Article de M. Jacques Barrot, vice-président du groupe UDFC à l'Assemblée nationale, dans "Démocratie moderne" du 18 novembre 1993, sur le partage du travail, intitulé : "le vrai partage".

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Jacques Barrot - UDFC, vice-président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale

Média : DEMOCRATIE MODERNE

Texte intégral

On l'a échappé belle… un vote symbolique sur les 32 heures aurait enfermé le parlement dans un dilemme impossible : soit cautionner un nouveau mythe destructeur, soit donner le sentiment de renoncer à aménager le temps de travail par des expériences authentiques de partage… C'est que le débat a été mal posé dès le départ…

Question de méthode d'abord : pourquoi tenter d'imposer par la loi un modèle d'organisation du temps de travail, sorte de voie de passage obligée pour l'ensemble des entreprises françaises qui n'ont pas les mêmes contraintes ou les mêmes facilités ! Il est, au contraire, indispensable de diversifier les formules de ce temps choisi : développer le temps partiel, élargir l'amplitude des heures de service offert grâce à des compensations ajustées selon les cas. Cette souplesse-là nécessite une négociation sur le terrain, très décentralisée, où tous les intéressés puissent avoir voix au chapitre. Ce n'est pas par des obligations venues d'en haut, des contraintes inventées par la loi que l'on met en mouvement le personnel d'un atelier, d'une entreprise : c'est par le contrat. L'engagement d'acteurs responsables fait cruellement défaut aujourd'hui. Si l'on veut que les libertés nouvelles données à l'entreprise nous permettent d'avancer, encore faut-il que responsables syndicaux et patronaux consentent un très grand effort d'imagination.

Question d'éthique aussi on n'a pas assez souligné que si l'aménagement du temps de travail devait être une contribution à la lutte contre le chômage, on ne pouvait éluder le problème des rémunérations : quelle entreprise peut, en cas de difficulté, éviter des licenciements si l'ensemble des salariés n'accepte pas, d'une manière ou d'une autre, un partage de rémunérations ? Là est le véritable choix, celui qui permet, avec la même masse salariale, de maintenir au sein de l'entreprise un plus grand nombre de salariés les sacrifices des uns évitant l'exclusion des autres. Nous devons renoncer à évoquer le partage du travail dans un esprit de malthusianisme et peut-être de paresse. Si nous voulons préserver la cohésion de la communauté, ce qui fait la base de notre société, il faut s'engager plus avant dans un double partage de l'avoir et du savoir. Dans les entreprises en difficulté, l'accumulation d'avantages acquis pour les uns peut empêcher le maintien des autres au travail. Dans les entreprises qui ont devant elles un marché et un avenir, les responsables doivent prendre du temps pour former des jeunes. Sans nécessaire- ment offrir d'emblée un contrat de travail, l'entreprise peut fournir une formation à une jeunesse laissée aujourd'hui en jachère.

Nous voilà désormais au pied du mur : il ne reste dans la loi que l'expression de la volonté d'expérimenter. La mention d'un modèle particulier d'une semaine de quatre jours a disparu. C'est bien ainsi, dans la mesure où il faut laisser la place à l'imagination des partenaires sociaux. Encore faut-il que nous prenions au mot la loi, que nous usions pleinement des nouvelles modalités d'organisation du travail pour éviter des licenciements hâtifs dans une conjoncture déprimée par des formules innovantes.

Le Cds doit exiger de véritables rendez-vous qui permettent de mesurer dans notre pays l'état d'avancement de l'innovation sociale en matière d'organisation du travail. Aux acteurs patronaux et syndicaux d'ouvrir des chemins nouveaux, au législateur et au gouvernement d'encourager toutes les avancées contractuelles allégeant les charges de ceux qui prendront ainsi le risque d'innover…