Articles de M. Philippe Herzog, membre du bureau politique du PCF, dans "Le Monde" du 17 août et dans "Economie et Politique" de septembre 1993, sur ses propositions en matière de politique économique, de construction européenne et de démocratisation, intitulés "Pour un nouveau projet européen" et "Trois défis pour une autre politique".

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Média : Le Monde - ECONOMIE ET POLITIQUE

Texte intégral

Les marchés financiers et les puissances capitalistes dominantes ont dynamité l'essentiel du système monétaire européen. Le Gouvernement français prétend, contre toute évidence, que pour l'essentiel la construction européenne est préservée et que le franc n'est pas dévalué. Ces déclarations lénifiantes sont aussi inquiétantes parce qu'elles indiquent la poursuite des dogmes antérieurs. Les réalités et l'exigence démocratique plaident au contraire pour instaurer un débat public sur une nouvelle politique économique et européenne de la France.

La crise européenne est excessivement grave. Si le quasi-éclatement du cadre d'union économique et monétaire arrêté à Maastricht n'est pas un mal, les plages énormes de fluctuations monétaires et la faillite de la coopération ne constituent pas une souplesse, mais une régression. Les spéculateurs et les États-Unis se réjouissent de la division des Européens. Un flottement chronique des monnaies serait très dangereux.

En 1983, les communistes l'ont refusé, en proposant une réforme du système monétaire européen (SME) associant au principe de changes stables mais ajustables un cadre de coopération visant à empêcher ce qui s'est produit : la domination insolente du mark et de la politique monétaire allemande ; les pressions déflationnistes imposées aux partenaires européens dont la France, via des taux d'intérêts prohibitifs. Aujourd'hui plus encore, une véritable coopération monétaire européenne est indispensable. Elle suppose des mesures puissantes de maîtrise des mouvements de capitaux et des changes rompant avec la dictature des marchés financiers. Elle doit permettre le financement de politiques concertées de reflation de l'emploi et de l'activité prenant appui sur une solidarité des industries et des réseaux publics européens.

De nouvelles cibles pour la spéculation

La fiction selon laquelle les "fondamentaux" de l'économie française sont sains doit sauter. L'hémorragie d'emplois, le chômage massif et la récession profonde attestent du contraire. L'économie réelle ne donne pas force au franc. Il a été dopé par les taux d'intérêt écrasants. Après avoir entrepris de faire baisser ces taux, le gouvernement a eu raison de refuser de les relever face aux spéculateurs. Mais dès lors c'est la fragilité de la politique menée depuis dix ans qui éclate.

La hausse de la Bourse atteste immédiatement du fait que la spéculation loin d'être retombée, se porte sur de nouvelles cibles. Il serait naïf de penser que cela signifie une anticipation de reprise économique française. Cela menace de relancer la croissance financière. Les privatisations massives décidées par le gouvernement annoncent un renforcement des exigences de rentabilité au détriment du niveau de vie des français et des débouchés de l'économie. Le plus dur de la bataille pour changer la politique économique est devant nous : stopper les suppressions d'emplois ; fournir un crédit à faible taux d'intérêt et utiliser les fonds disponibles en prélevant sur les avoirs placés, pour construire une reprise de l'activité réelle et financer les créations d'emplois potentiellement nombreuses.

Le refus d'une véritable coopération entre États européens est patent. Mais gare à leurs tentatives de restaurer ce qui a failli et de préparer un ersatz de Maastricht. Il serait dramatique de se soumettre encore aux choix du couple étatique franco-allemand et de laisser aux seuls experts financiers et aux gouvernements la conduite des futures négociations, alors qu'il y a besoin de changements radicaux. Les démocrates, les progressistes doivent se saisir eux-mêmes de l'élaboration d'un nouveau projet européen.

Philippe Herzog est membre du bureau politique du Parti communiste français, responsable de la section économique du comité central.

 

Septembre-octobre 1993
Économie et Politique

Les Français ressentent durement l'aggravation de leurs conditions de vie. Si M. Balladur rassure et séduit alors que l'insécurité grandit, le sentiment général est que la politique actuelle ne permet nullement de sortir de la crise.

La perception de la crise mondiale du système capitaliste est beaucoup plus vive. Elle est partagée y compris par certains milieux dirigeants. Carlo de Benedetti ne lance pas au hasard cette boutade provocatrice : "le capitalisme est mort" (1). Maurice Allais, libéral lucide, stigmatise "un libre échangisme suicidaire" (2), souligne la crise des institutions, et désigne le pouvoir dominateur des États-Unis.

