Texte intégral
La réalité se venge des gouvernements qui la méconnaissent. M. Balladur, prisonnier de la logique de Maastricht, vient d'en faire l'expérience. Il se flattait d'inspirer confiance sur sa bonne mine, oubliant qu'un pays qui compte 3,2 millions de chômeurs recensés, et toucher le cap des 3,5 millions en 1994, ne peut se targuer d'une économie « saine ». Les marchés, plus politiques que les experts, incluent le chômage parmi les « fondamentaux » de l'économie. Ils savent que l'économie française ne pourra pas être mise en panne, des années durant, en attendant que l'Allemagne ait mené à bien sa réunification. C'est pourquoi la politique autonome de baisse des taux d'intérêts engagée ce printemps par M. Balladur a fait fiasco. En dénationalisant la Banque de France, M. Alphandéry prétendait « envoyer un signal fort » aux marchés financiers internationaux. La réponse a été sans équivoque : l'implosion du système monétaire européen, le 2 août 1993, a sonné le glas de la monnaie unique. Elle oblige à repenser la construction européenne sur des bases neuves.
Hélas, nos gouvernants s'entêtent dans une politique de faux-semblants : M. Balladur proclame que « le cap sera maintenu ». Il refuse de reconnaître la dévaluation du franc et se borne à constater sa « dépréciation ». À sa demande, le chancelier Kohl vient de déclarer que le calendrier de l'union économique et monétaire serait maintenu, « dès lors que les conditions de celle-ci seront remplies ». On sait qu'elles ne le seront pas. Bon prince, il accepte qu'on « rediscute » le préaccord agricole du GATT, mais pas qu'on le « renégocie » avec les États-Unis. Le gouvernement de M. Balladur semble se satisfaire de ces « paroles verbales ». Il ne peut cependant méconnaître que la politique française est entièrement à la merci des choix allemands, dans la négociation du GATT comme en matière de taux d'intérêt. La France est prise au piège.
Les fruits amers de Maastricht
Reléguant aux oubliettes la « priorité sociale » chère à MM. Seguin et Pasqua, le gouvernement de M. Balladur en est réduit à chercher des issues dans la dérégulation du droit du travail ou de la protection sociale, ou des débats fangeux (la constitutionnalisation des accords de Schengen). Il refuse l'autre politique, qui, à travers un argent bon marché et des actions structurelles de relance, obligerait à repenser l'Europe autour d'une véritable initiative européenne de croissance, élargie à la dimension du continent.
M. Balladur récolte les fruits amers de Maastricht. Il apparaît comme le syndic de faillite des politiques économiques menées avec continuité depuis des années par la droite et par la gauche établie. Le traité de Maastricht a méconnu l'événement immense qu'a constitué l'effondrement du communisme (d'où la grave carence de notre diplomatie dans l'affaire yougoslave). Le projet d'union économique et monétaire, qui est le cœur même du traité, s'avère totalement irréaliste. Il n'a prévu ni la crise économique, ni le coût de la réunification allemande, ni la priorité que l'Allemagne donne à celle-ci, de manière compréhensible d'ailleurs, sur d'autres considérations. L'erreur collective de nos prétendues élites, lutte contre l'inflation, elles ont méconnu les besoins de croissance que sa démographie impose à la France. Elles ont sacrifié, à travers une politique d'argent cher, l'industrie à la finance. Bien plus, nos classes dirigeantes n'ont pas voulu voir que l'industrie allemande, pour des raisons structurelles, pouvait beaucoup mieux que la nôtre résister à la surévaluation objective de la monnaie.
Mais ces erreurs anciennes sont aujourd'hui redoublées par une illusion politique suicidaire : la droite et la gauche maastrichtiennes s'imagent qu'elles vont empêcher l'Allemagne, à travers le projet de monnaie unique, de transformer sa puissance économique en influence politique. Elles vivent sur le mythe d'une Europe fédérale, désormais ruiné par l'effondrement du communisme.et par les nécessités d'un élargissement inéluctable, et d'ailleurs souhaitable, de la construction européenne.
Le président de la République a déclaré récemment (1) : « Il n'y aura pas de convergence monétaire durable sans une meilleure convergence économique. » M. Balladur ne tient pas un autre langage. L'un et l'autre se trompent et égarent le pays. Les critères de Maastricht ne seront pas réunis avant longtemps. La monnaie unique à Douze est irréalisable avant des décennies. La France a mis, depuis trop longtemps, sa croissance en berne. Elle s'épuise dans cet exercice de barre fixe. Nos dirigeants ont posé de travers l'équation des rapports franco-allemands. L'Allemagne est maîtresse du calendrier. Elle peut poser ses conditions et faire valoir ses exigences (en Yougoslavie, au GATT, en matière de taux d'intérêt, sur le siège de la futurs Banque centrale européenne indépendante, et demain sur la renégociation du traité de Maastricht et sur la réforme des institutions européennes). La France devrait comprendre que, même dans l'hypothèse, hautement improbable, d'une Banque centrale indépendante réduite aux pays du « noyau carolingien », son influence en son sein sera nulle… de par le texte même du traité et en raison des nouveaux rapports de force européens.
La droite et la gauche établie méconnaissent la dissymétrie qui existe désormais entre la France et l'Allemagne : moins dans la démographie que dans l'économie et la géopolitique. L'industrie allemande pèse deux fois la nôtre. De même pour l'épargne, le deutschemark est la deuxième monnaie de réserve mondiale (plus de 20 % des réserves des banques centrales, contre 3 % pour le franc). L'Allemagne, enfin, est au cœur de L'Europe. Nul ne peut le lui reprocher. La Mitteleuropa se reconstitue naturellement dans son orbite. Ce qui est grave, ce n'est pas la force allemande. C'est la faiblesse française.
