été prise et qui me paraît sage. Réduction d'effectifs si c'est une nécessité pour équilibrer des comptes, sans licenciements, à savoir en utilisant les départs à la retraite, les FNE, différentes solutions qui font qu'une personne ne se retrouve pas au chômage. Mais le déficit qui pèse sur la nation est un déficit qui lui est créateur de chômage, comme toujours. Toute les compagnies aériennes ont connu des difficultés après la Guerre du Golfe. Actuellement, elles sont toutes en train de se redresser, seule Air France continue de s'enfoncer dans le rouge. Il est donc de l'intérêt de tous ceux qui travaillent à Air France, de faire en sorte qu'au plus vite, la compagnie puisse retrouver son équilibre financier.
A. Ardisson : Avez-vous chiffré les conséquences pour l'avenir en ce qui concerne l'industrie aéronautique et particulièrement Toulouse ?
D. Baudis : Les chiffres sont éloquents : il y a trois ans, on fabriquait ici 30 avions par mois et aujourd'hui c'est 14. Ça vous donne le niveau du retentissement de la crise des compagnies aériennes sur l'activité des constructeurs aéronautiques. Mais progressivement, les compagnies aériennes se redressent et il faut qu'Air France trouve aussi la voie du redressement. Je suis convaincu que dans les années qui viennent, les spécialistes de l'aéronautique pensent que c'est un délai de 2 ans, on retrouvera un rythme de production, plus élevé, car des avions arrivent à bout de course. Les compagnies les ont maintenus en activité car elles étaient en situation difficile et qu'elles n'avaient pas les moyens d'investir. Mais il arrive un moment où la compagnie va mieux, où elle retrouve un peu de marge de manœuvre sur le plan financier. Il y a des avions anciens gros consommateurs de carburant et les compagnies ont intérêt à les changer contre des appareils neufs qui sont plus économes et enfin, pour des raisons de protection de l'environnement, il y a des normes de bruit de plus en plus sévères autour des aéroports.
A. Ardisson : Donc pas d'avenir en noir chez vous, pas de suppressions d'emplois ?
D. Baudis : Dans l'immédiat nous sommes dans une situation difficile mais l'industrie aéronautique est une industrie qui connaît des cycles. En 83, quand j'ai été élu maire de Toulouse, c'était deux avions par mois.
A. Ardisson : S'agissant de l'Aérospatiale, F. Mitterrand s'est prononcé contre sa privatisation. Quel est votre avis ?
D. Baudis : Tout le monde est très vigilant sur le fait qu'Aérospatiale doit rester sous une forme ou une autre, sous le contrôle de l'État. C'est une industrie de caractère stratégique, pas simplement dans ses aspects militaires mais également sur le plan industriel, stratégique. Il importe que l'État conserve sa capacité d'orientation. Ça ne veut pas dire qu'il faut refuser, au contraire ! L'ouverture du capital de l'entreprise à des capitaux privés, cela ayant déjà été le cas par le passé. Il faut que l'État conserve sa capacité d'orientation. Ici, en Haute-Garonne, tous les députés de la majorité l'ont dit. Et quand E. Balladur est venu à Toulouse pour l'inauguration du métro en juin, il a confirmé d'une part que la privatisation de l'Aérospatiale n'était pas à l'ordre du jour et qu'on avait le temps d'examiner le dossier. D'autre part, qu'il examinerait ce dossier avec un œil particulier et qu'il faudrait trouver des solutions appropriées pour une industrie qui n'est pas tout à fait comme les autres.
A. Ardisson : Vous souscrivez à cette idée de relance de l'Europe par un grand emprunt ?
C'est une idée qui a été formulée à la tribune du congrès du PS, elle a été reprise hier par le président de la République, elle mérite d'être examinée. Mais je ne crois pas qu'on puisse répondre à la légère sur un tel sujet. Un emprunt a été réalisé en juin en France et qui a donné des résultats bien au-delà de ce qui était escompté par le gouvernement. Emprunt européen, pourquoi pas, mais on ne peut pas répondre comme ça sur de tels sujets, à la volée.