C'est dire que la précision du diagnostic et la nature des solutions sont plus que jamais des enjeux politiques brûlants. Cultures et pouvoirs établis sont en cause. Les exigences et les dogmes de la rentabilité tuent l'emploi et les conditions de vie, dans un système où d'énormes capitaux financiers sur accumulés exercent leur chantage de pays à pays. Il est patent qu'en France la productivité, la Bourse, suppriment plus d'emplois qu'ailleurs. Il n'y a plus de stratégie, plus de politique pour la défense et le développement du tissu productif et de service. Le "franc fort" n'a été soutenu qu'au prix de taux d'intérêt réels parmi les plus élevés du monde. On sert des rentes aux capitaux financiers spéculatifs, et on jette les ressources humaines sur le carreau. Si les gouvernements font cette politique, ce n'est pas parce qu'ils y sont obligés, mais parce que la démocratie française est minée. Ses institutions, ses comportements politiques, la formation de ses dirigeants, sont pervers et il y a urgence de réformes.

Le ministre de l'Économie et des Finances annonce pourtant la fin du tunnel, la reprise au début 1994. En réalité, de quel côté trouver l'issue ? La demande est déprimée et les promesses fiscales sont bien en-dessous des prélèvements subis sur le pouvoir d'achat. Les charges financières et le recul du crédit dissuadent aussi la reprise d'activités. Et la "convergence" des politiques économiques en Europe est confirmée avec force contre le niveau de vie.

Évoquant le deuxième souffle de la politique Balladur, un commentateur ironisait : où était le premier ? La seule tentative utile de la première phase, faire baisser les taux d'intérêts, est déjà paralysée, parce que toute la politique économique est axée en faveur de la croissance financière, de la Bourse, contre l'activité réelle.

Dans la deuxième phase Balladur, les réformes structurelles commencent, il s'agit d'une remise en cause très profonde des acquis sociaux. On ne saurait en minimiser la gravité. Il ne s'agit pas d'une simple continuité par rapport aux précédents gouvernements.

Il ne s'agit pas d'une loi pour l'emploi, mais d'une réforme du marché du travail du financement de la Sécurité sociale visant à accroître la flexibilité et à diminuer fortement le coût du travail en fonction des exigences de rentabilité des capitaux. Ce qui est prévu déresponsabilise les entreprises, incite aux plus bas salaires, et à l'alternance du chômage technique et du rendement maximum des salariés.

Il ne s'agit pas de sauvegarder la protection sociale, mais de supprimer la retraite à 60 ans à taux plein. On commence par la casser pour les salariés du secteur privé, demain sera le tour des statuts publics. Les Français trouvent absurde qu'on prive d'emploi des travailleurs de 50 ans et moins, – les préretraites ne cessent ainsi d'augmenter –, tandis qu'on recule l'âge ouvrant droit à la retraite pleine. Pas absurde : le but est ici un recul profond de la masse des pensions, et non pas réduire le chômage. Tandis que les faillites de PME se multiplient, les profits restent abondants, dans les grandes firmes, et plus encore les liquidités, y compris quand les débouchés sont en chute libre, comme dans le secteur automobile. À force de réduire emplois et salaires, pas étonnant que la Bourse monte, que le programme de privatisations séduise, et que les capitaux étrangers soient à l'affût. Si une reprise réelle n'est pas prévisible, par contre les dirigeants de la Bourse de Paris annoncent des sommets d'ici à 1995.

Où va la France ? Et de quoi demain sera fait ?

Beaucoup de Français ont conscience de la nécessité de changements plus ou moins radicaux, mais ils n'en conçoivent encore pas bien ni la nature ni les conditions.

Un premier défi est de faire mûrir l'exigence d'une autre politique économique. Si M. Balladur défend âprement la sienne, c'est qu'il est à la défensive. Comment faire gagner l'idée d'une relance ? Le problème, c'est laquelle. Elle doit être saine et viable. Les communistes ont des idées à soumettre. Réaliser des projets de création d'emplois et rendre les emplois plus efficaces par le développement des capacités humaines, la qualité du produit et du service, la meilleure utilisation des connaissances et des équipements, voilà qui permettrait de créer plus de valeur ajoutée, plus de débouchés, plus de ressources disponibles.

Utiliser l'argent autrement et organiser la coopération des entreprises et des institutions pour partager les coûts : voilà les réformes majeures. Actuellement l'argent public, le prélèvement social et public exonèrent la croissance financière et dissuadent la création d'emplois et la qualification ; le crédit finance la Bourse et est refusé pour l'activité ; les entreprises et les institutions sont déresponsabilisées et aucune solidarité n'existe pour créer et produire plus et mieux. Ces questions peuvent faire l'objet d'une réflexion de chaque Français, ouvrant la voie de réformes majeures.

