Texte intégral
4 août 1993
Europe 1
E. Faux : Le président du Conseil économique et social a remis hier le rapport de sa commission à E. Balladur. L'objectif est de trouver des pistes pour créer des emplois en France et inspirer un projet de loi dès cet automne. Ce texte appelle à briser "certains carcans de la législation sociale pour favoriser la souplesse au service de l'emploi et de l'entreprise". Pouvez-vous accepter ce discours ?
M. Blondel : Difficilement. C'est ce que nous subissons depuis 20 ans : c'est ce qu'on appelle la flexibilité. Or, dans la pratique, cela ne donne pas de résultats. Si on veut être efficace dans la lutte contre le chômage, il faut passer par la relance de l'activité économique et, au contraire, appliquer la réglementation. C'est la réglementation qui crée l'emploi et non l'inverse. La souplesse est une idée qui a été lancée et que nous avons parfois acceptée car c'est la possibilité de retrouver des marges. La souplesse permet au contraire d'utiliser les équipements d'une matière plus rationnelle. Cela ne provoque pas en soi l'embauche : cela donne du profit supplémentaire et, avec ce profit, les entreprises peuvent – ou ne peuvent pas si elles le désirent – investir. "Les investissements d'aujourd'hui, ce sont les emplois de demain" … sauf que depuis 15 ans on tient ce discours et qu'on remet en cause successivement, par flexibilisation successive, des dispositions sociales… et cela n'a pas d'effet réel. Cela a un petit effet qui permet de maintenir de temps et temps quelque emplois, mais cela ne donne pas des résultats à la hauteur des circonstances.
E. Faux : À l'ordre du jour, le remise en cause du nouveau Smic, pour en revenir à une formule plus proche de l'ancien Smic qui s'en tiendrait à garantir le pouvoir d'achat des salariés et vous chargerait, partenaires sociaux, de négocier les rallonges éventuelles. Commentaire ?
M. Blondel : Il y a deux axes dans cette proposition. 1/ La notion d'abaisser le coût du travail. C'est répondre aux objections de l'OCDE qui dit que le Smic est un frein à l'embauche. Je ne le crois pas. C'est démontré par l'ensemble des données économiques. Dans les entreprises où l'on paie le mieux, c'est généralement là que l'emploi se porte le mieux. En fait, les employeurs n'embauchent que s'ils ont du travail. 2/ Cette idée générale de faire baisser le coût du travail est sans limite. Si on veut répondre à la concurrence étrangère, tous les pays vont s'aligner et surenchérir sur la baisse du coût du travail. La limité ce serait l'esclavage ! Là, au moins, on serait imbattable ! C'est une régression. L'État fixerait le salaire minimum garanti et non plus le salaire minimum de croissance. On nous dit : si on doit faire un complément – qui serait alors lié à la croissance – il devra être négocié !
E. Faux : On accroit la responsabilité des partenaires sociaux en leur confiant la tâche d'augmenter.
M. Blondel : Je veux bien. En d'autres temps on me l'a refusé, mais là je suis pour. Je rappelle simplement que cela veut dire que nous allons avoir au niveau interprofessionnel des négociations pour 0,20 ou 0,40 d'augmentation du salaire minimum. Je vous promets bien du plaisir, que ce soit au patronat ou aux organisations syndicales. Cela va bloquer toutes possibilités de marge de manœuvre et de négociation au niveau des secteurs d'activité.
E. Faux : Le temps de travail. Engagement très net de ce rapport Matteoli : passer au plus tard en 1998 à l'annualisation de la durée du travail et réduire la durée hebdomadaire de travail de 39 à 37 heures.
M. Blondel : La réduction de la durée du temps de travail est un problème que l'on ne peut régler qu'au niveau européen. Si nous partons trop rapidement seuls, il y aura des conséquences économiques importantes. Je suis pour la réduction de la durée du travail. Au niveau européen, on a réclamé depuis un bon moment les 35 heures. Si nous devions aller vers cette voie, il faudrait obtenir au niveau européen des dispositions de la même nature. D'après les informations que j'ai, les dernières dispositions prise en matière de durée du travail, c'est 48 heures par semaines ! On est bien loin de la situation qui conduirait aux propositions de M. Matteoli. Quant à l'annualisation, nous y avons toujours été hostiles. Ses conséquences sont de ne plus faire payer les heures supplémentaires.