L'Allemagne a un projet. La France n'en a pas. L'Allemagne joue mondial. La France joue « régional » (en dehors de « l'Europe », elle n'a pas de dessein propre). Elle dépend donc de l'Allemagne beaucoup plus que l'Allemagne ne dépend d'elle. En faisant de l'union économique et monétaire une nouvelle « ligne bleue des. Vosges », la France s'est maladivement fixée sur l'Allemagne. Il est temps de sortir du piège, il faut, dans l'intérêt même d'une coopération franco-allemande nécessaire à l'Europe, que la politique française rompe avec des dogmes asphyxiants et retrouve sa mobilité. Qu'elle réponde à l'intérêt national bien compris ; priorité à la réunification sociale ! Qu'elle réapprenne aussi à jouer mondial. La France a des atouts : son peuple, sa culture et sa langue, la qualité de sa formation, on espace, ses institutions, sa stabilité géopolitique, sa recherche, ses capacités technologiques, sa tradition mondiale, son ouverture vers le Sud. Il est temps, enfin, que la France fasse preuve d'imagination pour repenser l'Europe n'en déplaise aux prophètes du « postnational », l'Europe – la vraie, la grande – n'a pas besoin que la, France se dissolve, bien au contraire. L'Europe a besoin d'une, France forte et consciente d'elle-même.
Réinventer la France
Dans une Europe libérale où la légitimité démocratique des États continuerait d'être sapée par l'idéologie postnationale, maquillée aux couleurs de la suprationalité, la nation allemande pourrait survivre, de par sa définition même et son poids spécifique, mais non la nation française. Celle-ci, en effet, est une réalité politique et culturelle et non pas ethnique. Elle existe seulement à travers l'État républicain.
En France, comme dans le reste de l'Europe, la question sociale domine aujourd'hui toutes les autres. Elle implique une réponse politique et suppose l'intervention active des citoyens. Parce que la démocratie ne se sépare pas de la souveraineté nationale, la question sociale entraîne aussi la question nationale : il faut donc réinventer la France comme projet de citoyenneté. Pour changer de politique et répondre aux défis de notre temps : faire reculer le chômage, intégrer les exclus, stabiliser l'Europe centrale et orientale mais aussi la rive sud de la Méditerranée, qui ont également besoin d'une Europe dynamique, inventer un nouveau modèle de développement, résister à la compétition technologique et commerciale des nouveaux pays industriels, et, enfin, équilibrer la puissance américaine. Pour tout cela, la France est nécessaire à l'Europe : au lieu de se mettre à la remorque des idées libérales et monétaristes, la France doit retrouver confiance dans les valeurs de citoyenneté, de laïcité, de service public. Elle a un rôle d'impulsion et d'équilibre à jouer en Europe.
Y a-t-il un espoir que nos « élites » surmontent leur entêtement à choisir la rente plutôt que le travail, la finance plutôt que l'industrie, la valorisation du capital plutôt, que celle des ressources humaines du pays ? Le RPR, en mettant sous le boisseau la question sociale, ne se donne pas les moyens de poser la question de la France. Le parti se disant socialiste, incapable de poser correctement la question de la nation, se réfugie, une fois, encore, dans un bavardage social inconséquent.
Le souffle du général de Gaulle
La vérité est que la France est aujourd'hui une démocratie sans opposition. D'où peut venir la résistance ? Pas de la droite. Il y faudrait non seulement le souffle du général de Gaulle. Il faudrait surtout une base sociale. Les candidats de la droite à l'élection présidentielle sont prisonniers, au-delà de Maastricht, d'un électorat où les rentiers pèsent plus lourd que les productifs. La résistance ne peut venir que du monde du travail, de ceux qui produisent, qui inventent et qui créent. La difficulté est aujourd'hui dans l'écart qui existe entre cette base sociale et la gauche établie.
Pour sortir du piège et rompre avec ce théâtre d'ombres, mélange de bavardage démagogique (« l'Europe sociale ») et d'impuissance théorisée (« Il n'y a pas d'autre politique possible »), il faut, bien sûr, dépasser le clivage de Tours : car il n'y a pas d'issue dans « l'aggiornamento » du Parti socialiste ou du Parti communiste. Il faut relever la gauche avec la France autour de l'idée républicaine. Poser à la fois la question sociale et là question nationale. Montrer ce que nous pouvons faire en France, pour résister au « Munich social » et au « nouvel ordre mondial ».
C'est ce combat-là que le Mouvement des citoyens entend mener, et d'abord pour faire bouger les esprits (2). Il faut renouveler la donne à gauche pour permettre, au-delà, les larges rassemblements qui seront nécessaires pour arracher le pays au déclin. Nous irons devant le peuple à l'occasion des élections européennes de juin 1994. Nous ne nous cachons pas les difficultés. Mais les turbulences sont à l'horizon. Dans le grand vide de l'espérance, il faut que les citoyens aient un vrai choix. Qu'ils puissent sortir du piège où les a enfermés le consensus, de la droite et de la gauche établie. Si nous ne l'entreprenions pas, qui donc le ferait à notre place ?
(1) Interview à Sud-Ouest du 15 août 1993.
(2) Le Mouvement des citoyens tiendra son congrès constitutif les 3, 4 et 5 décembre prochain à Saint Egrève (Isère).