Un deuxième défi est de faire mûrir l'exigence d'un nouveau projet européen. La fiction d'une Europe d'entente et de coopération pour la prospérité ne résiste pas à l'épreuve. Ravagée par la spéculation et le chômage, par la guerre économique et les rivalités des firmes et des États, elle n'est pas une communauté, elle ne connaît pas une coopération véritable. Pourtant il y en aurait besoin et urgence.

Le système monétaire européen mis en place en 1979 a explosé, il demeure un cadre formel. Faut-il s'en réjouir, avec le Wall Street Journal et le Financial Times, pour qui "le deuil n'est pas de mise" ? Faut-il obéir à la sollicitation du professeur américain Dornbusch pour qui "en Europe, chaque chômeur devrait envoyer un télégramme de remerciement au plus grand spéculateur, M. George Soros" (3) ?

L'idée que nous aurions ainsi plus de degrés de liberté est une fiction. D'une part, la baisse des taux d'intérêt à court terme ne conduit qu'à déplacer la spéculation vers la Bourse. D'autre part, elle reste très limitée, en raison de l'ampleur de la dette publique à financer. De même est fictive l'idée que la Bundesbank et l'Allemagne nous laisseraient plus d'autonomie et se désengageraient de l'UEM. En réalité, elles ont gagné le 2 août, imposant d'abord la "convergence" draconienne des politiques économiques au détriment de la croissance et de l'emploi des partenaires, et faisant avancer au-delà la position du mark comme monnaie européenne. Pourtant M. Balladur dit : on continue comme avant. On continue de tout miser sur le fait que l'Allemagne devra céder sur les taux d'intérêt.

Du côté de MM. Mitterrand et Delors, du Parti socialiste, on s'arc-boute à l'objectif d'une monnaie unique. À ce propos, une étude volontairement non publiée par la Commission de Bruxelles confirme notre analyse (4). La monnaie unique, c'est la déflation sociale, particulièrement dure pour les pays et régions dont la compétitivité n'est pas au top niveau. Il est faux de prétendre que le choix n'est qu'entre les changes flottants et la monnaie unique, une autre voie est celle d'une coopération réelle pour une croissance saine et la création d'emplois, organisant un partage de ressources, et prenant notamment appui sur une réforme du SME, avec une monnaie commune renforçant la capacité d'initiative des politiques monétaires nationales en matière de crédit pour l'emploi. On pourrait dans cette voie s'opposer à la guerre à laquelle se livrent les États-Unis, l'Allemagne, et les autres, pour capter les fonds, et combattre le dumping monétaire du dollar et des autres monnaies sous-évaluées de la zone dollar. Tout ceci ne se fera pas sans une prise de conscience collective, une clarification publique, pour les Français, les Allemands et les autres Européens, et donc sans une intense bataille politique.

Un troisième défi est de faire mûrir l'exigence d'une démocratie profondément renouvelée, permettant l'essor de l'initiative de chaque citoyen. Solliciter le rôle des salariés pour l'intervention dans les gestions, établir un contrôle social rigoureux sur les fonds publics, sur la Sécurité sociale, avec d'autres critères d'efficacité, sont plus que jamais des questions majeures de responsabilité politique. Là aussi, le terrain est plus mûr, de tous côtés la perception d'une crise des institutions est aigüe.

Agir, rassembler, n'est pas facile. C'est de l'auto mise en mouvement des Français et des peuples qu'il s'agit. Comment y contribuer dans un esprit militant ? Le but est-il d'établir un nouveau "rapport de force" pour une autre politique ? Certes, mais comment et pour quoi faire ? Aider à comprendre les causes des difficultés et les options pour en sortir suppose de faire reculer les dogmes, expérimenter de nouvelles luttes, unir les salariés et les exclus, les non qualifiés et les qualifiés, concevoir autrement l'unité entre les organisations, comme enrichie par les différences et non pas empêchée à cause d'elles.

Les outils que sont les syndicats et les partis sont affaiblis ? Certes, et c'est un handicap pour la vie démocratique, dont souffrent cruellement les populations. Les mutations radicales qu'exigerait la société pour sortir de la crise appellent une transformation profonde des organisations. Les communistes préparent un congrès. C'est l'occasion de changements en rapport intime avec les exigences et les aspirations de notre société.

(1) Article du Figaro, 1er août 1993.
(2) Tribune du Figaro, 5 juillet 1995.
(3) Interview Der Spiegel, 9 août 1993.
(4) Informations données par le Financial Times et les Échos, 17 août 1993.