Texte intégral
11 mars 1993
Libération
Libération : Au soir du premier tour des législatives, que ferez-vous si Alain Mérieux parvenu en seconde position décide de se maintenir ?
Michel Noir : J'en conclurai qu'il espère recueillir les voix du Front national pour me devancer au second tour. Les électeurs jugeront.
Libération : Estimez-vous toujours que le choix d'Alain Mérieux comme candidat unique de l'opposition relève d'un "règlement de comptes personnels entre vous et Jacques Chirac" ?
Michel Noir : Par une lettre datée du 2 novembre, la totalité des élus RPR de ma circonscription a écrit aux dirigeants parisiens en leur demandant de ne présenter personne contre moi. Ces élus n'ont jamais reçu de réponse. "Paris" a décidé de présenter un autre candidat. Étrange conception de la démocratie interne que celle qui consiste à récuser l'avis unanime des élus de toute une circonscription. Puis les exclusions ont plu comme à Gravelotte sur la tête des élus me soutenant.
Libération : Comment expliquez-vous cette rupture ?
Michel Noir : Il y a un an, les candidats RPR, UDF et Nouvelle Démocratie figuraient sur la même liste. Quel événement peut justifier qu'après avoir réalisé l'union pour les régionales, nous ne nous retrouvions pas ensemble pour les législatives ? Bien dans mes votes. Rien dans mes prises de position publiques. Peut-on m'écarter au prétexte que je suis affaibli par une affaire familiale ? Non. On peut dire que l'obsession dont je suis porteur – l'union de l'opposition – dérange au moment où, "à Paris", chacun accepte aujourd'hui l'idée d'une double candidature à la présidentielle. Je suis prêt à faire campagne pour tout candidat unique. Jusque et y compris Jacques Chirac.
Libération : Au-delà des législatives, Alain Mérieux ne fait plus mystère de sa volonté d'être candidat à la mairie de Lyon en 1995…
Michel Noir : Soit. Mais je ne laisserai personne prétendre que le gouvernement de la cité doit devenir une affaire de parti. En 1989, je ne conduisais pas une "liste RPR" et la moitié de mes colistiers n'appartenaient pas à un parti. Au moment des régionales j'ai souhaité que Michel Mercier, président départemental de UDF, prenne la tête de la liste d'union de l'opposition. Alain Mérieux a refusé. Dire que c'est moi qui n'ai pas voulu d'Alain Mérieux est donc mensonger. Enfin, je note que durant les dix années où j'ai dirigé le RPR local, il n'y a pas eu d'exclusions. Depuis qu'Alain Mérieux en est le président, les exclusions tombent tous les jours.
Libération : Philippe Séguin vous accuse d'être fasciné par le marketing, cette "forme déguisée de la démagogie en politique".
Michel Noir : À propos de Philippe Séguin, Alain Juppé écrit dans la Tentation de Venise, le livre qu'il vient de publier : je n'ai jamais pu engager un vrai dialogue avec lui. J'ai fait des efforts. Il les a tous découragés. Je n'ai plus qu'une certitude, il suffit que je dise blanc pour que Philippe Séguin dise noir. Je reprends volontiers ce portrait à mon compte.
Libération : À ce sujet Charles Pasqua est venu expliquer à Lyon que le gaullisme consiste à ne pas confondre carrière personnelle et intérêt général…
Michel Noir : Je crains que Charles Pasqua ne se souvienne que d'une partie des leçons du gaullisme. Le gaullisme c'est d'abord le refus du jeu des partis politiques quand ceux-ci oublient l'intérêt général.
Libération : Le 9 janvier vous avez déclaré au sujet de "l'affaire Botton" : "L'homme public Michel Noir n'est pas concerné." Depuis, le juge Courroye vous a entendu comme témoin. Maintenez-vous ne pas être concerné ?
Michel Noir : J'ai un gendre. Il répond devant la justice de faits le concernant.
Libération : Ces faits risquent-ils de mettre en question la légalité des financements de votre campagne municipale de 1989 ?
Michel Noir : Non.
1er avril 1993
Paris Match
Paris Match : Vous êtes au coude à coude avec Alain Mérieux, alors que les sondages vous donnaient distancé. À quoi attribuez-vous ce résultat ?
Michel Noir : Il y a eu une réaction normale des Lyonnais. Ceux-ci se sont dit que la décision des Parisiens d'organiser la division, et surtout l'affrontement, n'était pas normale. Les Lyonnais ont dit : nous ne saurions approuver de tels complots politiques.
Paris Match : Plus concrètement, comment cela s'est-il passé ?
Michel Noir : La connexion RPR est évidente. Sans l'éclatement de l'affaire Botton, en novembre, il n'y aurait pas eu de candidature contre Michel Noir.
Paris Match : Précisément, votre gendre accuse aujourd'hui le procureur adjoint Weisbush d'avoir fait pression sur son entourage pour obtenir des documents susceptibles de vous compromettre.
Michel Noir : C'est un problème gravissime du point de vue de la justice. Je n'ai pas à le commenter. Vous savez, lorsque j'ai rompu avec Pierre Botton, en 1989, j'ai indiqué aux dirigeants RPR quelles en étaient les raisons. Ce qui veut dire que, lorsque, deux ans plus tard, en 1991, le RPR a présenté Botton contre nous, ici, à Lyon, il savait très bien à qui il avait à faire.
