Texte intégral
Le cinquième sommet des "pays ayant en commun l'usage du français" s'est tenu à l'Île Maurice, qui joint à ses mérites touristiques une fidélité exemplaire à notre langue. Près de cinquante délégations, chefs d'État, chefs de gouvernement, ministres ont comme à l'ordinaire émis vœux et résolutions, notamment en faveur de l'exception culturelle exigée par nous au GATT. Bien. On a pu se féliciter aussi de voir plusieurs États nouveaux se déclarer intéressés, ou même se joindre à la francophonie. Parfait. Je crains que cela ne suffise plus.
Nous vivons sur des mythes dont celui de la clarté, du génie, de l'universalité de la langue française salués partout, reconnus par tous. Cela a été vrai. Cela ne l'est plus. Défaite historique, depuis dix ans, le rôle international du français s'effondre. Où sont les combattants ?
La France reste un désert (si nous avions la densité de population de l'Italie, nous serions 100 millions d'habitants. Celle de la Belgique, 150 millions…) et il n'y a pas à l'étranger de diaspora française nombreuse. Nos techniciens ont toujours été réticents pour exporter le français, préférant la sauvegarde du monopole interne. Nos réémetteurs de télévision du Sud-Ouest sont calculés pour ne pas diffuser d'émissions françaises en Espagne. Celui de Djibouti, pour que pas un mot de français ne touche l'Ethiopie ou la Somalie. Quant à nos gouvernants, ils n'ont jamais voulu s'engager dans la dimension politique du français en tant que défense d'une civilisation. Et pourtant, c'est ce qu'attire les nouveaux membres : le français comme élément d'identité, c'est-à-dire de différence.
Sauf exception, les jeunes générations n'apprennent plus le français en Allemagne, en Italie, en Amérique latine. Toute la Scandinavie est passée à l'anglais (en Suède, les séries américaines à la télé ne sont plus ni sous-titrées ni doublées). Il y a quelques années, le précédent gouvernement français a signé l'accord de Brioni fixant les conditions d'intervention des observateurs européens dans l'ex-Yougoslavie en guerre. On ne peut pas accuser l'impérialisme américain, c'est un accord seulement européen. L'usage du français n'est pas oublié il est exclu. Toutes les communications, à l'état-major, comme sur le terrain, doivent être faites en anglais. Cela donne, au niveau des exécutants bien de chez nous une sorte de sabir style Zazie dans le métro : "Où est passé le drailleveur de la car ?" On rit ? Non. Sonnons l'alarme. Il y a moins d'un an nos médecins militaires, pour un congrès médical en France, recevaient l'ordre de faire leurs communications en anglais. Il y a quelques jours au Cambodge, un millier d'étudiants d'un institut technique financé par la France manifestaient dans les rues contre l'usage de notre langue et en faveur de l'anglais. Après les milliards d'habitants de la Chine et de l'Inde, la Russie ne connait plus qu'une langue internationale, l'anglais (et parfois l'allemand qui reprend en Europe centrale, en liaison avec les liens historiques et la puissance économique allemande). L'espagnol a l'Hispanidad.
Parlons de l'Europe. Le laisser-aller ou l'hypocrisie sont en train de détruire les positions qu'avait le français il y a encore trente ans au moment de la négociation du Marché commun. En admettant par principe toutes les langues à égalité, aujourd'hui neuf langues officielles, demain douze, après demain quinze ou vingt… en fait, on en privilégie une seule comme langue de travail, l'anglais. Désormais la machine joue contre nous. Le traité de Maastricht, a été négocié à 80 % en anglais. S'il faut reconstruire une nouvelle Europe, j'espère que cette fois, l'occasion, la dernière, ne sera pas manquée. J'attends dans les divers projets et contre-projets européens, la définition d'un objectif simple : le français, à égalité avec l'anglais, langue de travail européenne.
Parce que je ne souhaite pas que nous laissions à nos enfants un patrimoine diminué, amputé, où le français ne serait plus considéré que comme un intéressant dialecte local. Parce que je veux que l'histoire de ce grand peintre polonais, Csapski, capturé en 1940 par l'Armée rouge et promis par Staline, comme dix mille autres officiers polonais, à l'assassinat dans les forêts de Katyn, Csapski qui maintenait l'espoir, l'esprit, la dignité dans ces camps de la mort en faisant des conférences sur le style de Proust, je veux que cette histoire ne paraisse pas à l'avenir, dérisoire mais reste bouleversante. Comme celle du président de l'Assemblée albanaise, condamné à vingt-huit ans de prison par le régime précédent et qui en prison apprit notre langue en comparant dans un exemplaire de Guerre et Paix les conversations de la bonne société (en français dans le texte de Tolstoï) avec les notes en bas de page donnant la traduction en russe. Victoire de l'esprit.
Le GATT n'est qu'un aspect. Ce n'est pas seulement à coup de règlements douaniers que cette bataille du français sera gagnée. C'est par la qualité de nos œuvres. C'est par la hauteur et l'universalité de notre message. C'est par son caractère irremplaçable. Et, bien sûr, par la volonté de se battre.