E. Faux : Que doivent attendre les salariés français de la crise du SME ? Peuvent-ils en tirer avantage ?
M. Blondel : La solution préconisé par Bruxelles était selon moi le seul moyen. Je ne suis pas convaincu de la nécessité d'avoir un franc fort. Certains disent "un franc stable", mais c'est un franc fort. Je ne vois pas très bien pour le chômeur français, lorsqu'il perçoit ses allocations, ce que cela lui amène d'avoir une allocation en franc fort. Cela dénote bien que l'on ne puisse pas faire une politique qui soit strictement monétaire. Il faut qu'elle corresponde à la réalité économique. Or, cette réalité économique n'était pas au niveau où nous défendions notre parité avec l'Allemagne. Cela devrait assainir les choses. Je suis partisan d'une relance par la demande, je vais donc insister beaucoup auprès du gouvernement pour qu'on rétablisse ceux qui sont les plus modestes dans leur pouvoir d'achat. La compensation se fera par le pouvoir d'achat.
E. Faux : Quand A. Juppé s'adresse aux eurosceptiques et à ceux qui se sont montrés réservés sur les accords de Bruxelles pour les inviter à la cohésion nationale, vous vous sentez visé ?
M. Blondel : Je ne répondrai pas à M. Juppé. Ce n'est pas le rôle d'une organisation syndicale. Je ne me félicite pas lorsque les spéculateurs attaquent le franc. Néanmoins, nous avons une prétention que nous n'étions pas capable de soutenir. Maintenant il y a un contre-coup. Je ne m'en félicite pas.
E. Faux : La CGT et la CFDT ont porté plainte sur l'ouverture du Virgin mégastore le dimanche, FO était complétement en dehors du coup ?
M. Blondel : Pas du tout. M. Madelin a dit "Fort heureusement, il n'y a pas FO". L'ensemble des organisations syndicales est contre l'ouverture des magasins le dimanche. Il ne faut pas croire que c'est parce que nous sommes contre le modernisme. Précédemment au repos dominical, toute le monde travaillait. Par le passé, les magasins étaient ouverts tous les jours. Ce serait un saut en arrière. Virgin travaille par cannibalisation de la clientèle des autres. Cela va avoir des conséquences sur le plan de la concurrence avec d'autres entreprises. Il va y avoir concentration et il y aura des licenciements ailleurs. Le PDG de Virgin a tendance à dire partout que ce sont les salariés qui veulent travailler : comme si nous étions à égalité avec l'employeur sur le contrat de travail avec trois millions de chômeurs ! Quoi qu'on pense de la loi, il la viole systématiquement et avec provocation. Cela doit donner lieu à des sanctions. Il est obligé d'ouvrir le dimanche pour atteindre son seuil critique en matière économique, il le dit lui-même. Cela veut donc dire que toute la démarche avait été faite là-dessus. C'est un poisson pilote pour faire modifier les choses dans ce sens.
13 août 1993
France Inter
France Inter : Vous ne pensez pas que la réaction de J. Glavany est un peu dure ?
M. Blondel : Ça dépend où on se place. Sur le plan politique, je comprends en effet que dans la querelle naturelle en démocratie, entre la majorité et l'opposition, on prépare les élections.
France Inter : Et au plan syndical, la défense des acquis sociaux ?
M. Blondel : Je regarde et j'écoute ce que dit E. Balladur. Il le dit avec beaucoup de talent et de fermeté sous des apparences placides et ça sécurise. Mais en définitive, il a bien dit qu'il allait persister dans sa politique économique. Il a voulu rassurer au lendemain des turbulences européennes. Ça veut dire qu'il n'entend pas redonner sa place au pouvoir d'achat. Et ça, c'est un élément déterminant de la lutte contre le chômage et aussi du financement de la protection sociale collective. C'est un élément déterminant aussi pour savoir le nombre de Français qui paieront des impôts, c'est-à-dire l'effet que pourrait avoir une réforme notamment annoncée pour janvier 94.