Aujourd'hui, certains, au RPR, sont très conscients de ce qu'ils font. Lorsque j'ai, par écrit, établi la connexion entre Pierre Botton, Frédérique Pons, son avocate, Bernard Pons et Alain Mérieux, je n'ai eu aucune réaction, et bien sûr aucune plainte en diffamation. Et ma question à Alain Mérieux, demandant qu'il produise une attestation des commissaires aux comptes démontrant que Bernard Pons n'avait pas, directement ou indirectement, sous forme d'honoraires ou sous forme de salaire, été rémunéré par l'une des sociétés Mérieux, est restée sans réponse… La tentative de "meurtre politique" est, d'après moi, établie.
Paris Match : Alain Mérieux est un ex-ami. Il vous a prévenu de sa candidature contre vous ?
Michel Noir : Non. Il n'a jamais accepté aucune rencontre pour faire le point depuis qu'il a pris sa carte en octobre 1992.
Paris Match : Vous vous battez seul pour le second tour, sans les instances du RPR. Ça change, non ?
Michel Noir : Je ne suis pas seul. 80 % des élus et des militants sont dans mon équipe, et non pas dans celle d'Alain Mérieux. La chose la plus insupportable est celle qui consiste à dire : Lyon appartenait au RPR, Lyon doit revenir au RPR. Je n'accepterai jamais ces langages. Lyon a, avant tout, une tradition d'indépendance à l'égard de Paris. Je ne laisserai jamais Lyon tomber dans les mains d'un parti, quel qu'il soit.
Paris Match : Vous êtes resté étonnamment silencieux pendant l'affaire Botton…
Michel Noir : Je m'en fais le reproche. J'ai eu tort.
Paris Match : Pourquoi ?
Michel Noir : Jusqu'au dernier moment, j'ai espéré. J'ai une fille. On ne perd pas facilement un enfant, son enfant. Le maire avait tranché il y a quatre ans. Pas le père. J'espère que je suis clair. Si j'avais quoi que ce soit à me reprocher, il y a longtemps que j'aurais démissionné.
Paris Match : Qu'est-ce qui va faire la différence au second tour ?
Michel Noir : Plusieurs choses. On pourra apprécier surtout cet acharnement d'un parti sur un homme qui a voulu reprendre son indépendance. C'est un critère qui peut compter.
Paris Match : Quels sont les langages et les actes des uns et des autres au regard de la tolérance, de la lutte contre le Front national ?
Michel Noir : Alain Mérieux est le seul de tous les candidats de la liste aux élections régionales de 1992 qui a refusé de signer un engagement sur l'honneur de ne pas faire alliance avec le Front national et qui s'en est vanté, d'ailleurs, dans des déclarations publiques.
Paris Match : Les socialistes et les écologistes ont appelé à voter blanc à Lyon pour le second tour…
Michel Noir : Ça ne me paraît pas anormal. Je préfère cette attitude à celle qui aurait consisté à appeler à voter pour moi. J'imagine que M. Mérieux ne doit pas être très content que Le Pen recommande de voter pour lui.
Paris Match : Vous avez dit avoir formé Alain Mérieux politiquement. Vous ne craignez pas l'effet boomerang ?
Michel Noir : Formé, non. Je l'ai mis sur mes listes. Je l'ai amené à la politique. Je n'ai aucun regret. Je ne me dis pas : "Il a cessé d'être mon ami." Je dirai que la manière dont il cautionne et couvre les procédés indignes, depuis dix jours, fait que je m'interroge désormais sur cette amitié.
Paris Match : À quand remonte votre dernier contact avec Jacques Chirac ?
Michel Noir : En juin dernier, à l'Assemblée nationale, mais ce fut une rencontre très brève et informelle.
Paris Match : Quand avez-vous compris clairement qu'il mettrait tout en œuvre pour vous barrer la route, ici ?
Michel Noir : Ici ou ailleurs… Le jour où j'étais 10 points devant lui dans les sondages du baromètre Sofres, en 1989-1990. II en avait fait une fixation "pré-présidentielle". Ce sont des pathologies classiques en politique ! Il sait très bien également quel a été notre affrontement sur l'alliance du Front national en 1987, quand je lui ai présenté ma démission. Je lui ai dit : "Tu me demandes de me taire sur les relations avec ce parti. C'est comme si tu me demandais de me faire hara-kiri." De plus, la nature de Jacques Chirac est identique à la mienne, sur ce chapitre, sur la question de fond. Je lui en donne tout à fait crédit. Mais la pression des tactiques immédiates pour gagner les élections est telle que certains sont presque capables d'oublier ce en quoi ils croient.
Paris Match : Que reste-t-il de vos amis rénovateurs, qui sont, eux, toujours au RPR ?
Michel Noir : J'ai envie de leur dire de relire ce qu'ils ont signé le 24 juin 1989. De leur dire : regardez où vous en êtes, qu'avez-vous fait pour progresser ? Le principe de cohérence dans le temps est un point important en politique. Sinon, on tire des bords, en oubliant le cap.