Interview de M. Lionel Jospin, membre du PS, à TF1 le 23 octobre 1993, sur le congrès du Bourget, le PS, le conflit d'Air-France et les privatisations.

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Média : TF1

Texte intégral

C. Chazal : Regrettez-vous que M. Rocard n'ait pas prononcé l'expression big bang ?

L. Jospin : Ce congrès qui n'est pas fini se déroule dans un bon climat. Les socialistes s'y rassemblent. M. Rocard a été élu premier secrétaire à une très grande majorité. Nous recommençons à réfléchir, même si nous sommes conscients, je le suis en tout cas, que les Français ne sont peut-être pas prêts à se tourner vers nous, comme cela, après cette défaite de mars. Il faut que nous travaillions, il faut que nous réfléchissions, il faut que nous nous opposions aussi, puisque c'est notre rôle et il faut que nous préparions l'avenir. C'est le sens de ce congrès.

C. Chazal : Pour vous, l'alternance est possible dès 95 ?

L. Jospin : On ne peut pas savoir comment une situation évolue. Regardez ces conflits dont nous parlerons peut-être, parce qu'ils touchent à des questions très importantes, comme ces conflits à Air France, mais conflits qui existent aussi dans d'autres entreprises publiques, conflits qui existent dans le privé, et qui témoignent, au moins dans une partie de l'opinion, au moins chez les salariés, d'un climat, d'une crainte, mais aussi d'une colère et d'une détermination. Il ne faut pas se poser le problème de savoir si 95 sera ou ne sera pas une échéance. C'est une échéance démocratique, bien sûr, puisque ce sera l'élection présidentielle. Nous, nous devons nous rassembler, nous devons travailler, nous devons réfléchir. Nous devons démontrer que nous avons changé, et puis les Français décideront. C'est un peu trop tôt pour répondre à cette question.

C. Chazal : Quelle solution voyez-vous, vous, à ce conflit à Air France ?

L. Jospin : Moi j'y suis sensible, parce que l'aéronautique dans la région où je suis joue un rôle tout à fait décisif, dans la région de Toulouse. Il y a une crise du transport aérien qui n'est pas simplement due d'ailleurs à la crise économique mondiale, mais qui est due aussi à des politiques de dérégulation du transport aérien qui ont été menées toutes ces années, qui ont eu des conséquences parfois pour la sécurité du transport aérien. Il y avait eu de très grandes grèves aux États-Unis sur ce sujet. Que Air France se pose des problèmes face des pertes, d'un retour à un certain équilibre, je le comprends. Le problème est naturellement de savoir comment se rétablissent, et comment se répartissent ces efforts qui doivent être faits, et sans doute, là, y a-t-il un problème. On comprend très bien que les salariés qui gagnent 7 880 francs par mois, comme ce mécanicien que nous voyions tout à l'heure, ne sont pas prêts à accepter qu'on réduise leur salaire de 700 francs ou de 800 francs mensuellement. Pour eux, c'est tout à fait décisif. Je me demande aussi si ces salariés à Air France, et ailleurs dans le secteur public, – je recevais récemment une délégation de salariés des Télécommunications –, n'ont pas peur aussi pour le statut de leur entreprise. C'est la privatisation. Alors, la privatisation, ce n'est pas simplement les millions d'actionnaires qui ont acheté des actions de la BNP dont on se réjouissait. C'est aussi des millions de salariés, ou des centaines de milliers de salariés qui eux se posent des problèmes. Il y a cette peur pour le statut avec toutes ces privatisations qui vont déstabiliser le secteur public, et puis il y a peut-être aussi la sensation que, contrairement à ce que dit M. Balladur, le gouvernement n'agit pas dans l'intérêt de tous les Français. Il agit de façon très inégale, très injuste. C'est peut-être ce qui explique ces conflits. Alors, il faut que le gouvernement y réfléchisse, pas simplement à propos du conflit d'Air France.

C. Chazal : Malgré tout cela, la cote de popularité d'E. Balladur reste très forte. Comment vous l'expliquez ?

L. Jospin : Je me suis exprimé dans le congrès ce matin, pour dire que notre problème à nous n'était pas de gloser sur la popularité de M. Balladur, qu'il était, en tant que force d'opposition, de démystifier la politique de ce gouvernement. C'est ce que nous avons fait dans ce congrès. Simplement, nous devons le faire avec le ton juste, parce que nous n'avons pas été nous-mêmes exempts de reproches. Mais simplement, nous devons éclairer l'opinion, et là, je pense que les gens commencent à réfléchir sur l'intérêt de cette politique de privatisation, sur cette façon de maintenir la stagnation des salaires, et puis, par ailleurs, de favoriser les détenteurs de capitaux par toute une série de mesures, fiscales, ou de privatisation.

C. Chazal : Pour mener ce combat, est-ce que le PS doit s'affranchir de F. Mitterrand ?

L. Jospin : F. Mitterrand a adressé un message au congrès du PS comme il l'avait fait souvent. C'était un message chaleureux, qui a été très bien reçu. Ce qui est vrai, c'est que les problèmes devant lesquels nous sommes ne sont plus les problèmes des années 70. Ce n'est pas à travers les analyses "les rocardiens, les mitterrandistes" qu'on peut analyser tout cela. Nous devons être capables de formuler des propositions neuves pour une période également qui est neuve. On ne va pas convaincre les Français de nous faire, un jour, peut-être à nouveau confiance, si on leur dit : "on fera la même politique que nous menions juste avant 93". Mais en même temps, on ne va revenir à avant 81. Il faut proposer des formules qui soient à la fois réalistes et novatrices et qui tiennent compte de la nouvelle période dans laquelle on est entré. Je suis convaincu que le libéralisme ne résoudra pas les problèmes du chômage, les problèmes de l'inégalité, les problèmes du malaise urbain, les problèmes de la désertification rurale. Parce que ces problèmes sont le produit-même du libéralisme qui secrète les inégalités. Il faudra bien que revienne un temps où on recherche l'équilibre, peut-être avec des socialistes qui eux-mêmes, seront plus modestes.