France Inter : Et la défense du pouvoir d'achat, c'est l'occasion de faire un peu de pub à FO. Car il y a quelques jours vous annonciez une action sur ce thème à la rentrée…
M. Blondel : Vous êtes gentil de parler de publicité, mais ce n'est pas obligatoirement le seul objectif. Depuis quelques mois, il y a eu un prélèvement important de la CSG, on n'a pas revalorisé les retraites, les allocations chômage. Enfin, le pouvoir d'achat des plus défavorisés a été agressé et nettement. Je considère donc qu'il faut le rétablir, le restaurer. Et E. Balladur, à qui j'ai précisé les choses, sait très bien qu'en septembre et octobre, je ferai ce qui est en mon pouvoir pour bien faire comprendre aux salariés que je représente qu'il faut réagir, sinon ça va être la peau de chagrin. En tout cas, ce ne sera pas la solution au chômage.
France Inter : Vous allez avoir l'occasion de dire tout ça au Premier ministre qui vous a invité à Matignon le 6 septembre.
M. Blondel : Cette invitation du Premier ministre est intéressante dans la mesure où je favorise toujours le dialogue avec les décideurs, je veux être un interlocuteur avec eux. Le gouvernement est un décideur au même titre que le patronat. Donc, je suis tout à fait d'accord pour que nous conversions sur la loi quinquennale concernant l'emploi. Mais je cadre de suite les choses pour qu'il n'y ait pas de malentendu : je refuse par avance tout ce qui pourrait être un contrat à terme sur 2, 3, 4, 5 ans où l'on dirait : "on va limiter les augmentations de salaires, car il nous faut faire telle et telle chose dans le domaine de l'emploi". Ça nous lierait les pieds, et je ne pourrais plus négocier aux différents niveaux ce qu'il est nécessaire de négocier dans l'action syndicale. Et puis je dis – car je l'ai bien ressenti chez E. Balladur que je commence à bien connaître – qu'il persiste à croire que la façon de réduire le chômage, c'est d'accorder plus de flexibilité aux entreprises. On fait ça depuis 75, ça ne donne pas de résultats. Au contraire, ça évite d'embaucher, car ça permet d'utiliser les équipements de manière plus rationnelle et de manière plus longue. C'est la réglementation qui contraint les entreprises à embaucher.
France Inter : Promesse d'une mobilisation ouvrière à la rentrée sous quelle forme ?
M. Blondel : Promesse d'une mobilisation ouvrière à la rentrée, car mobilisation il y a déjà. Mais volonté en septembre-octobre de prendre une initiative dont je ne connais pas pour autant la forme dans l'immédiat. Une initiative assez large. Tous les syndicats devraient être d'accord sur quelque chose de ce genre.
13 août 1993
RTL - Passage antenne
M. Blondel : S'il s'agit de mettre debout une espèce de pacte sur plusieurs années, et qui aurait pour objet de mettre des efforts nouveaux encore aux salariés de manière à redresser la situation de l'emploi, ça n'est pas possible parce que ça n'est pas le rôle de l'organisation syndicale, et aussi parce que je ne veux pas me lier les mains. C'est tout à fait clair ! D'autant plus que le Premier ministre indique clairement qu'il ne veut pas modifier sa politique économique. Et là, je crois qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Je sais que l'obstination peut être une vertu, mais dans le cas particulier, s'orienter vers la flexibilité pour avoir des emplois demain, c'est une erreur. Ça ne crée pas d'emplois. Deuxièmement, ne pas relancer l'activité économique et industrielle, ça n'est pas recréer des emplois, redonner de l'espoir aux entreprises. Je ne veux pas des engagements qui, demain, seront des idées fixes et qui auront pour effet de détériorer encore la situation des salariés. Je souhaite qu'il y ait une augmentation des salaires. Si on ne le fait pas, on va encore procéder, à la fois, à des exclusions et, à la fois, à avoir des ennuis permanents avec les régimes sociaux.